Feux Croisés
Lundi 16 Mars 2015
Sorties

Chaos discret

A propos de Hacker de Michael Mann (2015)




Hacker, Michael Mann, 2015
Hacker, Michael Mann, 2015
Neuf ans après Miami Vice, Michael Mann poursuit sa représentation à priori impossible de la mondialisation. Toujours à l’avant-garde, Mann a délaissé un projet sur le photographe de guerre Robert Capa pour se plonger dans la cybercriminalité. Le film sort quelques mois seulement après les cyber-attaques contre Sony, ou encore la divulgation de photos intimes de stars américaines sur Internet ; à l’heure où des conflits virtuels aux dommages bien réels semblent se multiplier dans le monde, Hacker fait résonner un écho juste de notre temps.
L’ouverture du film est un nouvel exemple de l’inventivité du cinéaste, qui arrive à imager une cyber-attaque contre une centrale nucléaire chinoise. Les premiers plans présentent une Terre blanche, recouverte de signaux électriques qui se superposent presque complètement au bleu de la planète. Par des plans rapprochés successifs, une ville de lumière nous est présentée. Puis une centrale nucléaire. Puis des superordinateurs monolithiques. Puis un point blanc minuscule qui apparaît sur l’un de ces superordinateurs. Nous plongeons ensuite dans ce point blanc, qui est aussi une ouverture vers la virtualité pour que Mann puisse représenter ce qui est invisible. Des lignes, infinies, des lumières qui s’allument. Le délire abstractif est pourtant maîtrisé, puisqu’il représente avant toute chose un chemin. Nous parcourons pendant une longue minute quelques centimètres à l’intérieur d’un ordinateur, et nous avons le sentiment d’avoir voyagé sur plusieurs centaines de kilomètres. L’infiniment petit est représenté comme une odyssée, et la milliseconde, étirée sur une minute. En ce sens, Michael Mann pousse infiniment plus loin son désir de montrer la toute-puissance d’un antagoniste.

Dans Miami Vice, déjà, Jose Yero n’avait qu’à saisir son téléphone portable depuis son bureau, devant une multitude d’écrans, et entre deux spéculations boursières, pour faire exploser une bombe qui menaçait la compagne de Ricardo Tubbs. Incarnant un Docteur Mabuse du XXIe siècle (que Fritz Lang surnommait dans son ultime film l’homme aux Mille Yeux), Yero n’avait qu’à appuyer sur une touche pour bouleverser le destin du plus célèbre tandem de Floride. Il avait un visage, une voix, un nom. Dans Hacker, celui qui déclenche l’explosion d’une centrale nucléaire n’a – durant une grande partie du long-métrage – ni nom, ni voix, ni visage. Nous le voyons de dos, tenant son ordinateur debout dans sa chambre. Il est un fantôme. Nulle part, donc partout ; une caméra de vidéosurveillance d’un restaurant coréen, un bout de code informatique, une connexion Bluetooth dans un square, un intermédiaire fou de la gâchette. Il est le mal ineffable, une rumeur, un pseudo. Plus encore que le mystère fait autour de son identité, son action est magnifiée, rendue grandiose et concrète, par ce chemin créé par Mann qui se répète. La force du cinéaste ne s’exprime pas lorsqu’il présente ce chemin, mais quand il le montre une seconde fois, car le spectateur, qui ne savait rien, croit désormais savoir. Il peut anticiper, comprendre le monde dans lequel il est plongé : celui du chaos discret.

Le monde des signes dans lequel nous plonge Hacker est aussi oppressant pour ses personnages qu’à l’accoutumée. L’amour y est encore une fois une pause, tandis que l’étreinte y reste un temps mort qui rappelle aux êtres qu’ils sont vivants. Les personnages manniens manquent tous de temps, si bien qu’Hathaway (incarné par le risible Chris Hemsworth) dit à Lien qu’il n’y a pas de temps pour pleurer la mort de son frère. Lorsqu’enfin, elle peut retrouver les bras d’Hathaway pour pleurer, dans un jet qui les conduit vers l’acte final du film, Mann réalise le plan le plus triste de sa carrière. Aussi bouleversant que celui de Heat lorsque Neil McCauley tente de reconquérir Eady, sa compagne qui a découvert qu’il était un braqueur de banques. Elle lui faisait dos et nous faisait face, ses bras croisés semblaient clore une relation devenue chaotique en quelques heures. Puis, Eady se retournait vers Neil et se plongeait dans ses bras. L’arrière-plan était sombre, il faisait nuit, mais le couple s’engageait dans une impasse sans le savoir. La chevelure d’Amy Brenneman se fondait dans l’arrière-plan, et Neil serrait un fantôme. Dans Hacker, le plan est plus démonstratif : Lien pleure, le visage blême, devant un hublot qui ne laisse entrevoir que le ciel noir de la nuit. Il n’y a pas d’horizon possible, et Lien est condamnée à appliquer sa propre leçon donnée plus tôt dans le film : ne pas se focaliser sur le passé et avancer vers l’avenir. Moins poétique que celui de Heat, le plan de Hacker révèle sa beauté par la cruauté de l’instant car désormais, le deuil n’est plus interrompu par la cadence infernale d’une intrigue, mais supprimé. Il est dorénavant impossible de se cacher pour exprimer son chagrin ; c’est le chagrin lui-même qui doit disparaître.

L’œuvre de Michael Mann semble trouver ainsi une acmé avec Hacker, dont la fin reste sans doute la plus inquiétante de sa carrière. Loin du happy end amer de Collatéral, Lien et Hathaway déambulent dans un aéroport, en attendant un horizon paisible où ils pourront refaire leur vie. Mais les deux amants sont aux abois, ne cessent de regarder autour d’eux, tout comme Max et Annie, alors que la focale, ici, est longue. La sensation d’abandon est plus frappante encore puisque les personnages sont isolés dans un arrière-plan flou, tandis qu’il y a onze ans, Jamie Foxx et Jada Pinkett Smith étaient accompagnés par un mouvement de caméra fébrile. Ce que nous voyons n’est pas un couple qui se forme, mais deux cibles prises au piège de leur passion.
Le temps n’est plus seulement décrit par sa durée, mais aussi par sa dilatation extrême, comme le montrent les premières minutes du film. Il se montre plus vorace, non seulement capable de faire son effet à une échelle microscopique, mais aussi à l’échelle plus inaccessible encore des sentiments.

Hacker de Michael Mann. Avec Chris Hemsworth, Tang Wei, Wang Lee-hom, Viola Davis, John Ortiz, William Mapother, Yorick van Wageningen. Sortie le 18 Mars 2015.
 


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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