Feux Croisés
Lundi 14 Janvier 2013
Dossiers
Emile Bertherat

Défense du désordre




Défense du désordre
Plus que la figure du cinéaste, c'est véritablement l'image du cinéphile que Tarantino renvoie dès que l'on évoque son nom. L'influence de sa cinéphilie au sein de son œuvre est un enjeu extrêmement riche et complexe. Comment incorpore-t-on les films des autres quand on réalise les siens ? Cette question a été au centre de l'œuvre de nombreux cinéastes-cinéphiles. Certains ont pris le parti de la reproduction ad vitam, si l'on pense à ce que Brian de Palma a fait tout au long de sa carrière en travaillant l'imagerie hitchcockienne. D'une manière plus distanciée, on peut aussi penser au cas de Rainer Fassbinder reprenant à son compte les films de Douglas Sirk. Mais s'il est un cas de figure particulièrement intéressant au cours de ces dernières années, c'est bien le cas Tarantino. Plutôt que de se cantonner à l'univers d'un seul cinéaste dont il retravaillerait les codes, c'est à l'imagerie du cinéma tout entier que Tarantino se confronte lorsqu'il tourne ses propres métrages. Car si son amour incontestable pour le septième art a toujours été un élément central de sa filmographie, son goût pour le cinéma façonne, et dirige son approche de la mise en scène. Ses détracteurs lui ont souvent reproché de livrer des films impersonnels, sans "intimisme", mais on peut au contraire voir se dessiner, au travers des nombreuses références cinématographiques qui parcourent son œuvre, une véritable dimension autobiographique. 

La cinéphilie « tarantinienne » est souvent réduite à une passion démesurée pour la série B, voire la série Z, et notamment ces films de seconde zone, introuvables, dont il possède des « centaines de milliers de copies » à son domicile. De fait, si l'on en croit les propos qu'il tient dans le livre de Bertrand Tavernier, l'ouvrage-somme Amis américains (édité chez Actes Sud), le goût du cinéma de genre de Tarantino se prolonge dans un rapport particulièrement étroit à son support, la pellicule. Son amour pour le celluloïd est évoqué de fond dans Inglourious Basterds, où Tarantino s'amuse à faire d'un cinéma de quartier parisien un véritable refuge. Il y a là une relation évidente avec la vie de Tarantino, qui a toujours considéré les salles de cinéma comme des havres. Dans True Romance (l'un des premiers scénarios écrit par Tarantino, et qui sera réalisé par Tony Scott en 1993), le héros joué par Christian Slater passe ses nuits dans un grand cinéma de boulevard, à admirer des films de kung-fu. Les émotions que transmet le cinéma de Tarantino sont inextricablement liées à l'expérience de la salle. Tarantino cinéaste ne cherche qu'à reproduire des sensations que Quentin a vécues en tant que spectateur. D'où une préférence pour le cinéma de genre : il confie volontiers aimer les « émotions basiques » des séries B. Ces films de genre préférés proposent selon lui « ce truc un peu impertinent qu'on ne trouve pas dans les films de série », ces morceaux de bravoure jouissifs qu'il accumule dans ses films avec une dextérité hors pair. Leur immédiateté n'a pas d'équivalent selon lui. 

Mais il ne faut pas voir en Tarantino un éternel défenseur de la « sous-culture » au détriment d'un certain raffinement. Il apprécie avec autant de vigueur la série A, dont il définit la différence par rapport à la série B surtout par son casting plus prestigieux, davantage que par des moyens plus conséquents. Les films de Tarantino sont à la croisée de ces deux terrains, et c'est ce qui en fait l'intérêt et l'originalité. Sa carrière marque d'ailleurs une alternance entre films plus marqués série A, et œuvres conçues comme des séries B. Sa capacité à passer d'une forme économique à une autre en fait un digne héritier des réalisateurs de studio qui passaient d'un plateau à l'autre et touchaient à tous les genres. Une nuance est toutefois à relever : Tarantino est l'un des rares cinéastes à bénéficier d'une liberté absolue à Hollywood, dont il est l'un des enfants chéris : en témoignent sa carrière au rythme inégal (six ans séparent Jackie Brown et Kill Bill vol. 1), la durée de ses tournages  (on parle de quatre mois pour Django Unchained) et par conséquence la durée de ses films, puisqu'il est l'un des très rares réalisateurs produits par Hollywood à disposer du final cut.

Car si Tarantino est l'un des enfants chéris d'Hollywood, il assume son statut et en profite pour faire les films dont il a réellement envie. Le fil rouge de l'œuvre de Tarantino, c'est le plaisir. Profitant d'une notoriété internationale depuis la Palme d'or de Pulp fiction, et du soutien indéfectible – c'est rare pour le souligner – des frères Weinstein, le cinéaste ne semble pas avoir de plan de carrière. C'est ce qui fait sa singularité dans le paysage cinématographique américain, et qui se confirme film après film. Il passe d'un style à l'autre avec une aisance remarquable. Death Proof conçu à l'origine pour intégrer le double programme Grindhouse avec Planet Terror de Robert Rodriguez, s'assume comme un hommage aux films de drive-in des années soixante-dix et obéit à une structure très classique, l'affrontement d'un conducteur fou et un groupe de filles. Tandis que les deux films suivants, Inglourious Basterds et Django Unchained, sont au contraire des fresques hors normes peuplées par des galeries de nombreux personnages secondaires, abordant deux périodes denses de l'Histoire, respectivement la Seconde Guerre Mondiale et l'esclavage. Il passe d'un système économique à un autre : après être allé chercher Kurt Russell, qui était alors en voie de garage, pour Boulevard de la mort, il embauche coup sur coup Brad Pitt et Leonardo DiCaprio, deux acteurs parmi les plus rentables du marché américain. Pour Tarantino, il n'y a pas de différence, tant que l'on y prend du plaisir. Tout est permis, et il se réjouit à ce titre de la minceur de la frontière entre le populaire et l'élitisme, l' « auteurisme » et le genre. 

Ce passage d'un style de film à un autre se retrouve à l'intérieur même de ses films. Les ruptures narratives de Pulp Fiction, le passage au manga dans Kill Bill, au noir et blanc dans Boulevard de la mort, ne sont que des marques laissées derrière lui par leur auteur, qui affirme ainsi sa présence. S'il y a bien une signature « tarantinienne », plus que les palabres, plus que les choix musicaux, c'est bel et bien ce goût pour le cinéma sous toute ses formes, un goût souvent tellement débordant que ses films s'affranchissent des carcans narratifs connus, dépassent les cadres, pour ne ressembler qu'à eux-mêmes. Ce que Tarantino acquiesce dans son entretien accordé à Tavernier, confirmant sa volonté de bousculer les codes pour créer un spectacle iconoclaste : « je défends le désordre ». 




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Lundi 14 Janvier 2013 - 21:55 Dossier Quentin Tarantino