Feux Croisés
Mercredi 8 Octobre 2014
Sorties

La Femme qui n'aimait pas les hommes

A propos de Gone Girl de David Fincher


Ce texte révèle des éléments capitaux de Gone Girl. Aussi est-il vivement recommandé d'avoir vu le film de David Fincher avant de lire l'article.



Photogramme 1
Photogramme 1

L’emprise de Gone Girl sur le spectateur tient en partie à ce qu’il sait (ou plutôt ce qu’il ne sait pas) du film avant la projection. On lui a vendu un énième thriller de David Fincher, une histoire de femme disparue pleurée par son époux. C’est une bonne chose puisque les histoires de disparitions attirent les spectateurs. Mais le propos du film est tout autre. Si la première partie est en effet une enquête policière on ne peut plus classique autour de la disparition d’Amy Dunne (Rosamund Pike), Fincher renverse une intrigue peu originale mais efficace pour mieux nous plonger au cœur de son véritable sujet : le couple.

L’année dernière, Steven Soderbergh mettait en scène dans Effets secondaires (Side Effects) une femme aisée, déçue par sa vie conjugale, qui assassinait son mari ancien détenu en plaidant la schizophrénie, causée par la prise d’un médicament. La découverte de ce subterfuge était l’enjeu principal du film, le twist était finalement peu savoureux. Fincher reprend un postulat similaire mais il ne fait pas de son twist un élément de surprise majeur ou la clef de son film. En ce sens, le film évite la facilité et ne se repose pas sur la stupeur du spectateur, ne sous-estimant pas ses capacités de compréhension. Le film est en fait divisé en deux parties : l’enquête policière, puis la manipulation d’Amy qui s’est simplement enfuie de chez elle pour faire accuser son mari volage, Nick (Ben Affleck), de son propre meurtre.

A la base de ce puzzle filmique fascinant, il y a la profession de ses deux personnages principaux : Amy et Nick sont tous les deux des écrivains, venus s’enterrer dans le Missouri natal du second à cause de la crise. Sauf qu’Amy est elle-même fille d’écrivains, créateurs du livre pour enfants Amazing Amy, une version fictive, édulcorée et parfaite de leur propre fille. Bien qu’elle ne soit pas aussi parfaite que l’enfant des livres – elle a d’ailleurs développé un complexe d’infériorité par rapport à cela. La partie « thriller », faite de flash-backs pour la plupart mensongers cars tirés du faux journal intime d’Amy, présente une épouse parfaite qui n’aurait rien à se reprocher. Si son statut d’écrivaine au chômage fait douter le spectateur de son talent, ses mensonges parfaitement planifiés sont censés nous enlever ce doute. En réussissant à faire croire à son histoire et en mettant en place son propre meurtre sans faille, Amy s’affirme comme une metteuse en scène parfaite. Nick, quant à lui, subit la situation mais doit faire face aux médias, aux policiers, à ses voisins, à sa sœur, à sa jeune maîtresse. Trop gai, il doit surjouer la tristesse ; pas assez enthousiaste, il doit montrer sa motivation à retrouver sa femme par un sourire. Plus tard, Nick devra faire semblant d’être fou amoureux de son épouse à la télévision. D'abord écrivains, les deux époux sont peu à peu devenus acteurs de leur propre vie, mentant aux autres et à eux-mêmes. 


Photogramme 2
Photogramme 2
Le choix de casting de Fincher est (peut-être involontairement) judicieux. Rosamund Pike est une actrice britannique et possède normalement un fort accent. Jouant ici une new-yorkaise pure souche, elle a donc travaillé, transformé sa voix. Mais elle ne se contente d’adopter un autre accent. La voix d’Amy sonne comme un murmure, peu réaliste, comme si elle planait autour de cette histoire sans jamais vraiment exister. Elle est une victime silencieuse de son mariage. Surtout connue pour son rôle de James Bond girl dans Meurs un autre jour (Die Another Day, Lee Tamahori, 2002), elle n’était qu’un physique. Ici encore, elle n’est pour Nick qu’une belle femme qu’il fallait épouser. Concernant le choix de Ben Affleck, on peut avouer aisément qu'il n'a pas la réputation d'être un grand acteur. Le film joue avec cette image pour nourrir le personnage de Nick afin que le spectateur le perçoive comme un homme faux, hypocrite. Son sourire forcé devant les journalistes est volontairement surjoué par Affleck et par Nick (cf. photogramme 2). Ce sourire de façade renvoie à l’un des derniers plans du film, lorsque Nick et Amy annoncent l’arrivée de leur futur bébé devant les caméras de télévision. Sauver les apparences, tel est leur credo. 

L’hypocrisie télévisuelle et la duplicité conjugale se rejoignent d'ailleurs dans une même séquence assez mémorable. Pour faire revenir Amy à la maison et ainsi prouver son innocence, Nick se fait interviewer par une journaliste. Lors de la diffusion de l’interview en question à la télévision nationale, Fincher ouvre trois points de vue sur ces images : celui d’Amy (assise aux côtés de son prétendant Desi Collings joué par Neil Patrick Harris), celui de Nick, son avocat et sa sœur, et celui du spectateur du film. La première perception relève du sérieux, la seconde de l’exaspération. Grâce à ces deux optiques, Fincher crée le comique, ressenti alors par le spectateur. Des mêmes images, il existe donc trois perceptions. Si la satire des médias et des réseaux sociaux présentée dans le film n’est pas des plus subtiles, celle du couple est pertinente. Nick joue à la télévision le personnage qu’Amy a toujours fantasmé, celui d’un époux dévoué et aimant. L’écran lui renvoie une image biaisée car le contre-champ (c’est-à-dire le point de vue de Nick) se moque de la fausseté du jeu celui-ci. L’éloignement entre les deux êtres est tel que seul l'écran de télévision – royaume ultime du faux et de l’apparence, saura les rapprocher. 

De par son humour et son récit de la (re)construction d’un couple, la toute dernière partie du film, qui retrace le retour tant attendu d’Amy à la maison, est proche de la comédie romantique. Sauf que l’épouse est la seule à jouer le jeu. On se rapproche ainsi du constat fatal de Fincher : le romantisme n’existe pas, le bonheur conjugal non plus, et les seuls qui le croient possible se mentent à eux-mêmes ou sont fous (comme Amy). Mais ce point de vue n’est pas du cynisme puisque il s’appliquerait à tous les couples ; Amy et Nick étant le couple idéal. Pour exposer son idée, le cinéaste confronte deux visions de l’amour conjugal : le romantisme idéalisé d’Amy (une belle maison, un mari fidèle, de l’argent...) et le réalisme cruel de Nick (qui trompe sa femme). Le sexe semblait les rassembler. Mais Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick, 1998), autre film sur le couple, est passé par là. Au « fuck » final de Nicole Kidman qui résolvait tout, Nick et Amy ne peuvent se résoudre. Le sexe n’est qu’un instrument de manipulation et d’expression de toute-puissance pour Amy et représente la faiblesse d’un Nick infidèle. Elle, qui a été pendant longtemps simple spectatrice de leur vie, voudrait maintenant la mettre en scène. Ce n’est finalement qu’en acceptant le rôle que l’épouse donne au mari et en admettant l’artificialité de toute relation amoureuse que le couple fictionnel (car ressuscité par la télévision) peut fonctionner. Le plan final et le plan d’ouverture sont les mêmes (cf. photogramme 1). Comme si Fincher voulait signifier que le couple Nick et Amy (et le couple en général) sont condamnés dès le départ. En prétendant regarder Nick, Amy regarde en fait le spectateur pour l’amener à observer son propre couple. Fincher n’a jamais été aussi pessimiste. Et, comme Mark Zuckerberg (Jesse Eisenberg) réactualisait sans cesse sa page Facebook dans The Social Network (2010), ce retour au même plan vient confirmer l’ennui et l’hypocrisie de cette cruelle ritournelle conjugale.
 

Gone Girl de David Fincher. Avec Rosamund Pike, Ben Affleck, Missi Pyle, Carrie Coon, Tyler Perry, Neil Patrick Harris, Kim Dickens. Sorti le 8 Octobre 2014.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


A lire également
< >

Jeudi 12 Novembre 2015 - 10:44 Grand soir, petit matin

Jeudi 13 Août 2015 - 16:00 Sabotage