Feux Croisés
Lundi 25 Novembre 2013
Sorties

Faux espoirs

A propos de The Immigrant (2013)


Ce texte révèle des éléments capitaux de The Immigrant. Aussi est-il vivement recommandé d'avoir vu le film de James Gray avant de lire l'article.



Ewa et Bruno
Ewa et Bruno

Ewa et Orlando
Ewa et Orlando
Il faut bien l’avouer : le nouveau film de James Gray, The Immigrant, risque de ne pas plaire, d’en dérouter plus d’un, y compris les plus fervents défenseurs de son cinéma. Non pas parce qu’il se serait engouffré dans un classicisme et dans un conformisme inattendus de sa part (comme on a pu le lire lors de sa projection à au Festival de Cannes en mai dernier), mais parce qu’il ose renouveler ses thématiques et son style (malgré les apparences) au risque de déplaire.

Le sens extra diégétique du dernier plan de The Immigrant fait qu'il renvoie explicitement aux quatre films précédents de Gray. Un faux split screen scinde le cadre en deux, et plus largement l’œuvre du cinéaste dans le sens où il semble signifier qu’une rupture a lieu. Bruno Weiss (Joaquin Phoenix) pleure le départ d’Ewa Cybulski (Marion Cotillard), femme responsable d’un amour non réciproque et non consommé – c’est le premier plan. Par une fenêtre présente dans le même cadre, elle s’enfuit d’Ellis Island à bord d’une barque avec sa sœur Magda (Angela Sarafyan) – c’est le deuxième plan, un cadre dans le cadre. Le sort final de Bruno l’inscrit directement dans la tradition des héros masculins du cinéma de Gray : Joshua (Little Odessa), Leo (The Yards), Bobby (La Nuit nous appartient) et Leonard (Two Lovers) et Bruno finissent seuls sans la femme qu’ils aiment. Le destin d’Ewa, bien qu’a priori fidèle à celui des quatre héros « grayiens », permet l’introduction d’un nouvel enjeu chez le cinéaste : l’espoir. Si tous ses films s’achevaient d’une façon exclusivement pessimiste, The Immigrant se teinte d’optimisme. Celui-ci va de pair avec le cadre temporel et géographique choisi par Gray (les Etats-Unis et sa forte croissance économique au début du siècle dernier) qui, contrairement aux années tristes peintes précédemment (des années quatre-vingt de La Nuit nous appartient à la fin des années 2000 de Two Lovers), incarne universellement la poursuite du bonheur  et concorde avec les traits de personnalité d’Ewa, catholique et naïve. Cette nouvelle héroïne ne cherche plus à fuir sa famille mais existe au contraire pour sa sœur, sa seule famille (ses parents sont morts en Pologne). Il n’y a aucune implication amoureuse de la part d’Ewa. Sa sœur est la femme de sa vie. Gray rejoue d’ailleurs la scène finale de La Nuit nous appartient dans laquelle Bobby (Phoenix) croyait apercevoir son ancienne petite amie dans la foule. Ici, c’est Magda qui apparaît aux yeux d’Ewa, pendant le spectacle d’Orlando le magicien. Tandis que Bobby restait passif, assis aux côtés de son frère, subissant le poids de la tragédie, Ewa se précipite sur la femme qu’elle croit être sa sœur. Elle veut maîtriser son destin. L’éloignement temporaire entre les deux sœurs au début du film est exprimé par un travelling arrière qui abandonne Ewa. Dès lors, elle n’aura de cesse de vouloir éliminer ce mouvement fatal donc incontrôlable, de lutter contre lui en avançant, en progressant vers la moindre lueur d’espoir. 

Bruno est son premier phare, Orlando (Jeremy Renner) sera le second. Si celui-ci est un vrai magicien, Bruno est l’illusionniste le plus impliqué des deux. Si le jeu de Phoenix, moins contenu, plus expressif, plus poussif que dans ses trois autres collaborations avec Gray, peut apparaître au premier abord comme une mauvaise direction d’acteur, c’est en fait parce que Bruno le personnage joue et performe pour Ewa. Ils (Phoenix et Bruno) surjouent l’impulsivité, la violence, la douleur du sacrifice pour lui rappeler sa présence, comme Leonard pouvait surjouer la désinvolture face à Michelle dans Two Lovers. Le personnage d’Orlando incarne à lui seul la plus belle idée du film : donner à un magicien le rôle du créateur d’illusions d’Ewa. Lorsque celle-ci revient à son point de départ (Ellis Island), toute once d’espoir semble réduite à néant. Puis elle assiste au spectacle d’Orlando qui, par les mots (il adresse à la foule un vrai message d’espoir) comme par le geste  (il se dresse en lévitation devant cette même foule), personnifie non pas la confirmation d’une possible réussite sociale et du bonheur qui s’ensuit, mais la garantie de la poursuite du bonheur. L’illusion du tour est l’illustration parfaite de ce que représente l’Amérique pour cette centaine d’immigrés présente cette nuit-là à Ellis Island. C’est pourquoi Ewa cherche à partir avec Orlando plutôt qu’avec Bruno, qui n’est qu’une incarnation des travers de la jeune société américaine. Ces deux faces de ce pays sont pourtant autant d’impasses pour les rêves de vie meilleure d’Ewa. 

Son chemin est moins semé d’embuches que de faux espoirs, que Gray utilise pour tisser la narration de son film en les installant en fils conducteurs. The Immigrant est construit autour de répétitions dans le lieu, de variations dans l’action. L’appartement de Bruno est dans ce sens le lieu d’un double espoir pour Ewa : Bruno lui y promet monts et merveilles et Orlando lui propose de partir avec lui. A Ellis Island, Bruno la prend sous son aile et Orlando la fait rêver. Chez sa tante devenue américaine, Ewa y trouve un refuge (l’espoir) puis s’y fait chasser dès le lendemain (faux espoir), mais y retourne pour y trouver la solution ultime pour aider sa sœur. Ces variations sont loin d'être des répétitions inutiles ou responsables d'une sensation de manque de rythme mais elles révèlent en fait parfaitement le but du film, totalement inédit chez Gray. Ewa retourne toujours aux mêmes endroits, lieux de ses malheurs,  car elle veut se donner une seconde chance ; ce à quoi les héros de Gray n’ont jamais eu droit auparavant. Là se trouve la progression de l’œuvre du cinéaste jusque alors toujours pessimiste car marquée par la fatalité du déterminisme social. Pour ce faire, il lui fallait opérer un changement radical et c’est pourquoi Gray plonge véritablement dans le genre du mélodrame après y avoir déjà un peu goûté avec Two Lovers. La certaine invraisemblance des rebondissements et des situations liée au genre semble idéale pour amener l’espoir dans son cinéma. Ce qui va sembler être une outrance scénique (le jeu exacerbé de Phoenix, l’opéra, le meurtre d’Orlando) pour certains ne sera que la trace d’une adaptation à un genre réussie. James Gray ose changer les codes efficaces de ses films pour créer un grand mélodrame audacieux dans lequel un personnage est enfin plus fort que la fatalité.  

The Immigrant de James Gray. Avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix, Jeremy Renner, Angela Sarafyan, Dagmara Dominczyk, Maja Wampuszyc, Ilia Volok. Sorti le 27 Novembre 2013. 


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


A lire également
< >

Vendredi 29 Novembre 2013 - 16:16 Le Cœur sous le manteau (déclarations muettes)

Lundi 25 Novembre 2013 - 20:49 Dossier James Gray