Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Reprises
Mathieu Macheret

La Terre des pharaons

A propos d'Araya de Margot Benacerraf (1959)




La Terre des pharaons
En 1959 à Cannes, Hiroshima mon amour ne fut pas le seul lauréat du prix de la critique (FIPRESCI). Alain Resnais dut le partager ex-æquo avec une certaine Margot Benacerraf, jeune cinéaste vénézuelienne de trente-trois ans, diplômée de l'IDHEC, venue avec un splendide long-métrage, son second et dernier, sur le travail des hommes et la grandeur de leurs peines. Drôle de chose que le destin des films : l'un nous parvient auréolé de gloire, tandis que l'autre finit aux oubliettes. Pourtant, Araya étonne encore par sa force plastique hors du commun – chaque plan est une merveille – et son approche monumentale du documentaire.
Araya est le nom d'une terre, une presqu'île des Caraïbes découverte en 1500 par les conquistadores Espagnols. Là-bas, un soleil de plomb tombe comme une enclume sur la mer, facilitant la formation d'épaisses croûtes de sel. L'endroit devint vite une sorte d'Eldorado et connut un âge d'abondance. Au XXème siècle, le sel n'est plus une denrée rare mais sa production, principale ressource de la région avec la pêche, se poursuit. Les hommes et femmes d'Araya se relaient matin et soir aux salines, reconduisant chaque jour les mêmes gestes, qu'on devine séculaires, avec aux pieds ce sel qui les ronge et sur la tête ce soleil qui les écrase. Pas d'échappatoire. Les ressources sont pauvres – on se nourrit chichement de poisson -, et les journées sans répit. Ici, les tâches se succèdent, on n'a pas le temps de penser à autre chose : on hérite d'une condition et l'on s'y tient, jusqu'à la mort.
Le style de Margot Benacerraf frappe d'abord par son ampleur, s'attachant à restituer l'aspect pharaonique des salines. Les ouvriers circulent sur d'imposantes pyramides de sel, qu'ils élèvent par pelletées et dont la blancheur aveugle. En les escaladant, ces corps burinés par le soleil dessinent à leur surface des chapelets de petites tâches sombres. La disproportion entre l'homme (infime) et sa tâche (gigantesque) est savamment soulignée par une mise en scène qui n'a rien à envier aux fastes du peplum. De majestueux mouvements de caméra, montée sur grue, cernent l'immensité du site et la façon dont l'homme s'y perd, minuscule fourmi dont les sempiternelles allées et venues érigent ces montagnes hallucinées. Araya prend la forme d'un poème épique dont le souffle rend dignité et grandeur à ces bâtisseurs de monuments éphémères, pure force silencieuse qui s'use à un ouvrage sans fin.

Dans cette population d'ouvriers, de pêcheurs, de coupeuses de bois, la cinéaste élit quelques personnages, trois familles, dont elle s'approche et qu'elle suit jusqu'au foyer. Resserrant le champ sur des tâches plus particulières, elle en isole les rythmes et motifs, le tout répondant à une grande pulsation, celle des gestes répétés, des tâches qui s'enchaînent, des minutes, heures, jours et nuits se succédant, de la vie qui s'écoule et du sang frappant sa mesure dans l'organisme. Magnifique scène des batteurs de sels, où quatre hommes alignés brandissent en cadence leur bâton, puis l'abattent, dans une flexion du corps aussi gracieuse que précise, et qui, réitérée jusqu'à plus soif, décrit comme une danse dolente.
Le film allie la pénibilité des tâches à la puissance esthétique de leur exécution. Dans ce monde, tout est scansion, tout rappelle au temps qui manque et dont personne ne peut disposer à sa guise. Il y a, là-dedans, un contentieux terrible, tragique et sublime à la fois, qui se solde à chaque instant entre la terre et les hommes. Certes, ces derniers sont dévorés par leurs travaux, mais le simple fait qu'ils se tiennent là où la nature les nie, qu'ils se dressent sur ce lieu hostile tout en se pliant à sa loi d'airain, délivre une émotion puissante. Quand un visage de femme, partie recueillir au cul d'un camion sa réserve d'eau hebdomadaire, se retourne vers la caméra de Benacerraf et la fixe un instant, on saisit au fond de son regard cette détermination aride et résignée, qui semble venir du fond des âges comme pour nous dire : « Je suis là ».
La seule chose qui pourrait faire tiquer tient à la tendance par moment didactique du commentaire, sur des images qui auraient pu s'en passer. Mais le beau lamento écrit par Pierre Seghers, lu par Laurent Terzieff, est plus qu'un simple commentaire. Il ne se contente pas de dicter des informations, ni ne vole la parole aux personnages. Il s'insère dans un subtil montage sonore, entre les prises de son réalisées sur place et la musique inquiète de Guy Bernard. Car le film de Margot Benacerraf est construit comme une grande symphonie du travail – à l'image de tout un pan du cinéma documentaire, de Robert Flaherty à Joris Ivens – où chaque élément se superpose autour d'une ligne mélodique, révélant entre eux accords et chromatismes. Ici, la scansion des coupes s'allie à la sympathie des liaisons : rimes visuelles, rappels, identités, s'étirent de la première à la dernière image en un long continuum. Ainsi, le reproche d'esthétiser la peine tombe devant cette réelle préoccupation du film : composer avec images et sons la belle musique - aride, grave, digne - de la vie à Araya, qui tient à la fois de la symphonie grandiose, du ballet, du chant d'esclaves et du concert de percussions.

Araya de Margot Benacerraf. Texte lu par Laurent Terzieff.
La Terre des pharaons




A lire également
< >

Samedi 2 Novembre 2013 - 15:51 Gulliver à Springfield

Jeudi 31 Octobre 2013 - 14:06 The Connection ou les cris derrière la porte