Feux Croisés
Samedi 2 Novembre 2013
Reprises

Gulliver à Springfield

A propos de Vers sa destinée de John Ford (1939)




Vers sa destinée, titre français, et Young Mr. Lincoln, titre original, rendent tous deux justice au film de John Ford, chacun à sa façon. Du premier, le film tire ses derniers plans, où le jeune Lincoln décide de monter au sommet d’une colline, avant d’être rejoint dans sa marche par la statue du Lincoln Memorial en fondus enchaînés, le tout accompagné par Battle Hymn of the Republic. Ce chant patriotique, symbole de la Guerre de Sécession, est anachronique au regard de l’ascension de la colline, qui date de 1837. Le titre français retient donc cette fin, cette longue marche d’un homme « vers sa destinée » qui fait – heureusement – défaut au reste du film. Car le titre original s’emploie davantage à imager la jeunesse d’un mythe, qui fut un avocat de campagne avant de devenir l’abolitionniste que l’on connaît. Ford évacue d’emblée toute idée d’explication de la légende, et s’attache plutôt aux notions de langage et d’intégrité qui sont ici brillamment illustrées.

Le film s’ouvre sur un discours politique devant une petite dizaine de personnes rassemblées devant une épicerie. Là, Abraham Lincoln tient des propos simples et empreints de naïveté. Ses quelques paroles ne visent pas tant à convaincre grâce à un programme mais à assurer ceux qui l’écoutent de sa sincérité. Deux choses frappent ici : le discours particulièrement court de Lincoln qui fait sourire deux enfants mais aussi ses jambes et ses bras particulièrement longs qui peinent à trouver un équilibre. Les longues jambes d’Henry Fonda font basculer la chaise sur laquelle il est assis avant d’être invité à prendre la parole, tandis que ses mains trouvent difficilement le chemin de ses poches. C’est là toute la subtilité du cinéaste, qui donne même à Fonda un pantalon trop court pour accentuer sa grandeur lorsqu’il lit un livre de droit au bord d’un fleuve. Puisque le personnage d’Abe Lincoln aspire à apprendre, ses habits se doivent d’être trop courts pour donner l’illusion d’un corps et d’une soif de savoir en perpétuelle croissance.

L’instruction est comme chacun le sait un moyen d’émancipation. Elle enrichit le langage, et celui-ci doit se pratiquer. Abe, devenu avocat dans la petite ville de Springfield, se sert de la langue pour faire rire, pour congratuler et, enfin, pour débattre. La petite ville est secouée par le meurtre brutal d’un shérif adjoint, survenu lors d’une bagarre avec deux frères. La violence des masses qui se veulent bourreaux est terrifiante, rappelant celle du Furie de Lang, ou encore des Deux Cavaliers, également réalisé par Ford. Abe, qui prend la défense de la justice, s’oppose à la masse devant la porte de la prison où sont détenus les deux frères soupçonnés. Il fait de sa maladresse une force physique en bloquant la porte d’entrée avec ses deux bras, avant de faire entendre la raison par la parole. Ces mêmes bras ont permis au jeune avocat de se frayer un passage entre les différents citoyens enragés.

Lincoln est, tout au long de Vers sa destinée, un homme entre. Un homme qui se dresse autant entre les accusés et le peuple qu’entre deux femmes qui concourent au prix de la meilleure tarte du village. Un homme entre le droit qu’il défend et entend faire respecter, et le sophisme intérieur d’une masse qui fait remonter en elle une violence enfouie et déloyale. Un homme entre les vivants qu’il veut élever et aider, et les morts qui chuchotent dans son cœur.
Abe est un homme du compromis, appelé plus tard à unifier un pays déchiré, mais qui pour l’heure se souvient de ce fleuve qu’il aime tant, près duquel il se promenait avec son amour de jeunesse. Le jeune Lincoln, en paix dans la nature, avait jeté au printemps une pierre dans le fleuve ; l’eau s’était troublée puis glacée, annonçant la venue de l’hiver qui viendrait endeuiller sa jeunesse. Cette scène vaut à elle seule d’entrer au panthéon du cinéma de John Ford, au même titre et pour le même motif que celle, finalement similaire, de l’errance de Wayne dans le canyon du Fils du Désert : l’homme ordinaire, épuisé par les forces de la nature, trouve la force sublime de poursuivre son chemin avec le deuil comme seul bagage.

Vers sa destinée de John Ford. Avec Henry Fonda, Alice Brady, Marjorie Weaver, Pauline Moore, Arleen Whelan, Richard Cromwell, Eddie Quillan, Ward Bond. Ressortie le 6 Novembre 2013.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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