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Jeudi 7 Mars 2013
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Rémy Russotto

Brian De Palma et le bonheur




De gauche à droite : Josh Hartnett, Scarlett Johansson et Brian De Palma, sur le tournage du Dahlia Noir.
De gauche à droite : Josh Hartnett, Scarlett Johansson et Brian De Palma, sur le tournage du Dahlia Noir.
Le cinéma de Brian De Palma comble les trous et fait jubiler. Ni voyeur ni paranoïaque ni fragmentaire, il produit des images pleines. Qu’est-ce ? Des images qui ne parient pas sur la faille et le manque, sur l’impossible accès à la vérité, la perte de sens et ce que l’image cacherait à jamais. Ses images visent précisément le contraire : répondre entièrement aux questions que ses films posent. Des réponses entières, c’est-à-dire qui ne laissent pas l’ombre d’un doute, et comblent tout à fait le trou laissé par des questions bien construites. Le cinéma de Brian De Palma est celui de la transparence et du don. Il crée l’image matricielle, maternelle, pleine, d’un confort nécessaire au déploiement exponentiel de l’intelligence du spectateur. Avec lui, c’est tout le cinéma qui bascule dans l’euphorie : voir une chose c’est voir cette chose, la vérité en acte. Avec son impulsion, il est possible de faire basculer tout le cinéma paranoïaque des années soixante et soixante-dix (de Blow-Up d’Antonioni, à The Conversation de Coppola) dans le camp a priori inverse : celui de l’accès à la vérité. Les grands films paranoïaques ne seraient plus ceux de la perte de sens et des questions critiques irrésolubles dont on ne sort pas (volontairement car il y a une paresse intellectuelle liée à la jouissance de l’échec et du manque). Ces films produiraient non pas des échecs mais offriraient des solutions. La fin de Blow-Up n’enjoignait-elle pas cela : il faut en passer par une énigme irrésolue et une absence de cadavre pour pouvoir enfin jouer au tennis sans balles ni raquettes ? 

En regardant Redacted (2007) vient un sentiment étrange. On attend que le viol ait lieu. On attend le crime. On sait que le film est l'histoire d'un viol et d'un crime. Donc on l'attend. Tout ce qui l'entoure n'a aucune autre signification. Le reste est une baudruche théorique. Dès que le crime a eu lieu, rien n'a eu lieu que le crime. Il est alors possible de sortir de la salle. Comblé. Car effectivement De Palma y comble un trou, remplit d'images ce que l'on est venu voir. Il satisfait l'oeil. La frontalité du film n'a d'égale que sa capacité à rendre tout discours sur la qualité des images du film raplapla. Et c'est bien ce raplalapa qui doit exciter De Palma, ce comblement de l'œil. Car les films de De Palma n'ont jamais raconté l'histoire d'une faille. Qu'une image soit fausse n'a jamais eu aucune importance dans son cinéma car ce qu'il a toujours fait, c'est combler l'œil pour le satisfaire. Ce comblement avait pris des proportions amoureuses et extra-territoriales dans le merveilleux Mission to Mars (2000) avant de se voir accordé une forme criminelle parfaite dans The Black Dahlia (2006), finissant par l'image de Scarlett Johansson - figure maternelle du film demandant au héros de cesser ses bêtises et de venir chez elle : « come inside », disait-elle. Régression parfaite, retour au sein maternel*. Comblement. Viol heureux. De Palma est un cinéaste régressif. A la recherche de l'incubation, de l'image maternelle parfaite, ronde et heureuse. Le viol est son envers. 

Dans Femme Fatale (2002), Brian De Palma dédouble frénétiquement les identités et les dispositifs en miroir, davantage que dans The Fury (1978) ou Obsession (1974). A ce point que les doubles, poussés à leur limite de fonctionnalité, démultipliés à l’infini, se vident de leur fonction (doubler quelque chose). Enthousiasmé par cette frénésie, et débarrassé de ces oripeaux modernes, Brian De Palma peut être dieu et déjouer la fatalité : aveuglé par un puissant rayon de lumière reflété dans son rétroviseur, le chauffeur de camion, par qui la mort devait arriver, rectifie sa trajectoire morbide et sauve l’héroïne du film. In extremis, on passe du cinéma moderne, ou baroque, à autre chose. Contre toute attente, le film se termine bien. On passe du noir au blanc.

The Black Dahlia réalise la même opération par un fonctionnement inverse. Les doubles et les dispositifs en miroir y sont à peine esquissés. Ils y ont l’air épuisés, ne jouant plus le rôle qu’ils avaient dans The Fury ou Body Double (1984). D’acteurs principaux, ils sont devenus adjuvants. Car l’action principale n’est pas celle du livre, et le film se joue ailleurs. Totalement dans les dernières secondes. 

Qu’y voit-on ? L’énigme résolue, Scarlett Johansson (Kay Lake), vêtue de blanc et illuminée comme une sainte, ouvre la porte au héros du film. Elle lui propose de rentrer dans sa maison. Avant de se décider, Josh Hartnett (Bucky Bleichert), double pacifié de son collègue Aaron Eckhart (Lee Blanchard) mort obsédé par le meurtre du Black Dahlia, se retourne et regarde la pelouse devant la maison. Il souffre alors d’une hallucination lui faisant voir le cadavre du Black Dahlia. Mais celui-ci disparaît rapidement et il regarde à nouveau Scarlett Johansson. Il accepte sa proposition, entre à l’intérieur de sa maison. Elle ferme la porte. The end. Tous les cadavres sont restés dehors, ont disparu.

Maintenant tout est clair. Scarlett Johansson dans son halo blanc (vie) remplace Kim Novak dans son halo vert (mort), Josh Harnett vivant remplace Aaron Eckhart mort (tombé d’une cage d’escalier). De Madeleine et Scottie à Bucky et Kay, de Vertigo (1958) au Black Dahlia**, c’est come inside and Mission to Mars.



* Scarlett Johansson est moins femme fatale que mère. Elle prépare à manger pour ses deux hommes-fils, les console, les encourage. Aussi, après la mort d’un des deux, elle surprend l’autre aux bras du sosie d’une morte (Hillary Swank, brune). Elle lui demande de cesser ses idioties, de mettre un terme à sa nécrophilie. La blonde (la vie) sera plus forte que la brune (la mort). Enfin, c’est elle en petite culotte en haut des escaliers, plus vivante que jamais, en lieu et place de la mère morte et haineuse en haut des escaliers de Psycho (Alfred Hitchcock, 1960).

** On se souvient dans Vertigo du dialogue amoureux entre Kim Novak et James Stewart, devant sa porte. Kim Novak est habillée en blanc. Contrairement à Josh Harnett, James Stewart décide de rester dehors et partir faire un tour… Elle en mourra, il sera fou.



Cet article est la nouvelle version de deux textes publiés sur le blog Eloge de l'amour : le premier, consacré à Redacted, et le second à Femme Fatale. L'introduction reste inédite.




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