Lundi 1 Septembre 2014
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Jeudi 7 Mars 2013
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Cils conducteurs

Blow Out (1981) de Brian de Palma entendu à travers le tympan de Up and Out (1998) de Christian Marclay




Cils conducteurs
            Dans quelle mesure les films de fiction nous sont-ils donnés à entendre? « Il est intéressant de penser rétrospectivement à un film en essayant de se souvenir d'une scène. J'ai tendance à me souvenir de l'image et à garder une certaine idée de la dynamique mais j'oublie à quoi ressemblait exactement la bande-son. » confesse le plasticien helvético-américain Christian Marclay (Replay MarclayJean-Pierre Criqui, Ed. La Cité de la Musique, 2007). Si l'on souhaitait entendre un film, et un seul, lequel serait-il ? Christian Marclay nous donne sa réponse en 1998, à travers un geste aussi simple que virtuose, sa « création » Up and Out. Création authentique ou resynchronisation judicieuse? Au défilement des images muettes de Blow Up (1967) de Michelangelo Antonioni répond l'invisible bande sonore de Blow Out (1981) de Brian de Palma. Ainsi, l'obsession visuelle de Thomas rencontre la persévérance auditive de Jack, dans un élan de pureté instantanée. Le « blow » fédérateur du titre des deux films disparaît au profit du hiatus entre le « up » et le « out », la convergence et la divergence, la révélation d'un hors champ aussi tangible qu'inaccessible. Fusion temporelle, désynchronisation sensorielle, narration aléatoire: l'intervention de Christian Marclay est une stricte affaire de collure.

             Up and Out nous amène à entendre Blow Out d'une oreille neuve. En effet, outre l'expérience inédite et l'investigation quasi surréaliste mises en oeuvre par ce dispositif, Up and Out révèle Blow Out dans son parachèvement. Confronté sans médiation aux images de Blow Up, dont il est censé être le versant sonore, le film de Brian de Palma est mis à l'honneur. La resynchronisation joue en sa faveur: la bande sonore à contre-temps submerge l'écran, et la répétition du rythme binaire « bang – blow out » n'en finit pas de menacer Thomas dans sa décapotable. Le socle antonionien est d'autant plus fébrile que Thomas n'est pas seulement sujet à une vision ; il entend des voix. Blow Out apparaît alors comme un matériau à part entière, détaché de sa source d'inspiration initiale. Ceci semble être un écho même au film: Jack ne retourne jamais sur les lieux du crime, il fait entièrement confiance à ce qu'il a objectivement enregistré, malgré lui, certes, mais conscient de l'événement en cours. En ce sens, Up and Out fait figure d'ultime remake, en imposant son mode d'existence par l'essence même des deux films. La complexité du travail de Christian Marclay réside là où l'on serait tenté de simplifier Blow Out: Jack n'est pas à la recherche de la compréhension d'un son (son enquête passe avant le casting des « cris » blonds à forte poitrine) mais de sa matérialisation par la synchronisation avec une image (« I heard a « bang » before the blow up »). Le son à l'état pur est suggestif, le son accordé à l'image devient effectif.
 
Cils conducteurs

Du micro au crayon : l'intuition auditive guide le regard
Du micro au crayon : l'intuition auditive guide le regard
            Ainsi, si Up and Out désolidarise Blow Out de ses images, il nous amène cependant à les revoir. L'intuition auditive nous pousse davantage à chercher une concordance du son vers l'image que le contraire. Il s'agit d'ailleurs de la démarche de Jack. Thomas, lui, agrandit (« blow up ») l'image fixe au point d'y voir la promesse d'une autre image, qu'il espère mouvante mais qui sera également placée sous le signe de l'inertie. Jack, à l'instar de Marclay dix-sept ans plus tard, réunit la bande image et sa bande sonore jumelle pour que le « blow out » reprenne vie. En ce sens, l'intrigue de Blow Up pourrait le faire passer pour un « film de repérages » et celle de Blow Out pour un « film de postproduction ». Le générique de Blow Out tend à l'expliciter, en multipliant les mauvais présages via son split screen : d'un côté, les actualités télévisuelles introduisent le candidat à la Présidence des Etats-Unis, mort quelques minutes plus tard ; de l'autre, Jack écoute ses sons en même temps qu'il les range, parmi lesquels un saisissant « body falling ». Par la suite, deux autres séquences vont dans ce sens. La première fois que Jack écoute son enregistrement après l'accident, le point d'écoute a beau être identique, le point de vue bascule : Jack se voit entendre, tend à être objectif avec sa subjectivité sensorielle, alors même que la première fois, un plan (la fuite du meurtrier) nous faisait sortir de la prétendue subjectivité dans laquelle nous étions plongés. Même bande son pour une réorganisation visuelle ; l'appel du hors champ ne trouve d'autre écho que des variations d'échelle. Jack trouvera ensuite la solution en confectionnant le montage image par image du négatif intégral d'un photographe véreux. 

Cils conducteurs
            Le motif de la synchronisation conditionne la structure même de Blow Out: Jack a pour mission de trouver « le cri » idéal pour un nanar érotico-gore. Après avoir entendu le hurlement des pneus dans la nuit noire, le  cri surgira de la bouche de Sally agonisante, enregistré sur bande alors même que Jack ne l'entend pas. Jack, qui passait pour un « voyeur » la nuit de l'enregistrement de l'accident, obtient sa seule gloire du fait d'être un « eavesdropper » après le sanglant jubilé. Quant au meurtrier, il élimine les doubles potentiels de Sally de la même manière qu'il fait disparaître les bandes magnétiques ; il y aura d'ailleurs concordance dans la mort des deux originales. Par ailleurs, si Jack a perdu Sally lors du jubilé, c'est parce qu'il ne localisait plus visuellement les sons qu'il entendait. Le meurtre de Sally se voit d'ailleurs recouvert des lumières et crépitements des feux d'artifice, synchronisation tragique qui rattrape la synchronisation rêvée et ratée. 

« Dans Up and Out, on regarde un film et on en écoute un autre. On n'est jamais sûr de ce qui se passe. Le son de l'autre film apporte des informations qui sèment la confusion. Soudain, une situation très banale peut devenir dramatique. À d'autres moments, on peut se concentrer sur des images sans être submergé par le son. On prend conscience des points de montage, qui apparaissent comme des moments d'une intensité particulière. C'est une autre façon de révéler une dynamique qui a tendance à rester cachée. »  - Christian Marclay.

            Accident de voiture, accidents de collure. Il est fascinant de voir quels éléments structurels la collision engendrée par Up and Out met en lumière. Certains moments de synchronisation aléatoires, bien qu'anecdotiques, sont stupéfiants: deux répliques de Thomas collent en tous points avec celles d'un policier lorsque Jack est encore à l'hôpital. Les portes, les platines, le téléphone et le brouhaha sont autant de détails qui relient les deux films. Les derniers cris de Sally se superposent au jardin vide de nuit devant le corps inerte d'un inconnu. 

            Blow Out finit dans un étranglement, une synchronisation rêvée mais déchue, fruit d'une quête meurtrie, cristallisée par la même image que celle du début: le cri retrouvé, le cri parfait, le cri trop réel pour être vrai, au point que Jack laisse ses paupières tomber et ses doigts noyer ses tympans. En fin de course, la synchronisation aléatoire de Up and Out prend une tournure stupéfiante: Blow Up étant plus long que Blow Out de cinq minutes, le film de Christian Marclay s'achève dans le silence. Nous ne savons plus ce qu'entend Thomas, regard dirigé et pourtant perdu en direction de la partie de tennis imaginaire. Up and Out s'achève dans un monde où le réel ne donne plus rien à voir et à entendre. La salle obscure devient chambre anéchoïque, un coeur bat intensément comme au début du film de Brian de Palma. Entre cri terrifiant et silence envoûtant, Up and Out s'éteint dans un dernier souffle. Le « blow » reprend ses droits. Mais cette fois-ci, il s'agit du nôtre.
Cils conducteurs

Cils conducteurs
Ne plus rien entendre, ne plus rien voir ou tout voir au-delà du visible ; Jack et Thomas seraient-ils synchrones ?


Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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