Feux Croisés
Jeudi 28 Novembre 2013
Sorties

Le genre de Guillaume, en salles !

A propos de Les Garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne (2013)




Des salles hilares et conquises. De sa présentation à la dernière Quinzaine des Réalisateurs à sa sortie en salles triomphale mercredi 20 novembre, le premier film de Guillaume-Gallienne-de-la-Comédie-Française, adapté de son spectacle autobiographique, est présenté comme celui qui comblera les spectateurs en mal de comédie française de qualité. Tant mieux, mais il me semble que s'il faut louer la réussite de ce film, c'est aussi et même surtout pour tout ce qui en lui relève plutôt de la bizarrerie, de la tristesse et de l'inquiétude. En effet, si le film est globalement réussi sur son aspect de comédie, efficacement rythmé et multipliant les types de comiques de manière habile (comique de situation, de geste, de langage etc.), il n'est pas épuisé par cet aspect. Et même, quand il s'essaie de manière trop évidente au comique « grand public » un peu lourdingue, il échoue presque à tous les coups (cf la scène de lavement anal avec une apparition assez peu utile de Diane Kruger).

C'est donc dans ce que son sujet a de profond et d'actuel que je préfère aller chercher la beauté du film : Les Garçons et Guillaume, à table ! contient une critique à la fois très personnelle et très pertinente des assignations de genre. Le protagoniste Guillaume est violenté parce qu'il ne correspond pas aux codes qui sont généralement attribués à la masculinité. Le film montre ce que peut être la violence du modèle viril sur les garçons qui n'y sont pas tout à fait adaptés ou le refusent. Cette thématique très contemporaine malheureusement souvent reprise à mauvais escient dans l'espace public (pensons aux détracteurs de la « théorie du genre ») trouve ici l'une de ses premières incarnations dans une comédie grand public, à travers le portrait d'un homme brimé pour ce qu'il est et qui va essayer, tâtonner, errer, avant de trouver tant bien que mal une place et une identité qui ne lui seront dictées par personne d'autre que lui-même.

Par ailleurs, le film déploie à chaque instant une bizarrerie qu'on occulte trop en ne parlant que des ses aspects « tordants » et « hilarants ». L'acteur joue non seulement sa mère mais aussi lui-même à tous les âges, ce qui donne au film un ton assez troublant. Un gamin de douze ans qui se déguise en Sissi est joué par un type de quarante : on a à la fois un effet de mise en distance mais aussi une charge affective supplémentaire très troublante, le Guillaume Gallienne d'aujourd'hui recréant pour nous son enfance et son adolescence, un peu comme le faisait Noémie Lvovsky dans Camille redouble l'an dernier. Gallienne prend un plaisir évident au déguisement, au travestissement, à l'imitation, et y excelle. On oublie très vite que c'est lui qui interprète le rôle de sa mère, cette grande bourgeoise froide et totalement névrosée à qui il rend un hommage paradoxal. Léger regret : que ce portrait à la fois violent et tendre soit tempéré en toute fin de film par une déclaration d'amour un peu mièvre à « maman ». Un visage censé être celui de la vraie mère de Guillaume nous apparaît et brise de manière bizarre le pacte de départ : celui d'un récit autobiographique racontée par le truchement d'artifices et de conventions non réalistes.

Rappelons-le, le film est l'adaptation d'un one-man-show à succès joué sur scène par Gallienne entre 2008 et 2010, dans lequel le comédien interprétait la totalité des rôles. Les Garçons et Guillaume, à table ! revient régulièrement à son origine théâtrale, parfois de manière trop littérale peut-être : le récit est construit en flashes-back successifs provoqués par le récit, sur scène, de l'histoire personnelle de Gallienne. Gadget de prime abord inutile mais qui permet de faire mieux accepter le côté très stylisé des décors et costumes. Gallienne recrée « de mémoire » les intérieurs grand-bourgeois qui furent ceux de son enfance et de son adolescence, les murs des pensionnats qu'il fréquenta avec plus ou moins de bonheur (à savoir, plus ou moins de brimades de la part de ses camarades), l'Espagne où il apprit à danser la sévillane... L'élégante direction artistique fait volontiers dans le « too much », mettant souvent l'accent sur le pittoresque des situations, prenant le risque (mesuré) de tomber dans des représentations attendues.

Dans le même ordre d'idée, Gallienne a essuyé des reproches de conservatisme et de conformisme parce que son personnage finit par se « ranger » et se découvrir hétérosexuel. Le film me semble au contraire beaucoup plus subtil que cela, qui prend bien soin de disjoindre genre et sexualité : on peut être un garçon qui aime se prendre pour une fille et aimer les filles, et vice versa, et autre...  Les Garçons et Guillaume, à table ! n'impose pas l'hétérosexualité comme fin heureuse ou nécessaire ; ce qu'il montre c'est un parcours personnel qui possède son lot d'hésitations et de tentatives foireuses, une recherche de soi qui a, in extremis, d'heureuses conséquences pour l'individu : il s'est rapproché de ce qu'il est vraiment, sans se renier mais en prenant conscience de tout ce qui l'a entravé et en devenant acteur de sa propre existence (la passivité du personnage dans sa jeunesse est frappante, presque glaçante par moments).

Certes, Les Garçons et Guillaume, à table ! n'a pas la subtilité d'un Thé et sympathie (Vincente Minnelli) sur la question de la violence des codes virils, ni même celle du Ed Wood de Tim Burton dans son portrait d'un homme hétérosexuel adepte du travestissement. La finesse cède parfois le pas aux gros sabots comiques sans grâce, voire au bide complet. Mais il reste permis de trouver réjouissantes la subtilité, l'élégance et la pertinence du trait et des thématiques abordées, dans cette comédie populaire concoctée par quelqu'un qui est manifestement un auteur, et un comédien génial.

Anna Marmiesse a participé le 22 Novembre au débat autour du film dans l'émission Le Cercle, diffusée sur Canal Plus Cinéma.

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Les Garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne. Avec Guillaume Gallienne, André Marcon, Françoise Fabian, Nanou Garcia, Diane Kruger, Reda Kateb, Brigitte Catillon. Sorti le 20 Novembre 2013.
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