Feux Croisés
Samedi 20 Septembre 2014
Sorties

12 Years A Boy

A propos de Boyhood de Richard Linklater (2014)




Boyhood, Richard Linklater, 2014
Boyhood, Richard Linklater, 2014
Après la série des Before qui donne rendez-vous à ses héros tous les dix ans depuis 1995 et son film Génération rebelle, Richard Linklater semble être en terrain connu avec Boyhood. Le premier pour son traitement du temps qui passe, le second pour sa radiographie de l’adolescence. Si ce n’est pour son dispositif inédit et original (un tournage étalé sur douze ans avec les mêmes acteurs), le film marque l’aboutissement de l’œuvre du cinéaste dans sa représentation du défilement du temps.

Linklater aurait pu choisir les évènements marquants d’une vie, de n’importe quelle vie : les premiers mots, le divorce des parents, la première relation sexuelle… Mais toute l’audace du cinéaste est dans la subjectivité exclusive de son héros. Les évènements auxquels Linklater accorde de l’importance par sa mise en scène sont essentiels aux yeux de Mason (Ellar Coltrane), momentanément et surtout rétrospectivement. Lors de sa rencontre avec celui qui deviendra son beau-père violent et alcoolique, un travelling fonce vers le regard du garçon. Ce mouvement de caméra (que le cinéaste reproduira à l’identique lors de la rencontre avec son second beau-père) détonne d’autant plus que la mise en scène est plutôt épurée, simple. Ce regard qui n’est, à cet instant précis, que la trace d’une jalousie œdipienne normale d’un fils envers le prétendant de sa mère est rétrospectivement essentiel dans la vie de Mason car cette rencontre sera lourde de conséquences.

Parce que le spectateur épouse le regard d’un garçon sur sa vie, il renvoie intimement chacun d’entre nous à nos propres expériences. Le processus d’identification a rarement été aussi loin au cinéma. Le film n’est pas formellement épatant, il évite volontairement une construction épique ou tragique. Il est aussi étonnamment linéaire. Cette enfance est normale dans son déroulé mais c’est le regard personnel et subjectif du personnage sur sa vie - et donc celui du spectateur sur la sienne - qui rend chacun des faits racontés uniques.

L’anodin peut être spectaculaire. Le dispositif de base permet justement de traduire cela. Un tournage sur quelques mois avec un vieillissement artificiel aurait privé le film de la beauté de son sujet. Il était indispensable de suivre l’évolution physique des acteurs pour rendre compte du caractère rare et éphémère de ces instants de la vie qui mériteraient d’être filmés. Sur douze ans, seuls quelques moments marquent un Mason devenu adulte. La démarche de Linklater et celle du Mason futur photographe sont les mêmes. Enfant, il observait le ciel allongé sur sa pelouse. Adolescent, il prend des photographies. Ils captent l’éphémère, non le quotidien. Et, comme avec Jesse et Céline que le cinéaste retrouve exclusivement le temps d’un week-end qui dit tout et résume l’essentiel, le film compile les instants qui constituent ce boy devenu homme. Car tel est le constat de Richard Linklater : le temps vaut la peine d’être capté puisqu’il file aussi vite que les 2h45 que dure le film.
 

Boyhood de Richard Linklater. Avec Ellar Coltrane, Patricia Arquette, Ethan Hawke, Lorelei Linklater, Zoe Graham, Tamara Jolaine, Nick Krause. Sorti le 23 Juillet 2014.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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