Feux Croisés
Jeudi 13 Août 2015
Dossiers

Fantôme avec chauffeur

A propos de Collatéral de Michael Mann (2004)




Au bout d’une heure à transporter le tueur à gages Vincent (Tom Cruise), Max (Jamie Foxx) doit se faire passer pour lui auprès du commanditaire des assassinats qu’il doit commettre, Felix (Javier Bardem). Homme normal et banal qui rêve d’une vie meilleure, peu confiant et peu entreprenant, Max s’avance au milieu de la foule présente dans la boîte de nuit qui sert de lieu de rendez-vous. Le chauffeur de taxi exerce son métier de nuit mais il n’est pas un homme de la nuit. Il pénètre dans un monde qui lui est inconnu. Les multiples regards posés sur lui sont autant de manifestations exagérées de la pression exercée sur cet acteur improvisé : sera-t-il à la hauteur pour incarner le tueur à gages froid, professionnel et charismatique Vincent ? Le suspense se joue autour de cet enjeu et non sur la récupération de l’identité des futures cibles (l’intrigue impliquant des bandits, les témoins d’un procès et une avocate restera de toute façon secondaire). Au début, Max parle à voix basse, tête baissée, s’excuse d’avoir égaré la liste des victimes, comme un enfant qui aurait fait une grosse bêtise. C’est après s’être éclairci la voix – un tic d’acteur, qu’il peut enfin rentrer dans la peau du personnage. La voix est toujours aussi basse mais différente, son comportement change. Et ce n’est qu’après que Max eut retiré ses lunettes de vue (peu adaptées à l’homme d’action qu’il est censé être) que sa partition pourra commencer et la caméra le consacrer en lui accordant un gros plan. Max ne fait qu’appliquer les propos du vrai Vincent tenus plus tôt dans un club de jazz : « Improvising, like tonight » (« On improvise, comme ce soir »). Il choisit d’imiter Vincent en reprenant ses mots, son intonation et ses gestes. Son jeu devenu crédible, Max remet ses lunettes. C’est en assumant un accessoire auparavant superflu qu’il trouve sa crédibilité. Libéré de toute pression à la fin de la scène, il quitte la boîte sans être observé par la foule, la musique et la caméra venant épouser sa nouvelle démarche.


Ce processus d’interprétation est précisément celui de Tom Cruise, acteur habitué à jouer les hommes d’action (notamment dans la saga Mission : Impossible), ou l’Américain moyen, parfois obligé de devenir un héros (Minority Report puis La Guerre des Mondes). De fait, Jamie Foxx joue dans Collatéral un rôle qui aurait logiquement dû être tenu par Cruise. Jusqu’à cette collaboration avec Michael Mann, l’acteur n’avait jamais véritablement tenu le rôle du méchant ; mis à part peut-être dans Entretien avec un vampire (Neil Jordan, 1994). Son appropriation de ce rôle de tueur à gages passe alors par une métamorphose physique, comme pour Max, lorsqu’il enlève ses lunettes. Agé de quarante-et-un ans au moment du tournage, Cruise est vieilli grâce à des cheveux et une barbe teints dans un gris qui tire sur le blanc. Professionnel efficace, Vincent souhaite se fondre dans la foule, passer inaperçu, en portant un costume de la même couleur. Ce vieillissement accéléré rend son personnage aussi bien énigmatique que fantomatique. Filmée dans un léger ralenti, sa première apparition, dès l’ouverture du film, va dans ce sens (cf. photogramme ci-dessus). Le mystère qui entoure ce personnage (son apparence, son comportement, sa mise en scène) contraste avec la description précise que fait Mann de l’environnement professionnel de Max (il multiplie les gros plans significatifs). Mann fait de Foxx la star du film au détriment de Cruise. Agissant parfois comme la conscience de Max (lors de leurs quelques discussions dans le taxi), Vincent n’a pas d’existence en tant qu’individu en dehors de son travail ; d’où cette impression d’un personnage irréel et fantomatique. Il ne vit que pour son métier, ne semble pas avoir de vie privée ; tout juste parle-t-il de son père violent et alcoolique en plaisantant. Guidé par sa mission, il n’en déviera jamais. Pourtant, même lorsqu’il joue au pur homme d’action comme dans Mission : Impossible, le personnage "cruisien" est toujours plus ou moins affecté par les évènements ou du moins impliqué sentimentalement ; jusqu’à un certain point, atteint dans Mission : Impossible III (J. J. Abrams, 2006) dans lequel le mariage d’Ethan Hunt compromet l’homme d’action comme la qualité du film. C’est pourquoi Collatéral fonctionne comme une parenthèse dans la filmographie de Cruise. Il y apporte simplement son expérience du cinéma d’action pour créer un personnage caractérisé par son efficacité professionnelle, elle-même typique des personnages "manniens".


Cruise y traîne ainsi le fantôme de ses rôles passés, conscient de sa force physique qu’il limite pourtant ici à ses contrats. Tour à tour golden boy des années 80 ou homme d’action mal aimé, il semble vouloir atténuer les traces de ses films passés pour pouvoir incarner un personnage incernable mais immédiatement fascinant. Mann et Cruise inventent un personnage culte car unique dans l’œuvre de l’acteur. Il sacrifie son image de bon Américain pour prêter ses traits à un personnage qui veut juste faire son travail. Tel un automate, Vincent répète sans cesse à Max, pour justifier ses actes : « This is what I do for living » (« C’est mon métier »). Ceci coïncide avec le dévouement total et bien connu de Cruise, symbolisé par la mise en avant perpétuelle de la prouesse des cascades qu’il réalise lui-même. Ses personnages ne meurent d’ailleurs que rarement (il ira même jusqu’à interpréter un vampire dans Entretien avec un vampire) mais Cruise accepte, dans le final, de tâcher de sang son costume, d’abandonner sa mission et enfin de mourir. Après une course-poursuite dans le métro de Los Angeles durant laquelle Max s’est affirmé comme le héros du film, Vincent s’avoue vaincu dans cette lutte pour le rôle-titre. Les deux personnages sont enfin face à face et non plus dans leur position respective de chauffeur et passager d’un taxi. Dans un dernier souffle, Vincent répète l’anecdote sur la solitude urbaine, racontée au début du film : « A guy gets on the ATM here in L.A. and dies. Think anybody will notice? (« Un mec meurt dans le métro de Los Angeles. Tu crois qu’on va le remarquer ?). La caméra abandonne ainsi Vincent à son anonymat en même temps qu’il redonne à Cruise sa place d’Américain moyen (cf. photogramme ci-dessus). Quoi de plus banal en effet qu’un homme assis dans le métro…


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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