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Jérôme Dittmar

De Palma ou l'art du visible




Femme Fatale, Brian De Palma, 2002
Femme Fatale, Brian De Palma, 2002
Le cinéma de Brian de Palma serait contenu dans Blow Up et son image absente voire illusoire dont il faudrait révéler la vérité. D'Obsession à Blow Out, Body Double, Snake Eyes, Femme Fatale ou Redacted, reviendrait, sans cesse, une théorie du caché dont les films, à force d'enquête, assembleraient les pièces du puzzle épiphanique. On a pu ainsi voir en De Palma un grand dialecticien des images, un ultra moderne qui après Antonioni et un peu plus qu'Hitchcock mettrait l'image au centre de ses préoccupations pour se demander ce que l'on a vu. Ou plutôt ce que l'on voit. Cette opération stylistique valut à De Palma d'être au pire taxé de dispendieux maniériste, au mieux de génie intelligent résumant et relançant ses maîtres dans les diverses cadres hollywoodiens de son époque. Depuis ses débuts, ce qu'il faut aussi appeler une angoisse de la manipulation par les images, s'est peu à peu désintégrée dans une hyper généralisation médiatique dont la critique molle est désormais plus ringarde que les textes de Daney sur l'auteur. 

Si la filmographie de Brian De Palma compte d'autres titres apparemment plus à la marge (Scarface, The Untouchables, Mission to Mars...), il n'en fallait pas plus pour qu'il devienne le maître du trompe l'œil. Le génie d'un cinéma du point de vue sans cesse plus réflexif et en quête de cette image absente qui donnerait sens au tout - qu'il soit de son médium envers la réalité ou pour son histoire, dont il serait à la fois le pédagogue et l'héritier d'un cycle, lui le plus manifestement cinéphile du Nouvel Hollywood. Pourtant, derrière leurs constructions habiles sollicitant sans cesse une déconstruction de leur propre système et de notre regard, les films de Brian de Palma ne visent pas ce grand projet cubiste compliqué à la recherche perpétuelle de l'image juste. Si Nicolas Cage doit remonter l'introduction en plan séquence de Snake Eyes pour résoudre l'énigme et comprendre ce qui se cachait derrière toute cette scène, le résultat compte finalement plus que le procédé. 

A chaque fois la démonstration est la même et Redacted, en apparence le plus conceptuel de tous, n'échappe pas à la règle : le maniérisme de Brian de Palma ne reprend pas Hitchcock ou Antonioni pour en révéler, réfléchir ou décaler perpétuellement les usages. Il suit plutôt un rêve secret qu'il n'a jamais abandonné et consistant à condamner la mort du classicisme. Ainsi, si les films sont bourrés de double fonds et vont même parfois jusqu'au court circuit (la relecture des escaliers d'Odessa dans The Untouchables), ils portent pourtant le même désir de rendre les choses visibles et transparentes. Inutile de chercher bien longtemps, il n'y aucun mystère chez De Palma (sinon peut-être la sensualité magnétique des images et que l'érotisme féminin incarne, comme parfois chez Brisseau, Hitchcock ou encore l'Antonioni d'Identification d'une femme). Si l'image est brisée, ou plutôt fêlée et qu'il faut en reconstituer le processus pour réunir toutes les pièces du puzzle photographique (tel Antonio Banderas dans Femme Fatale), elle n'est pour le moins pas claire, parfaitement lisible et pleine, au point même de réduire le hors-champ à néant. Avec son grand collage YouTube, Redacted dit la même chose : toutes les images sont là, il suffit juste de remettre dans l'ordre un film battant en brèche le cinéma moderne, pour imposer la logique du classicisme. 

Si après Thoret on peut dire que l'assassinat de Kennedy filmé par Zapruder serait l'autre grand traumatisme de palmien, alors ses films n'ont qu'un but : faire taire le mystère. A cheval entre le modernisme dont il est le contemporain, le classicisme sur lequel il s'est formé, et l'arrivée de nouvelles images (dont il usera rarement et en allant toujours contre elles), De Palma opte pour le syncrétisme et l'apaisement. Tout doit pouvoir se réunir et se résumer afin que le grand projet de distanciation finisse finalement par se dissoudre devant la mécanique d'un cinéma limpide. Comme le montre encore une fois Redacted, les images ne mentent pas, elles contiennent toutes leurs vérités, fussent-elles par bribes, partie émergée d'un iceberg à dénuder. Et comme Redacted l'a prouvé encore (bien qu'il soit son pire film), tout consiste à redonner son classicisme au chaos ; tout consiste à combler le regard et boucher le trou de la prétendue image absente ; tout consiste à dire qu'il n'y a pas d'image fausse mais seulement des images vraies sur lesquelles on oriente différemment le regard.  Dans les marges où on ne l'attendait peut-être pas, De Palma s'est révélé le plus classique du Nouvel Hollywood. Plus que Spielberg, Coppola ou Scorsese, ses films sont autant de pamphlets pour un art du visible qui, comme les héros de Mission to Mars, ne veulent céder une miette sur la réalité de leur rêve de gosse.
 




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