Feux Croisés
Jeudi 13 Août 2015
Dossiers
Oriane Sidre

Le rockeur contre le romantique

A propos d'Entretien avec un vampire de Neil Jordan (1994)




- Don't you see? I am not the spirit of any age.
I am odd with anything. I always have been.
- Louis, that is the viral spirit of your age. The heart of it.
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Entretien avec un vampire (Interview With The Vampire) est l'adaptation du premier roman de l'ensemble The Vampire Chronicles, écrit par Anne Rice en 1976. Le film suit l'initiation du vampire Louis à travers la Nouvelle Orléans du XVIIIème siècle jusqu'aux années 1990, en passant par l'Europe. Louis raconte cette histoire surnaturelle au journaliste Malloy, dans le San Francisco contemporain. L'audace du roman initié par Anne Rice, avec tout le trouble permis dans son écriture, était de partager entièrement le point de vue d'un humain transformé en cette créature. Celle-ci, auparavant condamnée et soumise à la morale de la religion chrétienne dans la littérature, trouvait un souffle différent dans la saga de l'auteur américaine. Entretien avec un vampire installait les protagonistes essentiels tout en instaurant ces nouveaux thèmes latents au vampirisme : pulsions sexuelles et meurtrières, survie, décadence et raffinement, quête d'un sens face à l'immortalité... Le récit avait de quoi séduire le jeune Neil Jordan, déjà versé dans des thèmes telles que les rencontres atypiques (Mona Lisa, 1986) ou la sexualité trouble (The Crying Game, 1992), et appréciant un certain gothique fantastique (La Compagnie des Loups, 1984).

L'entreprise de Neil Jordan restitue avec fidélité le romanesque de l'écriture d'Anne Rice, qui se joue entre la biographie contée et la symbolique occulte. La représentation indéniable d'une vision gothique et romantique du vampirisme – présente déjà deux ans auparavant dans le Dracula de Francis Ford Coppola – imprègne les décors de Dante Ferretti et la photographie brumeuse de Philippe Rousselot. Louis de Pointe du Lac, incarné par Brad Pitt, prolonge cette dimension, personnage romantique sous tous les points car transporté par son mal-être émotionnel, voire génétique. En effet, le rejet de la nature vampirique du protagoniste, encore ému par la vie humaine, devient prétexte à ériger le modèle-type du Romantique du XVIIIème siècle – là même où le récit de Louis débute en 1791. Avec son passé marqué par la disparition de son épouse et sa solitude débarrassée des traces matérielles, puis son oscillation entre nature surnaturelle et nature humaine, le héros trace des espaces mélancoliques surgissant constamment durant l'action, imprégnés par une voix-off taciturne et un physique chagrin.
 
You're in love with your mortal nature!2

La présence de Tom Cruise agit, face à cette nature romantique, en véritable contrepoint. Lestat, vampire qui transforme le héros et en commence l'initiation vampirique, est l'autre point de construction du film entier, contrebalançant la mélancolie de Louis. Les scènes de dispute entre les deux jalonnent en particulier la première partie du récit, où s'entrechoquent l'hésitation de l'un face aux mouvements violents et emportés de l'autre, ou encore une mollesse et nonchalance tristes affrontant la constance d'un caractère actif. En cela, l'arrivée de Claudia (Kirsten Dunst), troisième membre du groupe de vampires, rétablira pour un temps l'équilibre : le claquement passionné et capricieux de la petite, puis jeune fille, s'accordera avec le tempérament ludique de Lestat, tandis que sa douceur et préciosité toute féminines procureront à Louis l'accompagnement idéal à sa solitude.
 
Entretien avec un vampire trouve cependant dans ce duo contradictoire une véritable singularité que les choix du casting vont raffermir. Il faut comprendre qu'au-delà des personnages très définis d'Anne Rice, la présence de Brad Pitt et de Tom Cruise indique une situation plus large et éclaire certaines facettes de leurs palettes de jeu à venir. Dans le cas de Lestat, ce fait demeure conséquent car le choix de Tom Cruise redéfinit même le film tout entier, le rôle du personnage et sa relation à Louis – mais aussi, parallèlement, sa place face à Brad Pitt et l'un des tournants de sa carrière. Ainsi, le film de Neil Jordan permet d'étudier une singularité paraissant mineure dans la carrière de Tom Cruise, mais se révélant un impact, ou du moins une révélation, d'un moment charnière dans son parcours.

Il demeure amusant de constater que l'opposition indique, dans un second temps et avant d'en dégager les subtilités caractérielles, gestuelles et vocales, la montée populaire de deux jeunes acteurs hollywoodiens partageant presque le même âge. Le tandem Louis/Lestat dynamise une rivalité entre un Brad Pitt émergeant de plusieurs rôles éclectiques et un Tom Cruise déjà bien installé avec le succès de Top Gun (Tony Scott, 1985) et une série de compositions variées. La composition de Louis se lie, malgré la diversité des personnages précédemment incarnés, à la récente réalisation d'Et au milieu coule une rivière (And A River Runs Through It, Robert Redford, 1992). Elle en prolonge l'image de la gentillesse et d'une mélancolie juvénile, là où la partition de Cruise ne se relie à rien d'existant dans sa filmographie. Pour ce dernier, ce sont certaines caractéristiques précédentes qui s'accentuent, certains traits inattendus qui s'imposent, comme si la panoplie du vampire faisait ressortir, à l'instar des crocs, des dominantes prêtes à s'affirmer.

Dans le roman, le personnage de Lestat se révèle plus cruel et fermé ; celui de Louis moins mélancolique et plus affirmé. Dès lors, les charges actoriales ont eu tendance à affirmer l'opposition radicale du tandem, de même que leur interdépendance, et à éliminer ces petites subtilités. Ainsi, si la composition de Brad Pitt prolonge celle du film de Robert Redford, elle se soumet aussi à une certaine tempérance, avec un jeu mesuré, une même voix traînante scandant le récit, rarement sujette aux emportements. Même les deux séquences de violence où le protagoniste se venge, brûlant la demeure de la Nouvelle-Orléans ou assassinant les vampires du théâtre parisien, laissent agir dans leur agitation ce même masque chagrin, ce même regard tombant et humide propres à l'acteur. Cette constance tient par ailleurs du paradoxe en terme d'incarnation du romantisme : l'une des caractéristiques du mouvement est précisément le vacillement et l'instabilité. Cependant, la constance de Louis se joue dans la démonstration de ce caractère romantique, qui ne trouvera jamais de résolution ni d'évolution.

A l'inverse, et là s'agence le troisième niveau d'opposition, Lestat apparaît comme décadent, virevoltant, incohérent, incompréhensible. L'absence de rigueur du jeu, sa qualité à refuser la mesure pour s'abandonner à la démesure construit une partition plus fascinante et dès lors plus surprenante dans la filmographie de Tom Cruise en 1994. Le vampire que l'acteur propose est le plus irrégulier des immortels. Si la domination règne dans les gestes et les lignes de dialogue – Lestat reprochant avec colère et dureté les hésitations de Louis à mordre ses victimes, indifférent aux victimes hurlantes ou aux cadavres à ses côtés – la mise en scène de Neil Jordan tend parfois à assouplir la cruauté par la création d'une figure nébuleuse, conjointement à la finesse du jeu de l'acteur. La surabondance, en particulier, des voiles et des étoffes vaporeuses tendent à transformer le vampire en fantôme sensuel, glissant avec douceur derrière le baldaquin d'un lit ou le long d'un escalier. Les détails de la mise en scène, l'interaction de gestes lents dans la colère et la violence, font de Cruise une image à la domination plus fragile. Derrière les voiles et les costumes froissés, le corps qui se cache et se louvoie dans l'ombre ou les tissus renvoie aussi à la qualité monstrueuse présente derrière le visage séducteur, l'altération à venir d'un Lestat qui perd sa position au sein de sa famille vampirique.

Perdre sa position car se construit un autre vecteur d'opposition entre les deux protagonistes : entre le romantique et le décadent s'encapsule ainsi l'affront des classes, entre le maître d'esclaves attiré par les bas-fonds et l'aristocrate prônant un raffinement ultime. Là où Louis est fasciné par les peaux basanées de ses servantes, souffre de constater leur méfiance, et, dès que l'occasion s'en présente, échappe au contrôle de Lestat pour s'enfoncer dans les égouts, les ruines perdues, les tripots mal famés, son compagnon rivalise dans l'apprentissage des étiquettes et des mœurs mondaines, dénichant soirées et orgies diverses. La domination de Lestat cherche ainsi à maîtriser une position sociale haute, débarrassée de tout travail et uniquement comblée par le divertissement et le luxe. Est-ce à dire qu'à ce moment de leurs parcours, Brad Pitt et Tom Cruise incarneraient une gamme de personnages renvoyant à deux conditions sociales différentes ? L'un serait issu des autoroutes (Thelma et Louise, Ridley Scott, 1990) ou de la nature (Et au milieu coule une rivière), tandis que l'autre s'apprêterait justement à incarner un protagoniste s'enlisant dans des orgies de haute classe (Eyes Wide Shut, Stanley Kubrick, 1998) ?
 
Dans ces accents contrastés se niche une dernière caractéristique propre à Tom Cruise. Le sex appeal de l'acteur compte pour beaucoup dans l'ultime démonstration de sa domination, et dans l'incarnation d'une sexualité trouble du vampire. Une fois de plus, le choix de l'acteur surenchérit dans le trait de caractère du personnage, qui est son ambiguïté sexuelle et sa recherche de domination physique sur tous les êtres. Le jeu de Cruise s'épanouit dans des démonstrations séductrices, jouant avec la dimension bisexuelle, là où la figure de Brad Pitt est soumise à une forme d'efféminisation. Lorsque Lestat attaque Louis sur le quai, l'embrassade première du vampire est bel et bien filmée comme un ravissement du corps, sous-entendue comme une expérience sexuelle par l'élévation surnaturelle des corps enlacés et le visage ému de Louis. Si l'étreinte est cachée, elle sera plus voyante dans l'interaction du vampire avec les femmes : les morceaux de chair pointent, les peaux féminines sont dévoilées par les gestes de l'acteur sous la lumière. A ce niveau, le sex appeal de l'acteur est utilisé dans sa qualité fantasmatique, charnelle, voire érotique auprès des autres actrices, alors qu'il tend vers une forme plus fantastique et mystérieuse dans les étreintes avec Louis.

Oh, Louis, Louis, still whining!3

Si la partition de Cruise dans Entretien avec un vampire est en contrepoint de celle de Brad Pitt, elle se révèle aussi en contrepied. Aux gémissements et plaintes de Louis répondent les moqueries et l'ironie persiflante de Lestat. Cette allure dérive jusqu'au grand-guignol dans les gestes de l'acteur : c'est avec emphase qu'il se saisit d'un cadavre, tandis que Louis se lamente face à sa première victime (l'enfant Claudia), dansant et chantant joyeusement face à une caméra qui peine à le suivre. Cette emphase quasi-comique est par ailleurs prolongée par le personnage de Claudia et le jeu de Kirsten Dunst. L'attache enfantine, ludique, capricieuse, commune aux deux, laisse jaillir des taquineries diverses, où Lestat reproche sur un ton ironique l'appétit vorace de son élève tout en se réjouissant de ses qualités de séduction et de tromperie face à ses victimes.

La dimension comique va de pair avec le travail d'apparitions conférées au vampire. Tom Cruise surgit littéralement dans le cadre, s'impose avec un fracas que la partition musicale de Elliot Goldenthal prend plaisir à souligner. Le clavecin rythme en particulier chaque grand geste de l'acteur, chaque pas imposant, chaque mouvement tourbillonnant. Lestat y est à l'image de ce cadavre qu'il articule, lui-même aussi bondissant qu'un pantin désordonnée ou qu'un diable dans sa boîte. Non seulement la gestuelle, ou la voix, pimpante et tonitruante, sont utilisés comme accentuation de cette dimension, mais aussi la dentition éclatante de l'acteur. Les dents pointues semblent surgir naturellement dans sa cavité buccale. De grands éclats de rire ponctuent la relation de Lestat avec Louis. Comble de cette démonstration, le placement de la prothèse vampirique entre les mâchoires de son rival Brad Pitt est, sur le plan esthétique, presque fautive. La moue boudeuse de l'acteur ne s'allie pas avec les crocs éclatants mais modèle plus le mal-être du protagoniste, jamais souriant. L'opposition entre Lestat et Louis pourrait se jouer dans ce simple détail, entre le trop-plein et le trop-vide de dents.

L'importance de Tom Cruise s'aligne avec le rebondissement final d'Entretien avec un vampire. La dimension comique y est, en quelque sorte, l'ultime percée face au romantisme ambiant. Le surgissement de Lestat aux côtés du journaliste Malloy, interprété par Christian Slater, s'impose comme un grand éclat de rire absurde, incohérent avec le reste de la confession de Louis. Anne Rice, scénariste du film, choisit par ailleurs cette fin nouvelle au-delà de son roman à la note plus sobre. Le constat est par ailleurs étonnant : si l'auteure a reproché au début du tournage le choix de Tom Cruise4, sa nouvelle fin ne peut que porter au mieux la composition et le sens érigé tout au long du film par l'acteur. Ce dernier surprend le journaliste et le film en lui-même, brisant la vague mélancolique prête à s'ériger le long de la ballade en voiture, alors que Malloy commençait à réécouter le sinistre monologue de celui avec qui il venait de s'entretenir.

Si Neil Jordan conclut son film sur Lestat, c'est également pour signaler l'importance d'un personnage revenant régulièrement dans la série d'Anne Rice. Presque en double clin d'œil, le montage embellit l'éclat de rire final de Lestat par l'entrée sonore de la célèbre chanson Sympathy For the Devil des Rolling Stones. D'une part, le choix affirme la primauté du protagoniste sur son rival romantique et son écrasement, comme si le long récit n'avait été qu'une mascarade pour cacher la véritable monstruosité amusée du vampire ; d'autre part il fait référence au devenir de Lestat dans The Vampire Chronicles, puisqu'il deviendra... rockeur dans la suite du récit.
 
Si Entretien avec un vampire est d'une place discrète dans la filmographie de Tom Cruise, il n'en est pas moins une charnière : précédant le succès de Mission : Impossible (Brian de Palma, 1995), la fascination exercée par Eyes Wide Shut, le film les annonce par l'entrée dans une certaine ambiguïté prégnante, entre cruauté, séduction moqueuse, dynamisme. Ces qualités transparaissent parce qu'elles affrontent la dialectique romantique du film entier, et sa cristallisation dans l'autre pôle masculin. En quelque sorte, Lestat l'emporte sur Louis, et Tom Cruise est bel et bien la star du film, en dépit de l'omniprésence vocale et physique de Brad Pitt. Le rockeur contre le romantique.

 

1 « Ne le vois-tu pas ? Je ne suis l'esprit d'aucune époque. Je me sens étrange partout. Je l'ai toujours été. - Louis, c'est cela l'esprit qui contamine ton époque. Son essence même. » Dialogue entre Louis (Brad Pitt) et Armand (Antonio Banderas).
2 « Tu t'es entiché de ta nature humaine ! » Lestat (Tom Cruise).
3 « Oh, Louis, Louis, toujours en train de pleurnicher ! » Lestat.
4 Reproche dont elle s'est excusée après la sortie du film, considérant que l'acteur incarnait au mieux le rôle de Lestat. Le premier choix d'Anne Rice pour interpréter le vampire  se dirigeait vers l'acteur néerlandais Rutger Hauer.




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