Feux Croisés
Vendredi 21 Septembre 2012
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Clairvoyance




Vous n'avez encore rien vu, Alain Resnais, 2012
Vous n'avez encore rien vu, Alain Resnais, 2012
Tout est éclairé. 

La dernière œuvre d’Alain Resnais n’est surtout pas un testament, comme on a pu le dire bêtement ici ou là, mais plutôt un film qui explicite tous les autres, alors qu’il est lui-même l’un des plus complexes du cinéaste.
Le dispositif de Resnais, conséquent et exigeant, requiert une longue installation. Un dramaturge, tout juste décédé, s’adresse dans une vidéo posthume aux acteurs qui ont joué ses pièces : Michel Piccoli, Sabine Azéma, Mathieu Amalric, Pierre Arditi, Anne Consigny, Anny Duperey, Lambert Wilson… Tous réunis pour voir, et juger, une captation de la pièce Eurydice, interprétée par de jeunes comédiens.
Ils sont là, assis, face à nous, face à l’écran de projection, plongés dans le noir. Mais au lieu de juger la pièce, ils vont la rejouer, en même temps que les comédiens projetés.
L’idée, déroutante, permet pourtant de développer au moins deux spécificités du cinéma de Resnais.

La première, qui marque particulièrement dans ce film, est la répétition. Répétition de phrases, à l’image de l’étonnant générique du film, qui fait entendre la délicieuse voix d’Andrzej Seweryn annonçant sur un ton clinique à chaque acteur la mort du dramaturge incarné par Denis Podalydès. L’ouverture, bien que moins énigmatique, peut rappeler celle de L’année dernière à Marienbad, où l’accent italien de Giorgio Albertazzi résonnait dans les couloirs du château.
Chez Resnais, la répétition est avant tout ludique. Son grand film oublié, Je t’aime je t’aime, sorti en Mai 68, en est un exemple probant. Qu’a-t-il bien pu se passer pour que Claude Ridder décide d’en finir ? Le spectateur voit des séquences qui se répètent, des paroles qui se répètent, des mouvements qui se répètent, qui s’inversent, qui se mécanisent. Le film, peut-être le plus exigeant de l’auteur avec Vous n’avez encore rien vu, présente ce qui se rapproche le plus d’une mémoire éparpillée. La chronologie de la vie de Ridder est difficilement restituable, mais cet exercice presque vain, pour le spectateur, cache un but, qui est la deuxième spécificité du cinéma de Resnais : l’abstraction.

Les premières bribes de mémoire de Ridder le montrent à la mer, en maillot de bain. Il arrive difficilement à sortir de l’eau, puisqu’il porte des palmes. Ou peut-être est-il en train d’y entrer. La confusion est totale, c’est une brèche voulue par le cinéaste, une voie d’accès à l’abstraction, qui a créé tant de polémiques dans le cinéma moderne. Combien de fois avons-nous entendu « On ne comprend rien » à propos des films de Lynch, Godard, Bergman, Malick, Buñuel, Debord, Marker ? Voilà sans doute le triste destin du dernier film de Resnais en salles. Il est certes déconcertant, nous attendions peut-être Resnais dans un registre plus léger, mais il faut persévérer.

Le miracle du film, c’est qu’il transfigure son propre état : fini, en boucle, fermé. Car le film reste à construire, il requiert la participation du spectateur, il demande de l’aide, un petit effort d’imagination du public. Chacun verra un film différent. Si vous êtes fatigué, vous n’aurez effectivement rien vu, rien entendu. Si, au contraire, votre motivation est sans faille, vous aiderez Resnais, son film, et vous-même. C’est là la force du film : l’imagination peut offrir un sens nouveau à l’existant. Il ne suffit pas de payer sa place pour voir le nouveau Resnais ; il faut accepter de le compléter.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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