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Lundi 14 Janvier 2013
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Back to the Future




Death Proof, Quentin Tarantino, 2007
Death Proof, Quentin Tarantino, 2007

« Please don't dead end, please don't dead end », répète Kim (Tracie Thoms) comme un mantra, alors que sa bagnole s'engage sur un chemin à l'issue douteuse, à la fin de Death Proof. Et non, elle parvient finalement à retrouver la route et à reprendre l'époustouflante poursuite en voiture qui l'oppose au pervers Stuntman Mike (Kurt Russell). Death Proof est un film qui fuse, prenant à chaque instant le risque de se crasher. À première vue, le récit de Death Proof est dépourvu des circonvolutions temporelles qui sont l'une des marques du cinéma de Tarantino (exemplairement, le récit de Pulp Fiction avec ses flashes-backs et flashforwards à répétition). Son déroulé est linéaire et sa structure simple. Au lieu d'être emberlificoté, il est seulement (mais essentiellement) scindé en son milieu. Death Proof se replie sur lui-même à sa césure, la seconde partie étant comme un remake, version «  happy end  », de la première.


Pitch très simple, donc : un groupe de filles très bavardes, très marrantes et très sexy croise le chemin de l'ancien cascadeur Stuntman Mike, qui les tuent toutes au volant de sa voiture «  à l'épreuve de la mort  » dans un carambolage impressionnant. Puis, un autre groupe de filles très bavardes, très marrantes et très sexy croise le même Mike qui tente de les tuer de la même façon mais subit leur vengeance. « Quatorze mois après », nous dit le carton séparant ces deux parties. Vraiment ? À quelle époque se situe le film ? Tout semble fait pour brouiller les pistes. En effet, la première moitié du film multiplie à l'envi les signes renvoyant aux sixties et seventies : sur les murs de l'appartement de Jungle Julia, les affiches de Paranoiac, de Gimme Shelter ou de l'album de Buffy Sainte-Marie, Soldier Blue. Les dialogues contiennent des références aux hippies et au Viêt-Nam. Les décors du bar auquel se rend la bande de filles sont ostensiblement old school, comme l'est la saynète de milieu de film, avec les deux flics ringards qui classent l'affaire en deux coups de cuillère à pot. La texture même de l'image (marques artificielles de pellicule 35mm légèrement abîmée, sautes au moment des raccords) et les figures de style (utilisation du zoom, notamment) semblent se plier au monde rétro proposé par le film.


On repère cependant deux occurrences d'éléments appartenant clairement aux années 2000. D'abord, l'une, sans importance manifeste pour le récit et qui restera sans suite : Jungle Julia échange des textos avec son flirt du moment. Instant poignant sur lequel s'attarde le cinéaste, faisant silence autour de lui. L'autre, ce sont ces deux moments où Arlene fume ses clopes sur le perron du bar  – on ne fume pas à l'intérieur, dans les années 2000 – et observe Stuntman Mike qui fait ses «  repérages  » aux abords de ce nid à minettes. Là encore, l'instant est dilaté, étiré, ralenti. On est comme tombé dans une faille temporelle, le film nous perd et nous le fait savoir.



On a parlé de la nostalgie du film – qui est à l'origine un hommage aux films d'exploitation et aux slashers des années 70. Mais cette nostalgie est paradoxale, pas si évidente que cela, comme l'est le rapport de Tarantino à la modernité. La seconde partie de Death Proof semble plus nettement ancrée dans le monde contemporain – on serait presque tenté de dire que cette seconde moitié de film est la version «  documentaire  » de la première. Les filles écoutent leurs lecteurs mp3 et discutent de films contemporains, même si elles vénèrent Vanishing Point pour les unes, Pretty in pink pour les autres. Lors de la poursuite finale, la voiture de Kurt Russell percute un panneau publicitaire pour Scary Movie 4 (pique contre le cinéma commercial contemporain ?). On est plus clairement au présent (l'image semble moins abîmée, les couleurs davantage contrastées), et c'est aujourd'hui que les filles l'emportent, elles qui se sont appropriées bagnoles et flingues, les ont confisqués aux mecs pour prendre leur revanche. Les cinq nanas de la première partie sont tuées de nuit par une voiture qui roule phares éteints pour ne pas être vue ; les trois chicks de la seconde se font un plaisir de le ratatiner en plein jour. 


Récemment, le réalisateur espagnol Nacho Vigalondo développait sur une web-radio américaine  une amusante théorie, selon laquelle Death Proof serait un film de voyage temporel. Il y fait de la voiture du Stuntman Mike une machine à voyager dans le temps – à la manière de la DeLorean de Back to the Future. Dans la première partie, Kurt Russell débarque dans le présent depuis les années soixante-dix, avec tout ce qu'elles charrient, sans doute, de moins aimable aux yeux de Tarantino (en gros, le culte du mâle blanc). Dans la seconde partie, ce sont les filles qui retournent dans les seventies au moyen de cette autre machine à voyager dans le temps qu'est la voiture dont elles rêvent - une Dodge Challenger identique à celle du Vanishing Point de Richard Sarafian (film culte de Tarantino abondamment cité dans les dialogues). Russell n'est plus un intrus, il est là, dans son monde – dans la première partie, il était un étranger solitaire. Belle interprétation, qui retourne la signification des indices temporels semés ici et là et achève de nous faire voir en Death Proof un no man's land temporel.


On peut très aisément tirer vers une interprétation féministe tout ce qui, dans la seconde partie du film, indique que les filles y sont plus émancipées, plus libérées du regard des hommes, plus en possession des symboles et objets généralement associés au genre masculin – plus modernes, en somme ; et que c'est grâce à cela qu'elles survivent et se vengent de Stuntman Mike, représentant d'un machisme archaïque chargé de punir une à une ces filles les plus rebelles, celles qui ont osé parler un peu beaucoup, un peu trop. Dans la première partie, la fameuse scène du lap dance de Butterfly rappelle le «  song-and-dance number  », cet élément récurrent que la théoricienne du cinéma Laura Mulvey a repéré comme le parangon de l'objectification des femmes  dans les films hollywoodiens : un «  song-and-dance number  » ne sert qu'à rendre la femme objet du regard du spectateur masculin (c'est très explicitement le cas ici, ou Butterfly danse pour Mike, quasiment sur ses ordres). On peut très aisément, donc, tirer ces conclusions car le film l'est, féministe. Mais il est plus que cela : il est généreux. Le melting pot temporel où se situe le film, chick flick grisant dans lequel s'accumulent les références et les inside jokes, nourrit avantageusement son altruisme, son amour pour ces filles un peu too much, son fantasme d'un monde dans les marges.


Se demander quand se déroule Death Proof, c'est voir que l'entreprise de Tarantino a au fond peu à voir avec la nostalgie ou au contraire avec l'éloge du présent. Plus qu'à brouiller les pistes, le télescopage des temporalités sert surtout à dire que le monde du film, et celui de Tarantino, est un monde de tous les possibles, qui sans être hors du temps n'est pas vraiment dedans non plus. Tarantino ne parle pas du passé ou du présent, ni depuis l'un ou l'autre ; son cinéma est le contemporain de tout – et de tous.





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Lundi 14 Janvier 2013 - 21:55 Dossier Quentin Tarantino