Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Sorties

La grande illusion ?

A propos de La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche (2013)




La grande illusion ?
La Vie d’Adèle est avant tout une expérience physique. Nous pleurons, nous tremblons, nous frissonnons, nous vivons au rythme d’Adèle. Ce « nous » ne s’applique à pas la masse de spectateurs participant à l’expérience collective qu’est la vision d’un film dans une salle de cinéma, mais à Adèle et au spectateur dans son individualité. C’est pourquoi il est difficile de faire la part des choses, de ne pas confondre la qualité du film lui-même et la force inédite de l’impact émotionnel et sensoriel qu’il peut et doit apporter.  

On vante les mérites du cinéma d’Abdellatif Kechiche pour son réalisme, mais c’est se méprendre sur ses réelles intentions. Sa persévérance dans la captation de la séquence parfaite prouve que le cinéaste ne veut non pas atteindre un instantané de vie réaliste mais désire créer une autre réalité magnifiée. Le « coup de foudre » entre Emma (Léa Seydoux) et Adèle (Adèle Exarchopoulos) dans les rues de Lille est dans ce sens un parfait contre-exemple à la supposée veine réaliste du film. Seydoux l’a dit, « dans ses films, il y a une absence d’esthétisme qui me plaît ». Pour contredire cette absurdité mais surtout pour montrer toute la subtilité et la pertinence de la mise en scène de Kechiche, véritable créateur d’esthétiques, il faut comparer cette scène avec sa quasi jumelle, présente dans un autre film, avec un autre partenaire. Dans Grand Central (Rebecca Zlotowski, 2013), Tahar Rahim et Léa Seydoux échangent presque un regard en passant l’un à côté de l’autre. Mise en scène téléphonée oblige, il la regarde au moment exact où celle-ci a détourné le regard. Chez Kechiche, on trouve ce mouvement de caméra assez prodigieux : la caméra suit Emma puis se met à suivre Adèle immédiatement après l’échange de regards. Le cinéaste n’esthétise pas (seulement) pour rendre l’image belle à regarder (comme chez Zlotowski), mais pour saisir un instant de grâce non pas réaliste mais qui arrive réellement dans la vie. Il traduit des moments de vie qu’il ne peut filmer – il n’est pas un documentariste. Bien sûr, il peut se rapprocher du geste cinématographique exclusivement voué à la beauté soulignée. La première scène de sexe du film est l’une des seules de ce genre. Le rêve érotique d’Adèle où celle-ci s’imagine faire l’amour avec Emma est un fantasme. Les couleurs sont chaudes, les gestes filmés par fragments. Kechiche donne au spectateur du sexe cinématographique tel que le cinéma en livre depuis des années. Il sublime le sexe mais lui donne une vision fausse qui correspond à celle de l’imaginaire collectif, crée par le cinéma lui-même. Les vraies scènes de sexe sont à l’opposé, réalistes, non pas par rapport aux positions sexuelles qui ne peuvent être universelles, mais volontairement magnifiées, poétisées par les corps des deux femmes elles-mêmes. Le dernier plan de la dernière scène de sexe entre les deux personnages, une plongée sur leurs corps entremêlés, leur permet d’atteindre une passion idyllique en même temps qu’une perfection sculpturale, qui renvoie franchement aux sculptures de la Piscine de Roubaix contemplées plus tôt dans le film.

Pour décrire son rapport à la cinéphilie, François Truffaut disait que « la vie, c’était l’écran ». Cette maxime peut servir à éclairer le sens du cinéma de Kechiche et le sentiment ressenti face à une œuvre puissante. L’écran, c’est la vie. Adèle ne vit que par l’écran, pour l’écran. Elle devient actrice de sa vie. Elle regardait un écran de cinéma avec son petit ami Thomas. Elle passait devant des extraits de Loulou (Georg Wilhelm Pabst, 1929). Assumer le romanesque de sa vie, le tragique d’une histoire d’amour fait d’elle une héroïne que Kechiche délaisse dans un plan large. Le sentiment d’avoir vu un grand film rejoint alors celui d’avoir réellement vécu cette histoire. L’espace de trois heures, Kechiche ne nous a pas donné l’illusion de la vie mais celle de vivre la vie d’Adèle. 

La Vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche. Avec Adèle Exarchopoulos, Léa Seydoux, Salim Kechiouche, Mona Walravens, Jérémie Laheurte, Catherine Salée, Aurélien Recoing. Sorti le 9 Octobre 2013.
La grande illusion ?


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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