Vendredi 28 Novembre 2014
Feux Croisés
Jeudi 7 Mars 2013
Dossiers

Brian does Hollywood

A propos de Body Double (1984)




Bien plus qu’une relecture de Sueurs Froides (Vertigo, Alfred Hitchcock, 1958), Body Double est avant tout une œuvre sur l’acteur de cinéma. 

Quand le policier Scottie joué par James Stewart est mis à pied, il n’oublie pas pour autant son statut particulier de « spectateur professionnel » (selon les termes de Laura Mulvey) qu’induit son métier. Lorsque l’acteur de série B Jake joué par Craig Wasson est viré, il va découvrir un rôle jusqu’ici inédit pour lui : celui de spectateur. Là est la grande différence entre les deux œuvres et là s’arrête la comparaison : le héros hitchcockien a l’habitude d’épier, d’observer – c’est son métier – mais celui de Brian De Palma voit son statut habituel s’inverser : d’acteur, il devient spectateur ; de vu, il devient voyeur. Pour s’accomplir en tant qu’acteur, il devra obligatoirement être un bon spectateur : ne pas se contenter de regarder, puisque l’autorité (la police, l’agent de sécurité du centre commercial) le lui interdit, mais agir en décortiquant les images avec la seule arme que possède un spectateur, la télécommande. C’est en effet en faisant une avance rapide et une pause sur une scène du film pornographique fictif Holly does Hollywood, que Jake va découvrir la supercherie : Holly fut la doublure de Gloria Revelle.

L’arme du spectateur : la télécommande
L’arme du spectateur : la télécommande
Acteur de série B médiocre, Jake trouve son plus grand rôle en se faisant passer pour un acteur et producteur de films pornographiques. Il n’est pas accusé du meurtre de Gloria ; c’est moins la quête de la vérité et la recherche de l’assassin que la poursuite du rôle parfait qui l’intéresse. Puisque Sam Bouchard l’a réduit au rôle de spectateur, méprisant du même geste les capacités d’acteur de Jake, celui-ci veut en fait lui/se prouver qu’il est un bon acteur. Sa claustrophobie l’empêchant de jouer, Sam l’utilise comme un clap de fin de scène. Jake affronte en fait un double parfait et idéalisé de lui-même, qui représente tout ce qu’il rêve d’être : comme le vampire de The Vampire’s Kiss, la série B de laquelle il a été renvoyé au début du film, l’Indien est un acteur (Sam) jouant un monstre grimé et déguisé. Contrairement à Jake, Sam est un acteur qui joue son rôle de monstre tueur à la perfection, probablement atteinte grâce à son double statut : il est à la fois l’acteur et le metteur en scène du meurtre. Il contrôle ses personnages (Jake et Holly) et sa mise en scène à son avantage. La grande lacune de Jake est justement sa constante perte de contrôle due à sa claustrophobie. 

Brian does Hollywood

Brian does Hollywood

Le tunnel entre les deux écrans
Le tunnel entre les deux écrans
Pour Sam, cette découverte intervient lors de la scène du tunnel, lieu de l’illusion et du fantasme, et métaphore du spectacle cinématographique selon un unique point de vue, celui de Jake. L’Indien vole le sac de Gloria et s’enfuit avec, Jake le poursuit mais, alors qu’il est sur le point de le rattraper, Jake est saisi d’un vertige, d’un blocage physique. Dès lors, de quoi a-t-il peur : de l’obscurité ou du bout du tunnel, cette lumière blanche et aveuglante ? Et que fixe-t-il : l’Indien ou cette même lumière ? Ces plans subjectifs illustrant le vertige de Jake reflètent sa grande et unique peur : celle de l’écran de cinéma. L’Indien passe du côté de cet écran blanc car il ne l’effraie pas ; en acteur confirmé, Sam court vers lui car telle est sa place. Jake, lui, n’a pas encore prouvé ses talents, paralysés par sa claustrophobie, mais aussi par sa « conscience du médiocre », comme l’explique Pierre Berthomieu dans son analyse du Body Double (Hollywood moderne - Le temps des voyants, 2011, p. 72). Car malgré ses cours d’art dramatique dans la lignée de l’Actors Studio, Jake est forcément conscient de sa médiocrité professionnelle et privée : il est au chômage, est trompé par sa compagne et passe son temps à suivre une inconnue. Il est flagrant que son nouveau statut de spectateur l’asphyxie autant que sa profession originelle : il se retrouve ici dans le noir, condamné à regarder un écran blanc sans pouvoir l’approcher, sans pouvoir passer de l’autre côté de l’écran, celui des vrais acteurs (ceux qui tournent). D’ailleurs, la seule façon pour lui d’avancer dans le tunnel est de fermer les yeux et, d’une certaine façon, d’essayer d’oublier l’écran de cinéma. L’écran opposé est celui de tous les fantasmes puisque Jake y met en scène, dans sa tête, une scène érotique dans laquelle il embrasse et caresse passionnément Gloria. Celle-ci choisit alors la sortie par l’écran blanc, pour redevenir un simple objet de fantasme aux yeux de Jake. En « violant » la dimension intouchable de la femme fatale de Gloria, Jake l’a condamnée : il n’arrivera pas à la sauver.

Les deux sorties du tunnel marquent l’affrontement des deux visions du cinéma selon Jake. La première concerne l’écran blanc, vrai visage du cinéma ; soit un milieu dont la cruauté et la hiérarchie effraient le personnage. La seconde, symbolisée par la femme fatale provenant du côté opposé du tunnel, est celle d’un cinéma inaccessible fait de fantasmes et de rêveries. C’est en rencontrant et en sauvant l’actrice pornographique Holly, l’inverse de Gloria, que les illusions sur son propre milieu s’évanouiront. En se confrontant au cinéma pornographique - un milieu sans promesses et au voyeurisme explicite -, Jake apprendra à se contenter de ses séries B. Et en tuant Sam (l’acteur jouant au monstre, le monstre jouant à l’acteur), Jake oublie ce qu’il ne sera jamais et joue un vampire parfait, jonglant entre ses visions du cinéma, entre la jeune première et une actrice moins virginale et plus vulgaire, sa doublure.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. Etudiante en master 2 d'Etudes cinématographiques à Paris Diderot.... En savoir plus sur cet auteur


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