Feux Croisés
Mercredi 26 Novembre 2014
Sorties

Dialogue et exil

A propos d'Iranien de Mehran Tamadon (2014)




Iranien, Mehran Tamadon, 2014
Iranien, Mehran Tamadon, 2014
Quatre ans après l’exceptionnel Bassidji, Mehran Tamadon revient avec un nouveau documentaire, qui questionne encore la vision d’une société iranienne idéale. Si le précédent film mettait en scène le « procès » des bassidjis face au peuple iranien derrière lequel se rangeait Tamadon, Iranien fait la promesse d’un dialogue entre le cinéaste et quatre mollahs, qui ont accepté – après trois années de négociations – l’invitation du documentariste à son domicile en Iran, le temps d’un week-end.

Le dispositif s’en trouve ainsi radicalement modifié, ajusté de telle sorte que le dialogue puisse être libre, confortable, aisé et sincère. En tant que maître de maison, Tamadon cède sur de nombreux points périphériques aux discussions qui seront le cœur de son film. C’est là sa grandeur d’homme, mais aussi sa faiblesse la plus fatale. Le cinéaste pose des tapis dans son salon, accueille ses hôtes, porte leurs sacs, les installe dans sa maison, cuisine avec eux. Les quatre mollahs, tout comme le spectateur, sentent ainsi la faiblesse du dispositif qui va leur permettre de rabaisser insidieusement le cinéaste : étant celui qui invite, Mehran Tamadon ne peut porter la contradiction au niveau espéré, puisqu’il est à l’origine de cette rencontre. Si le dialogue se transforme en règlement de comptes, les invités n’auront qu’à partir, et le film s’arrête ici. Les mollahs laissent ainsi parler leur unique contradicteur, pour mieux contrer ses arguments et laisser croire qu’ils développent leur vision de la société alors qu'ils ne font que torpiller celle que leur interlocuteur expose.
Tamadon essaye pourtant d’élaborer une discussion autour de la question du vivre ensemble. Il invite même les mollahs à construire avec lui cette métaphore d’une société utopique, avec de larges photographies de bibliothèques collées aux murs du salon, et une immense feuille de papier blanc, échiquier de la démocratie auquel chacun est convié à jouer. Les plans d’ensemble semblent disparaître, au profit de plans plus resserrés sur chaque participant. La parole circule dans le cadre, les idées entre les plans, et les lois se dessinent sur ce territoire vierge qui devient monde pour quelques heures.

Le paradoxe d’Iranien se confond avec celui du réalisateur : par son ouverture d’esprit, il se retrouve enfermé dans une politesse qui le pousse à tout subir, de la plus simple moquerie à l’humiliation subtile la plus désagréable. Le voici dans le champ avec l’un des mollahs, assis sur un tapis, en train de discuter. Le mollah, théologien roublard, le renvoie non seulement à l’une de ses contradictions, mais lui dit aussi, dans un rire, de s’éloigner de lui. Et le cinéaste de s’exécuter, quittant le champ à quatre pattes. La scène peut sembler dérangeante, et elle l’est, mais elle caractérise aussi l’exemplaire intelligence du cinéaste, qui semble poser une question passionnante : peut-on faire d’une humiliation une noblesse, ou, pour le dire autrement, y a-t-il une grandeur à se montrer rapetissé ?
Si l’on faisait une analogie sportive, nous pourrions dire que Tamadon a la grandeur de ces boxeurs au tapis, qui cherchent appui dans les cordes du ring pour se relever, et qui jamais n’y arrivent. Ils perdent un combat, mais ils ont tout donné pour le spectateur. Ils ne leur mentent pas. C’est ce courage qui est parfois applaudi autour d’un ring, et qui mérite ici toute notre considération.
Plus encore qu’un film de défaite, Iranien revêt une gravité finale qui le range du côté des films nostalgiques. Pour réaliser son film, Mehran Tamadon a dû rendre son passeport aux autorités iraniennes. Après avoir rangé ses tapis, le cinéaste explique que s’il revient en Iran, il n’aura plus la possibilité d’en ressortir. Le film s’achève donc, de nuit, sur les plans flous d’une autoroute éclairée par des lampadaires, des plans embués par la tristesse d’un citoyen contraint à l’exil, et qui n’a pour seul horizon que sa peine.

Iranien de Mehran Tamadon. Avec Mehran Tamadon. Sorti le 3 Décembre 2014.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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