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Jeudi 13 Août 2015
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Mission : Impossible – Protocole Fantôme, Brad Bird, 2011
Mission : Impossible – Protocole Fantôme, Brad Bird, 2011
La saga cinématographique Mission : Impossible fut initiée par Tom Cruise en 1996. Avec son agent Paula Wagner, il vient de fonder la Cruise/Wagner Company, société de production qui allait lui permettre de financer ses propres films. Acteur et producteur, Cruise put bâtir l’une des franchises les plus intéressantes qui puisse exister en ce sens qu’elle témoigne à la fois de la politique des auteurs et de celle des acteurs, selon le mot de Luc Moullet.
Politique des auteurs, par le choix des cinéastes qui se sont succédés à la réalisation des quatre premiers épisodes. Chacun aura su projeter sur une franchise codifiée son propre style, conférant à la saga une hétérogénéité – d’aucuns parleront d’originalité – qui aurait pu lui être fatale.
Politique des acteurs, par ce qui permet d’unifier les différents épisodes : la persona de Tom Cruise. Les films successifs illustrent en effet l’évolution d’un acteur qui n’hésite pas à réaliser ses propres cascades, mais tiennent aussi compte de l’image de Cruise chez le public. Au sommet de sa gloire, Cruise exécute sa mission (presque) seul pour les beaux yeux de Thandie Newton. En disgrâce, Cruise s’entourera d’une jeune équipe moins aguerrie que lui pour nuire au projet diabolique d’un terroriste russe. Les affiches internationales des différents films mettent en évidence ce positionnement stratégique : si, dans les trois premiers volets, Tom Cruise occupe seul l’espace, il est entouré de coéquipiers dans le quatrième et cinquième volet.

Leonard Nimoy, Peter Lupus, Greg Morris et Peter Graves dans la série originale de CBS.
Leonard Nimoy, Peter Lupus, Greg Morris et Peter Graves dans la série originale de CBS.
La franchise Mission : Impossible est l’adaptation sur grand écran de la série télévisée du même nom, créée en 1966 par Bruce Geller pour la chaîne CBS. La série pourrait être qualifiée de « sérialisante » : le schéma narratif est reconduit d’un épisode à l’autre, reproduit « en série » justement, sans qu’un épisode ne dépende du précédent. De ce choix artistique découle ainsi un nombre important de codes, conférant à la série une forte identité auprès du public : le briefing, par magnétophone ; les maquillages, masques et autres déguisements pour tromper l’ennemi ; la musique de Lalo Schifrin qui ponctue tout climax. La série montre ainsi toute sa puissance baroque, en présentant une équipe d’espions comme une troupe de comédiens qui parvient, grâce à la compétence de chacun, à faire illusion, le temps d’une scène.

Il est convenu de considérer Mission : Impossible comme un extraordinaire blockbuster en même temps qu’un grand film de Brian De Palma. Le long-métrage est comme en apesanteur par rapport au reste de la franchise, il est un idéal atteint mais indépassable, compromis sublime entre divertissement de grande qualité et prolongement de l’obsession majeure d’un cinéaste en état de grâce – la trahison. Dépasser Mission : Impossible reviendrait à proposer le plus grand film d’action jamais réalisé.
Aussi, le film consacre Tom Cruise comme un action hero de premier plan, à une période faste où Pierce Brosnan incarne un James Bond perdu dans les vestiges de la Guerre Froide, où Bruce Willis achève d’inscrire John McClane au panthéon des héros de notre jeunesse.

Le film s’ouvre sur un plan de télévision, comme un clin d’œil à la série adaptée. Ce qui se joue ici nous ramène à la dimension baroque du programme de Bruce Geller : faux décor, faux visage, fausse mort. La dislocation du décor, aussi rapide qu’inattendue, élargit la perspective du téléspectateur qui devient spectateur ; le film peut commencer.
Le générique d’ouverture est en ce sens une grande réussite. Alors que les épisodes réalisés par John Woo et J.J. Abrams se contentent d’un générique classique, qui ne perturbe pas la narration d’une intrigue naissante, ceux de De Palma et de Bird ont le mérite d’être constitués d’habiles flashes forward. Si celui du quatrième volet se montre plus lisible, en présentant une boucle temporelle et spatiale représentée par la mèche allumée, permettant ainsi de nous donner un avant-goût des lieux et des scènes à venir, celui du premier épisode se veut beaucoup plus manipulateur. Tout est là, mais sans le sens : la scène en rappel à Langley, la preuve que Jim Phelps est un traître… De Palma affectionne ce procédé qu’il emploiera à nouveau pour la bande-annonce de son film Femme fatale, qui a l’audace de présenter le film dans son intégralité, mais en accéléré.

Mission : Impossible, Brian De Palma, 1996
Mission : Impossible, Brian De Palma, 1996
L’une des scènes emblématiques de Mission : Impossible est sans aucun doute celle de la  descente en rappel dans les locaux de la CIA à Langley. Elle sera reprise dans tous les films de la franchise et s’impose comme un moment clé des différents épisodes. Mission : Impossible ne cessera de montrer Tom Cruise sous différents masques, censés duper l'adversaire, mais le retirera toujours pour ces scènes essentielles où la prouesse physique de Tom Cruise le rapprochera toujours un peu plus, pour le public, d'un Buster Keaton qui aurait remplacé l'éternelle quête d'amour par la quête d'information.
Dans le film de Brian De Palma, elle repose sur la nécessité de rester silencieux, de ne pas laisser s’infiltrer la moindre trace humaine dans un lieu entièrement informatisé. La force de l’homme et ses fluides livrent une lutte épique contre une salle aseptisée. La moindre expression humaine, comme une goutte de sueur ou un éternuement, pourrait mettre en péril la mission. Il est intéressant de noter que ces ressorts dramatiques seront totalement balayés dans les épisodes suivants, qui se concentreront davantage sur la physique des corps face au vide. La surenchère sera donc sans limite, comme si l’aspect spectaculaire de cette séquence cruciale donnait une idée de la qualité du film. Brad Bird ira jusqu’à offrir deux séquences de rappel : la première, avec Tom Cruise, suspendu à la Burj Khalifa, la plus haute tour du monde située à Dubaï, la seconde, avec Jeremy Renner, aimanté et tenu en apesanteur dans un système de ventilation par un robot contrôlé à distance. Cette dernière séquence, tout comme celle en apnée dans le dernier volet, démontrent à elles seules le glissement des enjeux dramatiques : il ne s’agit plus de descendre discrètement en rappel mais de plonger sans hésitation dans le vide. Ces nouveaux enjeux ne sont pas sans conséquence d’un point de vue esthétique. Ils amèneront par exemple un cinéaste comme J.J. Abrams à privilégier des travellings virtualisés qui épousent la rapidité du mouvement de l’agent Hunt.
La scène du premier film est au contraire la plus construite mais aussi la plus cérébrale. Le morcellement de la scène, des valeurs de plan qui vont du plan de demi-ensemble en plongée jusqu’au très gros plan en contre-plongée, font de cette séquence la plus longue de toute la franchise. Elle dure en effet un quart d’heure, contre six minutes pour celle de Ghost Protocol à Dubaï (nous admettons ici que la séquence, qui désigne une unité d’action mais pas forcément de lieu ou de temps, dure un quart d’heure dans le premier volet de la saga puisque toute l’action à Langley n’est tournée que vers cette scène en rappel, contrairement à la séquence à Dubaï où l’escalade de la tour n’est qu’une péripétie parmi d’autres).

La spécificité de l’épisode réalisé par Brian De Palma vient de la meilleure scène du film, qui a attiré les foudres des fans de la série télévisée, celle où Ethan Hunt comprend que Jim Phelps est un traître. C’est là la différence majeure entre ce film et les autres volets, qui ne seront pas aussi radicaux dans la trahison de la série, mais également dans la trahison d’un personnage.
Jim Phelps était une figure intouchable. Incarné depuis toujours pas l’acteur Peter Graves, en dépit des changements de casting (la série a connu un reboot constitué de deux saisons seulement en 1988 sur ABC avec Mission : Impossible 20 ans après), Phelps était le chef d’équipe de la série. Il sera concurrencé puis vaincu par Ethan Hunt, personnage créé pour le cinéma.

Mission : Impossible, Brian De Palma, 1996
Mission : Impossible, Brian De Palma, 1996
La scène se déroule à la gare de Liverpool Street1. Jim Phelps revient d’entre les morts et discute avec Hunt de la mission ratée à Prague. Les images de l’échec de cette mission sont revues et corrigées par les soins du cinéaste ; son point de vue épouse ici celui d’Ethan. La source des images semble inconnue, en contraste avec le discours énoncé : Jim affirme que la taupe lui ayant tiré dessus est Kittridge, son propre chef, à la recherche d’Ethan le faux coupable, alors que les plans du flash-back nous offrent les quelques images supplémentaires qui nous permettent de comprendre que Jim s’est tiré lui-même dessus, simulant un assassinat en choisissant de ne pas montrer à Ethan son propre doigt appuyer sur la détente mais ses mains ensanglantées. Le film crée alors ce que Georges Didi-Huberman appelle des images malgré tout, des images de l’imaginaire qui, même si elles sont inexactes, infidèles au réel, peuvent illustrer l’événement produit. Ainsi, à l’exception de la mort de Jack sur l’ascenseur, possiblement imaginé par Jim puisque le retour au présent présente un plan sur son visage simulant un choc, tous les autres plans du flash-back cette fois-ci revu et corrigé ne sont le fruit que de l’imagination d’Ethan, qui n’a pas pu assister aux meurtres des membres de son équipe. Elles sont pourtant irréfutables, puisqu’elles présentent, peut-être avec inexactitude, les faits réels.
Cette séquence voit donc un élève dépasser son maître, non par le simulacre d’un masque, mais par un jeu d’acteur, non par la force, mais par l’esprit. Cette parenthèse métaphysique dans la franchise marque la singularité de ce film, et aussi sa supériorité. Elle put ainsi  débarrasser la franchise de la transition entre télévision et cinéma, en remplaçant une figure majeure de la série télévisée par un héros de cinéma, amenant avec lui de nouveaux codes, et les fondations nécessaires à une saga solide dont le succès ne s’est jamais démenti.
 
1 Ce paragraphe reprend des éléments de mon texte consacré à Mission : Impossible, publié en 2010 sur punctum-vertigo.blogspot.fr et larevuedesressources.org, sous le titre Le voir pour le croire.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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