Feux Croisés
Mardi 24 Décembre 2013
Sorties

Le Lion de Belfort




Si Le Loup de Wall Street devait se rapprocher d’un autre film de Martin Scorsese, La Valse des Pantins occuperait sans aucun doute une place de choix. Les deux films présentent un personnage – ici Jordan « Wolfie » Belfort, ailleurs Rupert Pupkin – qui aime parler. Marié mais un peu seul dans son appartement, Wolfie est une crevure en costume sur mesure qui, pour se démarquer des péquenots qu’il côtoie mais méprise, choisit de les ruiner en leur faisant miroiter un potentiel jackpot. Ce qui est intéressant avec Belfort, au-delà de son cynisme, des signes extérieurs de richesse qu’il expose, c’est bien sûr l’épicentre du tape-à-l’œil, la volonté essentielle de se hisser par la parole. Wolfie est un homme qui se place au-dessus de la foule, de la médiocrité ambiante d’un bureau de courtiers qui propose des actions aux taux très faibles. Pour émerger, Belfort doit faire éclater le plan large qu’il partage avec ses collègues. Sa force de persuasion, qu’il tient d’une maîtrise stupéfiante des mots et de l’intonation, divise dans un premier temps le bureau en plans rapprochés sur ses voisins, qui ne peuvent plus suivre la conversation avec leur client au téléphone. Laissent leur cigarette se consumer. Lèvent les sourcils. Entrouvrent la bouche. Belfort se montre sous leurs yeux ébahis en Wolfie, génial et diabolique courtier qui transforme l’eau en vin millésimé. Pour créer un ordre nouveau, qui s’articulera autour d’un seul homme, l’ordre ancien doit péricliter, s’éparpiller façon puzzle, avant d’être réunifié par un sentiment commun : l’admiration.

Ce que n’a pas réussi Rupert Pupkin dans les studios télévisés de Manhattan, Jordan Belfort l’accomplit dans la jungle de Wall Street. Maître au milieu de sa cour, il est au cœur d’un système de champ contrechamp entre lui et son auditoire, qu’il peut réorganiser selon son désir, comme lorsqu’il rappelle la précarité passée de l’une de ses employées, qui est alors isolée, les larmes aux yeux, dans le cadre. Wolfie (et Marty) isolent en plan rapproché pour mieux asseoir le plan d’ensemble et lui donner une émotion, c’est-à-dire un nouveau souffle. Pupkin attirait l’attention dans La Valse des pantins simplement parce qu’il s’adressait à des silhouettes cartonnées en noir et blanc. Il faut se souvenir du plan où De Niro lève les bras face à une foule en peinture murale, sans couleurs, sans saveur, sans vie, et surtout sans interaction pour mesurer la distance entre les deux personnages. Si Rupert et Jordan sont face à leur public alors que nous les voyons de dos, seul le courtier bénéficie de la netteté à l’image. Pupkin tendait à la célébrité – la foule était son objectif, nette dans le plan évoqué – tandis que Belfort rêve d’une harmonisation de son public, qu’il veut façonner à son image pour être le seul homme net dans le cadre. Cette situation d’un homme face à une foule conquise, dominée, effacée par le flou de l’image est par exemple à l’opposé de celle d’Aviator lorsque Hughes s’invitait au Cocoanut Grove dans l’espoir d’emprunter des caméras supplémentaires pour son film ; Hughes apparaissait d’abord de profil, entrait dans le champ par la gauche avant de nous être présenté de dos, net, les oreilles rougies par la lumière agressive qui se propagerait petit à petit dans la boite de nuit. L’effet, particulièrement irrationnel, est à l’image d’un personnage pour qui l’ombre est une alliée fidèle face aux regards inquisiteurs. La lumière est pour lui une souffrance, un fardeau qu’il ne peut plus supporter.
La Valse des Pantins
La Valse des Pantins

Aviator
Aviator

Le Loup de Wall Street
Le Loup de Wall Street

Tout l’inverse de Jordan Belfort, interprété presque dix ans plus tard par un acteur qui aura appris à se défaire de ses tics de jeu en toc pour livrer, sinon sa plus grande prestation, du moins un jeu ample qui va de la démesure des one man show donnés dans les locaux de la société Stratton Oakmont aux attaques à peine masquées contre l’agent du FBI qui mène son enquête. D’ailleurs, cette séquence renverse les rapports établis entre Belfort et ses disciples, précisément parce que l’agent Denham – mélange intéressant entre Peter Falk en Columbo et Edward G. Robinson dans Le Criminel, à la fois calme, taquin, mais toujours déterminé – n’est pas séduit par le courtier. Les deux hommes sont donc à égalité et devront se contenter de l’équité du champ contrechamp. D’un côté, un homme prêt à tout pour asseoir son autorité sur son yacht, de l’autre, un agent qui se laisse prendre pour l’idiot qu’il n’est pas. Il faut sentir cette tension flottante, silencieuse comme un sourire timide, bruyante comme un éclat de rire, perceptible et pourtant masquée. On pourrait regretter que Scorsese n’ait pas voulu développer davantage cet antagonisme, mais Le Loup de Wall Street esquive avec un certain panache ce que l’on pourrait attendre de lui. Simple reproduction des Affranchis avec ce que cela implique comme héritage stylistique – voix off étourdissante, panoramiques filés raccordés par des fondus enchaînés –  dans le milieu de la finance ? Nouvelle évocation d’une ascension et de la déchéance d’un ambitieux, à la manière de Raging Bull ou de Casino ? Le cinéaste choisit au contraire d’alléger son propos dans le ton et le montage. A ce titre, la première partie du film, qui retrace l’ascension de Jordan Belfort, est d’une virtuosité plus grande encore que celle de Casino en cela que la voix off ne sert qu’à créer principalement du liant et non du sens aux images. Scorsese confiait à Thelma Schoonmaker, sa monteuse attitrée, que Casino n’avait pas d’intrigue, ce qui posait d’évidents problèmes de montage, reproche qui ne pourrait être fait au Loup de Wall Street tant son ambition est modeste : raconter l’histoire d’un homme et non d’un système. Il y a dans ce film une véritable liberté avec la manière dont Scorsese met en scène le témoignage de Wolfie sur la période vécue et décrite. On ne sait jamais vraiment d’où nous parle cette voix qui peut faire un arrêt sur image, changer de plan, modifier la couleur d’une voiture, bref, prendre le contrôle du film pour quelques secondes, comme si un ami se présentait avec des diapositives, et posait sa voix sur le générique d’ouverture de Mean Streets. L’omniscience du personnage est telle qu’il arrive même au milieu d’un plan, pareil à un fantôme, disons plutôt un esprit, pour s’adresser au spectateur. Contrairement à Ace Rothstein, qui finissait seul, vieilli, dans un bureau, grosses lunettes sur le nez, Jordan Belfort ne se laisse pas abattre. Semblable au lion (de Belfort ?) inaugural, il reste un esprit – même désincarné sous l’effet des drogues – conquérant, encore, féroce, toujours. Et quand bien même son empire aura été détruit, son esprit flottera vers une nouvelle incarnation, une silhouette parmi d’autres dans une foule qui ne sait pas vendre un crayon.

Le Loup de Wall Street de Martin Scorsese. Avec Leonardo DiCaprio, Jonah Hill, Margot Robbie, Matthew McConaughey, Kyle Chandler, Rob Reiner, Jean Dujardin. Sorti le 25 Décembre 2013.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur