Feux Croisés
Lundi 14 Janvier 2013
Dossiers

À quoi rêve Quentin Tarantino ?




Quentin Tarantino est un cinéphile qui n’a jamais été critique de cinéma malgré son envie probante de transmettre sa cinéphilie. La transmission ne s’est jamais faite par l’écrit et pourtant, le cinéaste-cinéphile détient le statut de professeur, source de savoir et de culture cinéphiliques. Il n’y a qu’à voir l’attente et les réactions en chaîne que provoque la publication de ses tops annuels. Tel le Dieu des cinéphiles, possédant l’oracle cinéphilique, il sait reconnaître LES films, plus encore que les critiques de cinéma, désormais méprisés. Et pourtant, une déception survient souvent très vite. Le Discours d’un roi (The King's Speech, Tom Hooper) en 2010, Les Trois Mousquetaires (The Three Musketeers, Paul W. S. Anderson) l’année dernière, entre académisme lourd et trop plein de mauvais cinéma populaire ; c’est-à-dire sans ambition, ni artistique, ni divertissante. Certes le cinéaste a toujours admiré les mauvais films, au mieux des séries B que ni le public ni les critiques n’intéressent. Mais il n’a jamais revendiqué ses choix et ses goûts, douteux mais légitimes, dans tes textes provocateurs et enflammés comme l’avaient fait ses aînés bien avant lui (de François Truffaut à Peter Bogdanovich) mais dans ses films. Passer directement à la réalisation sans avoir forcément réfléchi au cinéma est symptomatique de la génération de cinéastes à laquelle appartient Tarantino, composée de petits malins encensés (et surestimés ?) par les critiques et le public d’aujourd’hui. En se vantant de connaître le cinéma mieux et davantage que le spectateur lambda - ce serait l’Histoire du cinéma pour Tarantino et les techniques cinématographiques ou « la perfection inutile de l’image » pour David Fincher -, ces cinéastes se sentent obliger de lui  transmettre son savoir.

Mais que nous transmet Tarantino ? En étant de mauvaise foi, on pourrait dire qu’il se contente de recycler de vieilles séries B que son public n’a jamais vues, qu’il copie de fameux westerns, mais ce serait mal comprendre son cinéma.
Inglourious Basterds
Inglourious Basterds

La Prisonnière du désert
La Prisonnière du désert

Quand il reprend le célèbre plan de La Prisonnière du désert (The Searchers, John Ford, 1956), ce n’est pas pur clin d’œil ; contrairement au geste de bon nombre de jeunes cinéastes qui usent les références cinématographiques au point d’asphyxier leurs films (Xavier Dolan en tête). Non, il s’agit de distribuer les rôles à ses personnages d’une façon moins précise qu’appuyée. Si le colonel SS Hans Landa est le chef Comanche alors Mélanie Laurent « joue » une Natalie Wood féministe et Denis Ménochet devient un John Wayne impuissant car son personnage est hélas incapable de sauver la jeune fille, qui s’échappera seule. Mais c’est aussi une façon subtile d’amener un sujet forcément moins imposant que celui de la Shoah, du nazisme et de l’Occupation, mais non moins essentiel : celui du statut de la femme. Tarantino détruit encore une fois son image de cinéaste machiste en mettant en scène un personnage féminin qui se venge par elle-même, qui n’a plus besoin de cowboy pour ce faire, se grimant même en indienne. 
À quoi rêve Quentin Tarantino ?

Par le biais de multiples références aux westerns dont ce plan reste la plus notable, il montre des personnages inédits du genre –  expressément celui de la femme en détresse vengeresse –, permis par l’évolution des mœurs donc du cinéma. Le cinéaste modernise le western en le pastichant, il utilise le cinéma du passé, le passé du cinéma, pour raconter une histoire sans temporalité car imaginaire. Ici, Tarantino joue autant avec l’Histoire du cinéma qu’avec l’Histoire.

Mais puisque Tarantino déteste John Ford et ses films pour un prétexte stupide (car il faut l’être, stupide, pour encore taxer ses films de racistes), ce plan n’est pas un hommage et ici se trouve tout le paradoxe du cinéaste. Il peut tourner des plans non par admiration mais par jalousie. C’est un plan du film de La Prisonnière du désert qu’il aime et reprend, davantage pour sa beauté évidente que pour créer un quelconque écho cinéphile auprès des spectateurs les plus connaisseurs et assidus ; telle est la faille de Tarantino. Si, depuis Kill Bill (2003-2004), il touche un public plus populaire et moins cinéphile, notamment grâce à ses choix de casting (Brad Pitt, Leonardo DiCaprio) –  on ne peut le blâmer pour cela –, le réalisateur oublie que son cinéma reste élitiste malgré lui. Car multiplier les références cinéphiles empêche ces spectateurs de détenir toutes les clés de ses films. Dès lors, plus qu’aucun autre cinéaste, Tarantino condamne une partie de son public. En fait, il voudrait que son public connaisse et aime les mêmes œuvres que lui. Tandis que d’autres grands cinéastes-cinéphiles partagent leur amour du cinéma (James Gray en est le plus bel exemple – lisez et voyez ses interviews aussi riches et importantes que ses propres films), Tarantino n’est qu’un enfant satisfait d’avoir vu des films que (trop) peu de ses admirateurs connaissent et les coups de génie des autres deviennent ainsi les siens. 

Mais il n’est pas pour autant un imposteur. Sa passion – ou plus justement sa foi dans le cinéma – est sincère. Seul un cinéphile convaincu et surtout convaincant peut en effet penser que le cinéma peut changer l’Histoire et pourquoi pas tuer Adolf Hitler.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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