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Jeudi 13 Août 2015
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Vincent Baticle

A Tom Cruise, rien d’impossible

A propos d'Edge of Tomorrow de Doug Liman (2014)


Edge of Tomorrow dépeint un monde dans lequel la race humaine est en passe de perdre une guerre contre l’envahisseur extraterrestre. Tom Cruise y campe le Major William Cage, un chargé de relations publiques qui, à la veille de l’assaut de la dernière chance, se retrouve envoyé sur le front contre sa volonté. Avant de mourir, il se retrouve couvert du sang d’un alien "alpha", ce qui a pour conséquence de l’entraîner dans une boucle temporelle. Il revit alors sans cesse les deux mêmes journées avec, à chaque fois, le souvenir des expériences accumulées.



Edge of Tomorrow, Doug Liman, 2014
Edge of Tomorrow, Doug Liman, 2014

La guerre des guerres

Boucle temporelle sur fond d’invasion extraterrestre, Edge of Tomorrow repose sur des schémas déjà largement exploités (et s’inscrit donc pleinement dans la tendance actuelle du cinéma hollywoodien...). Malgré cela, le film de Doug Liman ne sonne pas comme la énième occurrence d’une fiction déjà vue. Or, cela est précisément dû au fait qu’il se développe dans la pleine conscience de son épaisseur historique. En ce sens, le film se reflète pleinement dans son sujet : à l’instar du Major Cage, qui, à chaque retour des mêmes événements doit apprendre à évoluer, Edge of Tomorrow fait le pari de proposer de la nouveauté dans la répétition

Ainsi le film décrit-il une guerre futuriste entre humains et extraterrestres en jouant avec l’Histoire. Le conflit apparaît comme un recommencement du passé tel que nous le connaissons, une troisième guerre mondiale dont le schéma emprunte aux deux précédentes. Rita Vrataski, le personnage interprété par Emily Blunt, est surnommée « l’Ange de Verdun » en référence à la bataille qu’elle a permis aux siens de remporter, comme les troupes françaises en 1916. Quant au combat mis en scène dans le film, il n’est ni plus ni moins qu’une relecture du débarquement de juin 1944. Basés sur l’aéroport d’Heathrow reconverti en campement militaire, les soldats sont envoyés sur une plage de Normandie où les attend l’ennemi. La séquence fait alors irrémédiablement écho, dans l’œil du spectateur, au moment de bravoure cinématographique que constitue la séquence du débarquement d'Il faut sauver le soldat Ryan (Saving Private Ryan). Poursuivant les analogies avec la Seconde Guerre mondiale, Edge of Tomorrow envoie Cage traquer l’ennemi en Allemagne, puis situe le centre névralgique extraterrestre à Paris. La destruction de l’alien "oméga", caché au Musée du Louvre signe alors, à l’instar de la libération de Paris en 1944, la fin de la guerre.
 

Entretien avec un mort-vivant

Par ailleurs, c’est au niveau de sa structure même que le film doit jouer entre répétition et altération. La réussite d’un film de boucle temporelle repose en effet sur sa construction. Véritable exercice narratif, celui-ci doit parvenir, par un habile jeu de montage, à un savant dosage entre récurrence des mêmes actions et progression du héros. Edge of Tomorrow parvient à maintenir ce difficile équilibre. Le film propose, dans un premier temps, une répétition quasi-exhaustive qui permet d’expliciter le concept de boucle temporelle. Une fois la situation maîtrisée par le personnage (et le spectateur), une logique de condensation se met en place. Les actions, reprises depuis le début, sont présentées de manière de plus en plus résumée, et seules les différences induites par les actions de Cage sont mises en avant. Le point de départ des répétitions se déplace ainsi du tout début de la boucle jusqu’à l’instant précis où le personnage modifie sa façon d’agir (le réveil initial de Cage est cependant redonné à voir à intervalles réguliers, ce afin de toujours laisser entrevoir la possibilité d’un recommencement total). Poussée à son paroxysme, la condensation se transforme parfois en ellipse des différentes tentatives du personnage. Le rythme saccadé et accéléré du montage généré donne ainsi plus d’impact à l’accumulation des essais infructueux de Cage, et donne pleinement à ressentir le poids du temps.

La boucle temporelle à l’œuvre dans Edge of Tomorrow est articulée autour de la mort du Major Cage, seul élément jamais éludé. Rita Vrataski, elle-même jadis prise dans un phénomène identique, lui explique que si, comme elle, il venait à être seulement blessé au combat puis recevait une transfusion sanguine, il sortirait du cycle. C’est pourquoi Rita insiste pour l’achever régulièrement au fil de leurs séances d’entraînement – ce qui donne lieu à une séquence dans laquelle le décès de Cage finit par être tourné en dérision.

Si tel peut être le cas, c’est dans la mesure où la mort du personnage n’est pas synonyme de fin, mais de recommencement. Du décès du personnage dépend en effet l’espoir de réussite de sa mission, dont l’enjeu est la survie de toute l’espèce humaine. Mourir pour continuer à vivre : ce principe à l’œuvre dans Edge of Tomorrow résume les propriétés ontologiques du cinéma, art où se confondent la mort et la résurrection. C’est pourquoi le film de voyage dans le temps constitue une exemplaire mise en fiction de l’expérience cinématographique. La mort y représente effectivement souvent l’un des éléments centraux – soit parce que le personnage l’expérimente lui-même à plusieurs reprises (dans le cadre des boucles temporelles), soit parce que l’éventualité de changer l’histoire en empêchant la mort d’un personnage constitue l’un des enjeux de la fiction.
 

Un homme d’honneur

A chacune de ses résurrections, le Major Cage fait un pas supplémentaire vers l’héroïsme. Communicant envoyé sur le front contre sa volonté, il lutte d’abord pour ne pas combattre, pour échapper au front et à la mort qui lui est promise. En acceptant les règles de la boucle temporelle, Cage devient, grâce à l’aide de Rita, peu à peu le parfait soldat et, plus encore, le dernier espoir de l’humanité. Edge of Tomorrow décrit alors la transformation progressive d’un lâche en héros.

Le film développe ainsi un discours d’ordre moral – constante du film de boucle temporelle. Le personnage pris dans ce type de phénomène se retrouve en effet confronté à un choix : profiter de l’absence de conséquence durable de ses actes, ou tâcher de s’améliorer – ce qui constitue bien évidemment l’enjeu véritable de la fiction. Un Jour sans fin (Groundhog Day) est sur ce point exemplaire. Dans le film de Harold Ramis, Phil Connors est un présentateur de télévision imbu de lui-même qui doit apprendre à s’intéresser réellement à son prochain et à aimer réellement. Avant d’y parvenir, et ainsi être libéré du calvaire que représente sa prison temporelle, il expérimente toutefois les avantages d’une vie sans responsabilité, abusant de tous les excès et négligeant toutes les lois.

Toute la pertinence de Edge of Tomorrow tient dans le fait que la transformation du personnage joue avec l’image de son interprète. Dans l’esprit du spectateur contemporain, Tom Cruise est associé à Ethan Hunt, héros de la franchise Mission : Impossible. Depuis le second volet, réalisé par John Woo en 2000, l’acteur a, en effet, majoritairement tourné dans des films d’action dans lesquels il se montre capable des plus incroyables prouesses. Outre l’agent spécial Hunt, qu’il retrouve cette année pour la cinquième fois (qui ne sera pas la dernière...), Cruise a joué des personnages similaires dans Night and Day (Knight and Day) et Jack Reacher. Aussi, les multiples répétitions induites par la boucle temporelle de Edge of Tomorrow se lisent-elles comme la mise en fiction de la transformation de l’acteur en héros de film d’action. L’apprentissage progressif et laborieux de Cage nous rappelle alors la difficile performance d’un comédien dont on sait qu’il règle lui-même ses cascades. En mettant en scène la naissance d’un héros, le film de Doug Liman donne encore plus d’ampleur et de crédit au rôle-type de Tom Cruise.

Edge of Tomorrow propose ainsi de jouer avec les attentes du spectateur relatives à l’acteur. D’abord déçues, celles-ci sont finalement pleinement comblées lorsque, à la fin du film, Cage dispose d’un unique dernier essai et parvient à réaliser l’impossible. Le maître ayant dépassé l’élève, c’est finalement lui qui guide Rita, et toute l’escouade J, vers l’alien "oméga". Il devient alors, à l’instar d’Ethan Hunt, le chef d’une troupe totalement dévouée à la réussite de sa mission.
 

Eyes Wide Open

Le film de Doug Liman met en lumière la manière dont l’image de Tom Cruise constitue un élément discursif à part entière – sur lequel se sont d’ailleurs appuyés les cinéastes avec lesquels il a travaillé, y compris les plus illustres d’entre eux. Dans Eyes Wide Shut, Stanley Kubrick joue sur la présence à l’écran du couple que forment alors Tom Cruise et Nicole Kidman pour teinter de voyeurisme son récit sur la trahison, la jalousie et la perte du désir amoureux (et s’appuyer dans le même temps sur un argument publicitaire de premier ordre). Pleinement conscient de sa persona, Cruise a toujours su l’exploiter de manière particulièrement habile. C’est sans aucun doute cela qui lui a permis de surmonter les multiples difficultés qu’il a rencontrées durant sa carrière, sans jamais s’éloigner du grand public. Dans Edge of Tomorrow, le rôle prépondérant de l’acteur dans le processus créatif se reflète dans la fiction. D’abord chargé de promouvoir l’effort de guerre dans les principaux médias, le Major Cage, une fois sur le terrain, évolue progressivement du rôle d’acteur en répétition, mémorisant les actions à exécuter, à celui de metteur en scène guidant Rita. Dans Minority Report, déjà, John Anderton manipulait son image sur l’écran tactile géant de Précrime, et se muait l’espace d’un instant en metteur en scène de sa propre fiction.

Même s’il a été associé à différents rôles-types au cours de sa carrière, Tom Cruise a toujours pris soin de ne jamais se laisser enfermer dans un stéréotype. Top Gun, Rain Man et Né un 4 juillet (Born on the Fourth of July), tournés dans un intervalle de trois ans, témoignent de ce qu’il a toujours fait preuve d’une volonté d’éclectisme certaine. De même, loin de se résumer à différents ersatz d’Ethan Hunt, ses rôles les plus récents – dans Vanilla Sky, Lions & Agneaux (Lions for Lambs), Collatéral (Collateral) ou encore Rock Forever (Rock of Ages) – affichent une réelle diversité. Dans Tonnerre sous les tropiques (Tropic Thunder), il va même jusqu’à faire voler son image de sex-symbol en éclats en campant Les Grossman, un odieux (et chauve) producteur de cinéma. Tom Cruise est donc à l’image de son personnage dans Oblivion : à la fois multiple et unique. Edge of Tomorrow offre, à travers le processus de transformation du Major Cage, d’entrevoir la manière dont se superposent les multiples facettes d’un acteur opiniâtre à renaître chaque fois sur grand écran.




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