Feux Croisés
Jeudi 12 Novembre 2015
Sorties

Grand soir, petit matin


A propos de 007 Spectre de Sam Mendes (2015)



007 Spectre, Sam Mendes, 2015
007 Spectre, Sam Mendes, 2015
La vingt-quatrième aventure de James Bond n’échappe pas à une malédiction bondienne qui s’est illustrée depuis 1971.
Après l’échec commercial d’Au Service Secret de sa Majesté en 1969, qui marquait le premier opus de 007 sans Sean Connery, les producteurs jugèrent opportun de renouer avec le succès d’un Bond iconique, Goldfinger, qui, à lui seul, permettait à la saga de se doter d’une autre dimension. Pour cela, quelques éléments du film de 1964 piochés ici et là refaisaient surface, mélangés façon puzzle : Guy Hamilton, le réalisateur, Shirley Bassey, la chanteuse, l’Amérique, et Sean Connery, vieilli. Le résultat s’appelait Les Diamants sont éternels, et il allait être connu comme l’un des volets les plus grotesques de la saga. Si le film était si raté, c’est parce qu’il ne saisissait plus l’essence même des réussites des Bond : une inspiration mécanique. Les pièces détachées de Goldfinger étaient bien là, mais le film, soumis à la statue du Commander Bond, n’arrivait plus à en faire jaillir la saveur.
 

SPECTRE était appelé au même destin, après le succès tonitruant de l’opus précédent, Skyfall. Sam Mendes était engagé au prix de longs mois de négociations pour renouer avec la qualité du vingt-troisième volet qu’il avait réalisé. Seulement, Skyfall achevait la révolution bondienne entreprise depuis Casino Royale en 2006, le premier volet de l’ère Daniel Craig.
Tiraillé par un paradoxe insolvable, SPECTRE est un film curieux ; envahi par les « pièces détachées » – d’aucuns parleront de codes – qui ont fait le succès de la franchise ; mais aussi hanté par la substantifique moelle de l’opus précédent.

Le film est ainsi engourdi par des codes maladroitement réintroduits. Le nouvel homme de main du grand méchant évoque un Oddjob testostéroné, avec un discret sourire énigmatique toujours souligné d’un leitmotiv musical, mais ses apparitions, notamment dans le train au Maroc, défient tout sens logique. Tel Requin, il apparaît lorsque l’on s’y attend le moins, ce qui amène à une confusion gênante entre crainte et cocasserie. Il en est de même pour le seul gadget du film, une montre Omega Seamaster (dont les lignes convoquent le style des montres de plongée des années soixante) dotée d’une bombe à retardement. Alors même que Q s’était moqué du stylo explosif de Goldeneye dans Skyfall, le voici forcé de remettre à Bond le genre de gadget que l’on ne croyait plus revoir aujourd’hui.
Le problème du gadget est loin d’être anecdotique : en vérité, il porte en lui l’oxymore du film et sa contradiction la plus absurde. Après avoir soigneusement dynamité les repères auxquels les films de la saga se raccrochaient depuis quarante ans, pour enfin les réinventer (Felix Leiter, M, Moneypenny, Q, le gunbarrel, le repaire du grand méchant, l’Aston Martin DB5, My name is Bond… James Bond, Vodka Martini, shaken, not stirred, les sirènes hurlantes de Monty Norman), la saga devait revenir à l’équilibre, comme l’hélicoptère effectuant un looping dans la fantastique séquence d’ouverture du film. Cet équilibre, mal ajusté, entame la pertinence d’un tel bouleversement. Comme le disait Tancredi dans Le Guépard : « Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change. » A la lumière des quatre films de l’ère Craig, qui constituent presque une décennie d’aventures, est-ce à dire que SPECTRE satisfait toutes ces énergies déployées, tient toutes ces promesses alléchantes, panse tous ces sacrilèges ?

Les ratés de SPECTRE sont bien plus nombreux que ses réussites, mais celles-ci savent toutefois se montrer assez foudroyantes pour provoquer quelques plaisirs. La séquence d’ouverture, étourdissante, voit naître l’image splendide d’un hélicoptère à la verticale au-dessus de plusieurs milliers de mexicains lors des célébrations du Jour des Morts. Tout, à cet instant, prête au songe : le ciel jaunâtre qui ne fait ressortir que les formes de l’hélicoptère, James Bond qui tente d’étrangler le pilote alors même qu’il risque de provoquer sa propre mort, l’ivresse de couleurs qui s’agitent au sol et qui sont autant la manifestation d’un mouvement de foule que d’une célébration de l’intrépidité légendaire de l’agent secret.
La séquence introduisant la rituelle scène de réunion du S.P.E.C.T.R.E. est également particulièrement réussie, en cela qu’elle présente un personnage omnipotent qui refuse la lumière. Sa présence à l’écran, et dans la salle de réunion romaine, produit le premier silence du film. L’effet, saisissant, provoque l’emprise de cette silhouette ombrée sur ses sujets, qui se trouvent dans l’écran, mais aussi dans la salle de projection. Nous voyons des femmes et des hommes qui prennent la lumière, évoquent dans différentes langues les succès funestes de l’organisation terroriste – du trafic de médicaments aux réseaux de passeurs clandestins – avant de voir des mines blafardes, des regards effacés et troublés par l’apparition de leur chef. Pour le spectateur, le plaisir voyeuriste de partager l’ombre de ce chef calme mais imprévisible aura rarement été aussi appuyé.
Une autre scène bouleverse, déchire, émeut. Celle où Oberhauser (nom d’emprunt d’un personnage qui affectionne les chats et les cols Mao, et dont l’interprète a tenu, dans une obstination risible durant la promotion du film, à taire la véritable identité) propose à Madeleine Swann de regarder la vidéo du suicide de son père, Mr. White, tandis que Bond, agenouillé après un coup de matraque, lui suggère plutôt de le regarder. Nous voyons ainsi Bond être pris de panique, pour quelques secondes, implorant Madeleine de ne pas regarder un écran que Blofeld lui offre. Cette panique étouffée par le coup de matraque d’un automate en uniforme noir, et le regard soutenu entre deux personnes qui refusent la souffrance qui se duplique en une infinité d’écrans, constituent le maigre mais précieux héritage de la période Craig, qui a tenté, vingt ans après Timothy Dalton, de réinjecter de l’émotion dans les Bond.

Car l’émotion est l’essence même du personnage de James Bond. Dans le roman Casino Royale, Ian Fleming faisait dire à un personnage : Surround yourself with human beings, James. They are easier to fight for than principles […] But don’t let me down and become human yourself. We would lose such a wonderful machine.
Bond est une dichotomie, un tueur qui ne laisse rien paraître des émotions qui le tourmentent. C’est lorsque l’émotion déborde que la « machine » s’enraye. La conclusion la plus amère du film de Sam Mendes voudrait nous faire croire que la saga est aussi cette « machine ».

007 Spectre de Sam Mendes. Avec Daniel Craig, Léa Seydoux, Christoph Waltz, Monica Bellucci, Dave Bautista, Andrew Scott, Ralph Fiennes. Sortie le 11 Novembre 2015.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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