Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Sorties
Li-chen Kuo

Leviathan, un documentaire sensoriel

A propos de Leviathan de Lucien Castaing-Taylor & Verena Paravel (2013)




Qu’est-ce que le Leviathan ? Un monstre marin ? Un serpent de mer ou une grosse vague ? 

On dit que c’est un documentaire. Mais, pourquoi pas simplement un film ? 

Réalisé par deux cinéastes également anthropologues – Verena Paravel et Lucien Castaing-Taylor – qui appartiennent au laboratoire « ethnographie sensorielle » (Sensory Ethnography Lab ) situé à l’Université d’Harvard, Leviathan, loin d’être une étude universitaire, cherche plutôt une expérience sensorielle vécue dans un chalutier flottant au milieu de la mer. Un voyage dans l’enfer des eaux.

Au commencement.
Une image noire. De celle-ci surgit discrètement une masse rouge (du bruit vidéo) en bas de l’image. Elle flotte sur ce fond noir, au bord du cadre. D’autres morceaux de couleurs interviennent dans le noir. Mais trop sombre, l’image ne semble être qu’une composition de quelques couleurs vives, jaune, rouge ou verte. Petit à petit, la masse de couleurs commence à prendre forme : une veste de pêcheur, un filet de pêche. Ce tableau abstrait se transforme en scène de nuit, sur un navire, dans lequel des pêcheurs travaillent. L’intensité de ces couleurs paraît étrange dans l’océan : elle révèle une peur de perte, perte de repères.
Leviathan, un documentaire sensoriel

Hissée par une grosse chaîne, l’énorme pêche est relevée. Le grincement du métal rend compte de la force mécanique et industrielle. Les poissons embarqués sont immédiatement évidés et décapités par les pêcheurs sur des gestes rythmés et systématiques. L’écoulement du sang rougit le bord du navire. Cette fois-ci, c’est la nature qui révèle son intensité.

Le film est constitué de longs plans-séquences, mais il existe une dynamique interne dans l’image, créé par son dispositif de filmage. Une dizaine de caméras GoPro (pas plus grandes que la paume d’une main), attachées partout – sur le corps d’un pêcheur, au bord du bateau, dans une main, sur un stick... – permet une multiplication de points de vue : du pêcheur, de l’oiseau ou du poisson...

« […] as much as we wanted to come up with the film from the human perspective: the anthropologized representation of this encounter at sea with all the different players and agents, humans and non-humans, animals and non-animal, there was a danger in supposing that these shots are purely mechanistic. A kind of technological perspective that there is no filmmaking or directorial agency whatsoever, that you can just place these cameras and let them do the work. »

« The way we capture things is with our bodies. We don't necessarily look through the viewfinders but we are there, trying to experience the friction with the real world. I think that's why people tell me that our films are different. It's not from a cinephile's point of view. »

( in « Interview: Lucien Castaing-Taylor and Véréna Paravel on LEVIATHAN and the Possibilities of Cinema »)
 

Cet attachement au corps fait que l’image cinématique correspond totalement au mouvement du filmeur. Autant objectifs que subjectifs, soit un gros plan sur ce qui se passe entre deux mains, ou un plan général tourné vers le ciel couvert d’oiseaux, ces points de vue variés permettent de faire l’expérience de vie de différents corps et rythmes. Ces images provoquent donc une sensation très physique et une confrontation presque corporelle. Ainsi se crée une proximité immédiate entre le filmeur/pêcheur et le spectateur. Ce vécu partagé intensifie ce mal de mer – vertige total.

Les 150 heures d’images tournées sont comme de la « matière brute ». Sans interview ni commentaire, ce « documentaire » se forme dans le modelage de la matière audiovisuelle – le montage et le travail sonore. Cette expérimentation représente bien l’esprit du laboratoire d’« ethnographie sensorielle ». Mais est-ce encore du « documentaire » ? Ou plutôt un « document » expérimental ? Où nous amène-t-il ? La vie sur ce chalutier est monotone – sans être totalement prévisible. La lenteur du film s’inscrit dans le flottement constant de la caméra entre l’eau et la surface, rythmé et répétitif. C’est pourtant l’essentiel de la vie du pêcheur – l’ennui mouvementé. Après le vertige provoqué par l’agitation de la mer et de la tuerie, il ne reste que la perte totale de repères, à la fois géographiques et psychologiques. Ce sentiment se révèle dans la vivacité de la mer, la brutalité de la tuerie et aussi la fatigue du pêcheur. Il évoque également la dimension métaphorique de la relation entre le corps et son environnement.
Leviathan, un documentaire sensoriel

« C’est expérimental dès qu’on ne sait pas ce qu’on est en train de faire. »
Cette nouvelle proposition pour le genre du documentaire se construit à travers la sensation matérielle et physique. Ce cinéma demande avant tout de le « sentir », d’en faire l’« expérience ». En expérimentant, ce film dépasse le statut de documentaire conventionnel et élargit le sens de l’expression « genre cinématographique ».
 

Leviathan de Lucien Castaing-Taylor et Verena Paravel. Documentaire. Sorti le 28 Août 2013.
Leviathan, un documentaire sensoriel




A lire également
< >

Jeudi 12 Novembre 2015 - 10:44 Grand soir, petit matin

Jeudi 13 Août 2015 - 16:00 Sabotage