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Jeudi 13 Août 2015
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Chloé Beaumont & Cédric Bouchoucha

Actor's Studio

A propos de Minority Report de Steven Spielberg (2002)




Minority Report, Steven Spielberg, 2002
Minority Report, Steven Spielberg, 2002
Réalisé un an après le retour de Steven Spielberg à la science-fiction avec A.I. Intelligence artificielle, Minority Report s’inscrit dans l’héritage de Stanley Kubrick, l’œil de David Bowman se substituant à celui de John Anderton, incarné par Tom Cruise.
« Au pays des aveugles, les borgnes sont rois ! » annonce un dealer à l’agent de l’unité Précrime, qui empêche les meurtres d’être commis. Il fait nuit, le dealer est aveugle et, en s’approchant d’Anderton, porte une ombre sur son visage qui ne laisse à la lumière qu’un seul de ses yeux. Au bout de seize minutes de film, Steven Spielberg présente le personnage principal, en même temps que son ampleur. Si les précogs, oracles des temps modernes, sont déifiés, seul Anderton permet, par sa clairvoyance, d’arrêter les criminels avant même qu’ils ne tuent.
La vue est essentielle dans les films qui abordent le voyage dans le temps. Minority Report ne présente en soi aucun voyage dans le temps car l’ambition de Spielberg n’est pas de réfléchir ou de faire réfléchir sur le voyage dans le temps mais de montrer un futur. De plus, il ne réalise pas seulement un film de science-fiction puisqu'il se permet une réflexion métafilmique à travers son acteur.

Le personnage de Tom Cruise voyage dans le temps par des prévisions. Il est spectateur, voit les images et tente de les monter pour leur donner un sens. Comme le dit le personnage de Fletch (Neal McDonough), il gratte l’image. Dès la première séquence (dans laquelle Anderton doit empêcher le meurtre de Sarah Marks et de son amant par son mari), Cruise joue un spectateur du temps qui doit questionner son rapport aux images du futur (le manège dans le parc en face de la maison des Marks) et du présent (la porte ouverte de cette maison). Preuve que ce procédé relève du montage et du spectacle : la lumière s’éteint ; il s’agit d’une projection.
Lorsqu’Anderton voit son propre meurtre, le dispositif filmique est rompu. Il n’y a plus le travelling semi-circulaire nous le montrant de dos puis de face comme dans la séquence d’ouverture et qui symbolisait sa maîtrise de l’espace. Lors du deuxième montage, quand Anderton réalise qu’il va tuer un inconnu, son visage revêt une dimension émotionnelle puisque le tueur et son traqueur sont une seule et même personne (cf. photogramme ci-dessus). C'est en se découvrant sur l'écran que ce spectateur passif de sa propre vie (il discute avec son fils disparu via des projections holographiques de leurs souvenirs) décide d'en redevenir l'acteur. Et en se rendant compte des événements conséquents qui entourent ce futur meurtre, en sauvant le précog Agatha puis en faisant éclater la vérité, qu'il s'affirmera comme un vrai héros cruisien et pourra redevenir acteur de sa vie grâce à la dissolution de l'unité Précrime et à la réconciliation avec son épouse.

Ce projet de l’adaptation de la nouvelle de Philip K. Dick fut initié par Tom Cruise et non par Steven Spielberg. Ce fait appuie l’idée selon laquelle le personnage d’Anderton est, si ce n’est le réalisateur, le monteur et le directeur d’acteurs d'un film dans le film. Et ce, dès la séquence d’ouverture, puisque le mur d’images où apparaissent les prévisions des précogs se présente comme une salle de montage idéalisée où chaque image peut être déplacée d’un seul geste de la main et s’accorde au regard de son monteur. Spielberg transforme une simple histoire d’adultère et de vengeance grâce à la science-fiction. Lui comme Cruise modifient le sens et l’ordre des images pour qu’ils puissent les comprendre, et les rendre compréhensibles aux yeux de leurs spectateurs (du mur d’images et de Minority Report). Le travail sur les prévisions et donc sur le temps modifie les enjeux du récit initial (un mari veut tuer son épouse et l’amant de celle-ci). En empêchant ce premier meurtre, Anderton entre directement dans cette histoire d’adultère pour modifier le comportement de ses "acteurs", corriger le film et son montage en entrant directement dans son film. Ceci confirme tout d’abord son statut de directeur d’acteurs puis celui de monteur. Les images du futur qui le montrent tuant un homme fonctionnent dès lors comme un électrochoc nécessaire pour s'affirmer en tant qu'acteur, pour Anderton, et en tant qu'homme d'action, pour Cruise. Condamné à rester dans sa salle de montage, Cruise ne saurait en effet satisfaire les spectateurs avides de cascades.






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