Feux Croisés
Mercredi 12 Novembre 2014
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A propos de Jersey Boys (2014)




Jersey Boys, Clint Eastwood, 2014
Jersey Boys, Clint Eastwood, 2014
Il est assez délicat d’exprimer un point de vue négatif sur un film aussi sympathique que le nouvel Eastwood. Comme la musique qu’il évoque, Jersey Boys est sans âme, il cherche à émouvoir, y parvient parfois, mais au prix d’un effort si considérable que les sentiments balancés au spectateur laissent transparaître la lourdeur de leurs artifices, et avec elle leur absence de saveur. La déception est d’autant plus grande que le précédent film du cinéaste était son chef-d’œuvre, l’aboutissement victorieux de deux décennies de films consacrés aux ravages du temps qui passe et irrigue la peine des personnages craquelés par le deuil. La force de Clint Eastwood, et au fond des cinéastes qui restent, est de savoir répondre présent aux rendez-vous qu’ils convoquent : à grand sujet, grand film, à petit sujet, grand film. Un vieillard n’accepte pas la présence d’immigrés hmong chez lui ? Il en fait les adieux les plus bouleversants d’une figure légendaire du cinéma – lui même. Un animateur de radio est harcelé par une conquête d’un soir dérangée ? Il en fait le portrait d’une Amérique nouvelle qui trouve la jouissance de l’instant dans un festival californien de jazz. Eastwood est l’alchimiste, celui qui transforme le plomb en or, celui qui se défait tel un fauve des filets de l’académisme pour faire rugir sa petite musique sauvage, sa liberté qui a tant fait vibrer.
Mais que nous propose alors Jersey Boys ? Un pitoyable come-back, le temps d’une soirée de gala, en 1990. Les visages sont vieillis, les membres du groupe The Four Seasons s’adressent individuellement au spectateur par le biais d’un regard-caméra où ils deviennent des témoins de leur propre histoire, avant de subir un rajeunissement qui les ramène à un idéal de jeunesse mielleux, et leur permet d’accéder à une union idyllique, où le vieux mafieux danse aux côtés de la jeune femme transcendée par la musique qui résonne dans une rue éclairée par les lumières de la ville. Le problème du film réside bien dans ce manque de distance, dans cette incapacité manifeste à produire autre chose que ce qui est attendu. Le schéma dramatique grossier – galère, ascension, succès, trahison, séparation, galère, retrouvailles, pardon – n’est qu’une seule fois dépassé et magnifié, mais pas au moment attendu.

Evacuons d’emblée ce "moment attendu" : lorsque Frankie Valli perd sa fille, son ami et auteur Bob Gaudio l’empresse de se remettre au travail pour surmonter son deuil. Il lui propose une chanson, qui sera la succès planétaire Can’t take my eyes off you. Voilà que le chanteur d’un groupe minable, industriel de la mélodie sans plus de talent que les Del-Vikings, reçoit une chanson qui lui offrirait la chance inespérée de tutoyer les sommets musicaux des Soul Stirrers. En pleine crise métaphysique, Valli reçoit une chanson qui, sous son air de chanson d’amour, lui permet de parler de Dieu et du diable, et de faire renaître, le temps d’une chanson, un dialogue avec sa fille disparue. Si la performance de l’acteur John Lloyd Young (qui a déjà interprété le rôle à Broadway) est notable, elle n’est pas soutenue par une mise en scène à sa hauteur : Eastwood se contente de cloisonner son visage dans un cadre trop large pour lui, et de créer un dialogue forcé avec des plans de spectateurs isolés. Cette scène, qui arrive vers la fin du film, est censée être le clou émotionnel du film, son climax le plus déchirant. Une fois n’est pas coutume, Clint rate sa cible.

Mais nous venions d’évoquer un moment de grâce, d’autant plus appréciable qu’il n’est pas conçu comme un sommet dramatique mais comme un simple clin d’œil.
Le film narre le parcours de quatre jeunes hommes qui souhaitent ardemment réussir dans le milieu de la musique. Leurs débuts, chaotiques, laissent transparaître des tensions qui ne cesseront de croître, jusqu’à leur séparation qui fait suite à la trahison d’un des membres. Il y a pourtant, au milieu de ces engueulades, des moments de joie. Bob Gaudio, l’auteur du groupe, est moqué par le beau parleur du groupe en raison d’un train de vie plus que raisonnable : il ne boit pas, ne fume pas, n’a pas de conquête féminine connue. Ses compagnons décident donc de lui offrir une fille pour le déniaiser. L’homme, poli comme un prince, s’asseoit sur le lit de sa chambre d’hôtel, et allume le poste de télévision au lieu d’entreprendre une approche qui serait assurément maladroite. Il regarde ainsi un épisode de la série télévisée Rawhide, petite sœur d’Au nom de la loi, programmée sur la même CBS. Nous voyons ainsi un jeune cowboy, en noir et blanc, s’introduire dans la pièce : Clint Eastwood. En éteignant la télévision, la groupie indique à Bob qu’il est temps de passer à autre chose. C’est cette idée du passage de témoin, largement répandue dans l’œuvre du cinéaste, qui se dévoile ici sous une nouvelle forme, plus rapide, plus directe aussi. Le temps des cowboys est fini, celui de l’enfance aussi, alors que résonnent les dernières notes de Walk like a man, dernier succès en date du quatuor. La tristesse d’un monde qui s’effondre et la peur d’un inconnu qui s’annonce se chevauchent dans ce simple geste qui éteint la télévision. Le film n’emprunte pas pour autant la voie du film d’apprentissage, mais il entretient la même émotion que celle du chef-d’œuvre de Pixar, Toy Story 2, lorsque le jouet Woody découvre que le programme télévisé dont il est le produit dérivé – le feuilleton Woody’s Roundup – a été brusquement déprogrammé : celle du deuil de la virginité. Pour Bob tout autant que Woody, la renaissance se fait par la mort symbolique de la virginité pour l’un, et du succès pour l’autre. Pour autant, Eastwood fait de ce deuil une joie, une célébration, une initiation à un groupe, et rejette toute idée – étrange, devant la situation – de mélancolie. Il fallait donc attendre que le cinéaste mette en scène, une fois de plus, sa propre figure légendaire pour que le film gagne, pour quelques précieuses secondes, la sincérité et la malice qui lui manquent.
Fin du programme, et fin de l'enfance
Fin du programme, et fin de l'enfance

Jersey Boys de Clint Eastwood. Avec John Lloyd Young, Erich Bergen, Vincent Piazza, Michael Lomenda, Christopher Walken, Joey Russo, Mike Doyle. Sorti le 18 Juin 2014.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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