Feux Croisés
Mercredi 12 Septembre 2012
Septembre 12

Anticinéma




L.A. Confidential, Curtis Hanson, 1997
L.A. Confidential, Curtis Hanson, 1997
On apprenait il y a quelques jours que Le Grand Nulle Part, œuvre de James Ellroy, allait être adaptée au cinéma. Cette nouvelle sous-tend des questions souterraines, profondes, et rouvre sans le savoir le débat sans fin qui oppose cinéma et séries télévisées.

La première des ces questions est celle de l’adaptation cinématographique. Le futur film est déjà relégué à un rôle de prequel de L.A. Confidential. Puisque le long-métrage s’inscrit dans une saga (celle de l’adaptation cinématographique du Quatuor de Los Angeles), c’est bien la durée qui est en cause : la volonté d’adapter Le Grand Nulle Part en long-métrage souffre du soupçon de mercantilisme, avec à terme un beau coffret Blu-Ray regroupant les différentes adaptations (après celle de ce roman d’Ellroy, seul White Jazz n’aura pas connu de version cinématographique).
Comprenons-nous bien : il ne s’agit pas de dénigrer l’acte d’adapter un roman ; le film de Curtis Hanson n’est pas mauvais, alors que Le Dahlia Noir (2006) de Brian De Palma est une grande œuvre sous-estimée. Le problème est interne à l’adaptation.

La deuxième question est donc celle du format, indissociablement liée à celle de l’adaptation d’un roman d’une telle richesse : peut-on, en deux heures, rendre compte de la complexité d’une histoire qui mêle trois destins, l’apogée du maccarthysme, les trafics de drogues des jazzmen et des stars éphémères d’Hollywood, la libération des camps de concentration, l’immigration mexicaine, la prostitution, la mafia, les photos compromettantes ? Non.
Le récit complexe, divisé en chapitres s’attachant successivement à l’un des trois protagonistes, semble être écrit pour les séries télévisées. Impossible de ne pas convoquer une splendide œuvre vidéoludique, fortement imprégnée de l’ambiance des romans d’Ellroy : L.A. Noire, jeu vidéo de Rockstar Games sorti en 2011. C’est un texte, publié dans la revue Independencia, qui peut nourrir notre réflexion sur le format. Les auteurs de l’article associaient le jeu aux séries télévisées. Et soudain, tout s’éclaire. Les différentes brigades, au sein desquelles évolue le personnage principal, représentées dans le menu par des dossiers, seraient en réalité les saisons d’une série dans laquelle chaque mission, ou plutôt enquête, représenterait un épisode.
Et si chaque chapitre du roman d’Ellroy représentait un épisode d’une hypothétique série télévisée ? La ronde de nuit des policiers dans la nuit de la Saint-Sylvestre, la visite au refuge pour animaux, la rencontre, dans un camp nazi libéré, de Mal Consinide avec sa femme, la longue préparation physique et psychologique de Daniel Upshaw avant sa rencontre avec une communiste notoire… Et si James Ellroy avait programmé son œuvre comme un feuilleton avec, en filigrane, le portrait de la déchéance morale du héros et celle de l’anticommunisme américain ?

Devant l’extraordinaire ambition de James Ellroy, une troisième question s’impose aujourd’hui : et si les films étaient de l’anticinéma ? Cette question, faussement provocatrice, peut s’éclairer à la lumière d’un beau texte de Jean-Luc Godard, écrit en 1959 : Chacun son Tours.
Godard y explique, en rendant compte d’un festival, que le court-métrage est de l’anticinéma, c’est-à-dire une forme qui cloître l’imagination de cinéastes qui n’ont pas les moyens d’accéder au long. Les courts-métrages sont alors, dans ce cas, étouffants pour le spectateur, lequel est assailli d’idées qui peinent à infuser dans son esprit.
N’est-ce pas au fond le risque d’une adaptation cinématographique ? Il faut laisser les cinéastes penser, développer, exploiter la forme qu’ils ne cessent de travailler, et leur offrir les moyens de leur expression. Les séries télévisées sont le prix à payer pour se prémunir de la médiocrité de l’adaptation cinématographique.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur