Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Sorties

Nonchalance du favori

A propos de House of Cards de Beau Willimon (2013)




Nonchalance du favori
La première saison de House of Cards a été saluée pour son esthétique soignée, entre teintes jaunes et blanches, qui semblait témoigner d’une ambition réaliste. L’un des codes distinctifs de la série est pourtant son utilisation ponctuelle de l’aparté. Frank Underwood, chef de la majorité parlementaire, nous fait don, à nous, téléspectateurs, de ses attentes et ses craintes, et expose au grand jour sa stratégie de l’instant. Parfois, un simple regard suffit, un regard arrogant, sûr, qui assoit l’autorité d’Underwood sur une diégèse sous contrôle. Underwood fait l’histoire autant que l’Histoire, s’amuse à ridiculiser un syndicat d’enseignants tout en profitant de la mort d’un enfant pour briser une grève, sans oublier de nous saluer, au milieu de l’immense foule qui écoute le discours d’investiture d’un nouveau Président qu’il a contribué à faire élire.

Le cynisme absolu d’un tel personnage combiné à la pratique régulière de l’aparté ne permettent plus le doute : la distanciation – volontaire – accentue la veine comique de la série. House of Cards a beau se vêtir d’apparats de contemporanéité (Twitter, Youtube, smartphones, chaines d’informations, blogs, opposés à la presse écrite), l’œil ne ment jamais ; le regard de Frank Underwood est le même que celui de Bugs Bunny ou, parfois, d’Oliver Hardy : l’apparente nonchalance du favori, qui est un signe supplémentaire d’assurance.
La violence des cartoons ou des Laurel & Hardy trouve d’ailleurs un écho dans la série. Si la conséquence d’une action violente est consciente pour soi, elle ne l’est jamais pour autrui. C’est, par exemple, un doigt planté dans l’œil d’un ami lors d’une chamaillerie, ou une caisse de dynamite qui nous tombe sur la tête. Dans ces films ou dans House of Cards, la mort (politique dans le cas de la série) n’existe pas, la renaissance est toujours possible, comme dans les FPS (First Person Shooter : jeu vidéo de tir à la première personne) auxquels joue Underwood le soir en secret. Cette mort politique, même si elle est frôlée (lors du débat raté sur la réforme de l’éducation), n’a pas lieu d’être dans un système aussi évanescent qu’un château de cartes. Tous les coups reçus sont l’occasion pour Underwood de rebondir. 

L’avantage capital qui fait du sénateur le favori dans cette longue bataille pour le pouvoir tient dans la distinction qu’il fait entre pouvoir et argent. Selon lui, l’argent est comparable à une « maison en kit qui s’effrite au bout de dix ans », alors que le pouvoir tient davantage de la maison en pierre qui dure plusieurs siècles. C’est la compréhension de cette subtilité qui lui permet de s’adresser au spectateur via l’aparté, puisqu’il maîtrise le temps et l’organise en rituels. Parmi eux, la cigarette quotidienne partagée avec son épouse à la fenêtre d’un appartement. Lorsque, vers la fin de la saison, la femme d’Underwood, Claire, quitte momentanément le domicile conjugal, le sénateur se retrouve seul, à la fenêtre, fumant sa cigarette aux aurores. Derrière lui, la fenêtre des voisins. Il nous parle, fait le point sur sa situation politique, critique, conjugale, qui l’est tout autant, mais fait le pari que la fenêtre derrière lui va s’éclairer comme tous les jours à sept heures moins le quart, autrement dit dans quelques secondes. Un travelling avant resserre le champ, comme si les chances de succès s’amenuisaient au même rythme que l’espace. Ce travelling avant fait toutefois disparaître le cadre de la fenêtre pour nous rapprocher du miracle attendu : la fenêtre des voisins s’est éclairée. Même au bord du gouffre et à la manière d'un joueur d'échecs, Frank Underwood fait d’une évidence calculée sa victoire pour celui qui le regarde et le juge. C’est là le secret de sa réussite.
Nonchalance du favori

Nonchalance du favori

House of Cards de Beau Willimon. Avec Kevin Spacey, Robin Wright, Kate Mara, Corey Stoll, Michael Kelly, Sakina Jaffrey, Michael Gill. Sorti le 1er Février 2013 sur Netflix, diffusée depuis le 29 Août 2013 sur Canal Plus.
Nonchalance du favori


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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