Feux Croisés
Vendredi 21 Septembre 2012
Dossiers

Le chant de la sereine

Hommage à Delphine Seyrig chez Alain Resnais




Il y en a eu, des sirènes, avant l’enlèvement de la Sabine …
Delphine Seyrig, L'Année dernière à Marienbad, 1961
Delphine Seyrig, L'Année dernière à Marienbad, 1961

Corps scintillants enlacés, que les fondus, au rythme du flux et du reflux, semblent perpétuellement sécher puis hydrater ; fusion ressassée qui estompe la distinction entre sable et eau : « elle », la première, fut sirène terrestre.

Puisqu’« elle » n’avait rien vu à Hiroshima, il a fallu changer de regard. Celui du cinéaste se riva sur la paire d’yeux d’une présence éthérée. Delphine Seyrig sera « A ». Delphine Seyrig sera Hélène Aughain.

De Marienbad à Marienbad, de Marienbad à Boulogne-sur-Mer, A. et Hélène Aughain sont peut-être suffisamment différentes pour être absolument identiques. Le sombre écho des deux villes se reflète sur des pupilles semblables. La couleur de l’iris semble toutefois s’accorder au timbre de la voix. Aux prononciations grinçantes de A. et à l’étouffant cri des orgues de Marienbad répondent des yeux hypothétiquement bleus. Les harmonieuses prises de paroles d’Hélène Aughain rétablissent l’ordre du relai dissonant entre flûtes et cordes, prolongeant ainsi le gris suspendu de son regard. De la rencontre fantasmée des deux films, de la même actrice, des deux lieux et des mille temps, jaillit enchevêtrement des matières : robe en soie et timbre rugueux pour A., complet en tweed et voix vaporeuse pour Hélène.

Mais, qu’importe la couleur des yeux de la D.S. puisqu’elle les ferme intérieurement. Parce qu’elle dit ne plus se souvenir, A. laisse autant désirer sa parole que son regard. Découverte au détour d’un travelling, devant un rideau, de trois quarts, portant un voile noir et battant des cils, A. est aussi fidèle à son statut d’apparition que fidèle à une apparition de statue. Elle ne peut se souvenir car elle est souvenir, vision subjective d’un homme qui ne jette plus l’ancre dans le présent, vision objective d’une caméra qui soumet l’instant à ce qu’il n’est déjà plus.

Hélène, elle, a fermé les yeux sur son passé. Le passé qu’elle affectionne est celui qu’elle conseille et qu’elle vend à autrui, en  d’antiquaire. Alors qu’elle vivait, sereine, aux côtés de temps impersonnels figés dans des commodes et luminaires, elle revient à elle-même grâce aux retours des autres: celui d’Alphonse, le temps d’un séjour chez elle, lui, qui tente de réitérer ce qu’ils avaient abandonné ; celui de Muriel, le temps d’un discours, elle dont elle ignorera l’identité jusqu’au bout. Bernard « accumule des preuves, c’est tout », en ce qui concerne Muriel ; chutes de pellicules ou vestiges de meubles : les récits passés relèvent de l’intériorité. De plus, le passé est soigneusement rangé dans un tiroir qu’Hélène prend soin de laisser fermé, elle qui passe sa vie à ouvrir des portes, butinant de plan en plan comme pour accélérer la venue de l’avenir. Dans le château de Marienbad, nul besoin de poser la main sur une poignée ; le déplacement des corps se fait selon un principe de télé transportation. En effet, puisque sa voix n’est pas encore chantante, c’est au corps de s’envoler.

L’oubli n’est néanmoins pas la destruction du passé mais son intemporalité assurée pour Marienbad, son atemporalité certaine pour Muriel. Marienbad, ce sont toutes les aiguilles qui voudraient arpenter les cadrans, au gré des battements de cil des femmes qui ont été A. Muriel, c’est cette horloge semée dans de nombreux plans et à laquelle les personnages tournent le dos systématiquement.

« C'était l'année dernière. Ai-je donc tellement changé ? Ou bien faites-vous semblant de ne pas me reconnaitre ? Un an déjà ou peut-être plus … Vous, ou moi n'avez pas changé. Vous avez toujours les mêmes yeux absents, le même sourire, le même rire tout à coup, la même façon de tendre le bras quand vous écartez quelque chose. »

Si le passé, qui n’est plus tangible, se mue en hypothèse, il devient également surexistant : Marienbad le temps d’un détour et la silhouette de Delphine Seyrig se dédouble au point de hanter les longs couloirs vides de la demeure. La femme en noir dans le café autorise sa copie à apparaître ponctuellement, toute vêtue de blanc dans une chambre étroite, par le biais d’images subliminales qui finissent par ne plus l’être. La certitude de l’existence du passé provoque son omniprésence alors même que les faits qui le constituent fuient vers l’avant. En cela, A. est la personnification même de l’ellipse. À chaque plan correspond une nouvelle robe, de plus en plus plumeuse, favorisant ainsi l’envol spatio-temporel. C’est le contraire dans Muriel où l’étau se resserre : si Bernard lance avec ironie « on ne sait quand on se réveille si c’est dans du second Empire ou du rustique normand », les murs de l’appartement de Boulogne semblent se refermer progressivement sur Hélène alors que le jeu de superposition temporelle propre à L’année dernière à Marienbad nous fait davantage apprécier l’ampleur de l’espace que la situation de huis clos. Le personnage de A. répond à cet espace : tant que le domaine réserve sa part d’inconnu, A. s’offre au monde dans des tenues étincelantes ; dès que l’on commence à pouvoir dénombrer les couloirs, elle se replie, chrysalide lointaine, paupières baissées.

« Je vous ai dit que vous aviez l'air vivante. En guise de réponse, vous vous êtes contentée de sourire. »

A. avant, A. maintenant ; une femme identique et méconnaissable, comme si le point d’accroche majeur d’une ligne temporelle et de sa symétrique pouvait strictement résider dans la pulsation cardiaque. Seul son cri face au verre cassé, réaction glaçante de la belle mutique, parvient en une fraction de seconde à recoller les morceaux. Il y a pourtant une trace réelle, une preuve tangible : la photographie que X. aurait prise et où elle figure. Elle ne s’y reconnaît pas ; ou du moins, elle ne s’y reconnaît pas, car X. en fait son modèle et nous y voyons ce qu’il y voit. Quant à Hélène, elle s’exclamera : « Vous savez que je ne suis jamais bien en photo, j'ai l'air d'être aveugle ». Aucune trace de son passage ne doit subsister. Le seul visage qui reste en mémoire, c’est celui de Muriel pour Bernard. La sirène, invisible mais bien présente, relève forcément du hors champ : « de l’écume sort de sa bouche (…), c’est comme si elle avait séjourné sous l’eau ». Bernard se souvient tandis qu’Hélène incarne la mémoire de l’oubli. Bernard se souvient de la guerre, Alphonse se souvient de l’amour. Mais, en activant la réminiscence, Hélène croit dilapider le passé autant qu’elle pourrait le contenir ; d’où la crainte finale de la perte de Bernard, qui se souvient de tout mais oublie de vivre.

Le parallélisme de Marienbad et Muriel ne tient pas qu’à son actrice principale. La sonorité même des titres, tous deux binaires, nous prévient du trouble temporel à venir. Un nom comme ancrage (Marienbad : un lieu pour un film où les personnages n’ont pas de nom, Muriel : le nom d’une disparue pour des personnages qui rêvent d’un ailleurs), une temporalité comme perspective (l’année dernière : expression suffisamment floue pour se référer à n’importe quelmoment, le temps d’un retour : expression autant activeque passive, latente qu’urgente, avec cette idée qu’on ne peut faire un pas en avant sans prendre son élan en arrière). Le plus grand trouble temporel étant : de Marienbad à Muriel, deux années ont passé et Delphine Seyrig a vieilli de vingt ans. Les sirènes ne se baignent jamais deux fois dans le même film.


Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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