Feux Croisés
Jeudi 31 Octobre 2013
Sorties
Sidy Sakho

Pleines formes

A propos de Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des Plaines) d'Arnaud Desplechin (2013)


Calme sans être forcément sage, serein sans être totalement apaisé, le dernier film de l'auteur de Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) témoigne d'une clarté d'esprit largement inscrite dans la précision du trait. Un grand film en mode mineur.



Pleines formes

Jamais film d'Arnaud Desplechin n'aura semblé aussi facile d'accès, juste porté par le beau souci de laisser le récit suivre son cours autonome, sans crise ou désamorçage susceptibles de contrer son aboutissement. Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines), son septième long métrage, se veut un opus relativement clair, lisible de bout en bout, tout à la disposition de la seule rencontre et de l'apprivoisement mutuel de deux hommes, un psychanalyste français (Georges Devereux, auteur du livre dont ce film est adapté) et son patient américain (James "Jimmy" Picard, Indien Blackfoot rescapé lors de la Seconde Guerre mondiale d'un accident en terre occupée). Apprivoisement tenant bien sûr du caractère officiel et fonctionnel de leur lien, mais tout autant du goût de l'un et l'autre pour ce qui prendra la forme progressive d'une conversation au long cours.


Sans réel sous-texte amoureux, la fréquentation de Picard et Devereux devient surtout le lieu d'une curiosité, une attention croissante de chacun à ce qui constitue foncièrement son interlocuteur. De son patient, le médecin cherche autant à débusquer la cause enfouie, communément biographique et mentale, de l'actuel déséquilibre physique qu'il lui accorde le droit d’être maître de son récit, et ainsi prendre progressivement les manettes de sa thérapie. Les mots de Jimmy P., les flash-back, rêves, visions et autres hantises qui les illustrent ou les contredisent sont aussi bien ceux d'un homme en quête de salut que d'un malade se découvrant à mesure également médecin de lui-même. Devereux ne semble pas faire de la remontée vers le Sens de l'Indien des plaines une attestation de pouvoir, mais un pur processus d'accompagnement, voire de compagnonnage.


Cette perspective amicale de la parole n'est pas neuve dans ce cinéma. On peut même dire qu'elle a contribué à asseoir la réputation pas toujours flatteuse de Desplechin en auteur de films bavards. C'est cependant omettre que tous ses films se sont immédiatement présentés comme supports d'une remontée vers les origines, aussi bien en termes d'extraction sociale et culturelle (entrée dans un monde qui n'est pas le nôtre dans Esther Kahn ; vaines tentatives d'échappée à un monde trop établi, dans Comment je me suis disputé, Rois et Reine et Un Conte de Noël) que d'obsessions et de questionnements ayant fait de chaque protagoniste ce qu'il est (une rupture amoureuse impossible, une amitié maléfique, une filiation non assumée...). Faire un film, pour Arnaud Desplechin, a toujours été et reste une occasion de faire le point, regarder ses grandes idées en face. Théorique, programmatique, son art l'a au fond toujours été.


Aussi, cette adaptation tardive d'un livre l'ayant interpellé dès ses débuts permet-elle d'enfin juger si la matière psychanalytique, prégnante dans toute l'œuvre, était naturellement vouée à devenir l'objet d'un film entier. Autrement dit : le cinéma de Desplechin est-il si disposé à trouver toute une dynamique dans la tête et les mots d'un personnage, sans qu'il soit bien utile de feindre de parler d'autre chose, soit ce qui dépasse cette projection singulière ? La réponse est oui. Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines), sans être son meilleur film, s'impose sans mal comme le plus honnête dans ses intentions, et donc, à terme, le plus désarmant. Compagnons, Picard et Devereux se retrouvent au fil des jours et se parlent comme jamais d'autres personnages des films antérieurs ne l'auraient fait.


Si l'on peut faire un reproche à ce cinéma, c'est sans doute celui de s'être au fil du temps comme installé et conforté dans de ce qui devenait à mesure une observation – certes virtuose et presque toujours revigorante – des petites rivalités humaines. Une poignée de personnages contraints de composer ensemble dans le cadre d'un microcosme partagé (de Normale Sup à la famille judéo-chrétienne, en passant par la scène du théâtre londonien) tentaient tant bien que mal de sortir entiers de plus de deux heures – sinon trois – de rictus, esquives, tacles méchants, croches-pieds et autres déclarations frontales d'inimitié. La rupture, le désamour étaient une fête, presque un manège. Heureusement que la forte personnalité d'un cinéaste infiniment soucieux de structure, de parallélismes, de mise en scène parvenait malgré tout à faire tenir histoires et personnages sur leurs pieds, et ce malgré l'appel constant de la chute.


Dans Jimmy P., toutes les figures de style de l'auteur restent présentes, de l'ouverture à l'iris à la surimpression, du nappage musical tout en cordes de l'inestimable Howard Shore à l'énonciation face caméra de la dernière lettre d'un être aimé (sublime séquence du départ de Madeleine, la maîtresse de Devereux, jouée par la très gracieuse Gina McKee). Desplechin reste lui-même et l'on ne s'en plaindra pas. Mais quelque chose, cette fois, semble plus près du cœur, du corps et de la perception directe du personnage que de l’ambitieuse trame littéraire et théâtrale du récit. Avant de penser « film », « cinéma », le cinéaste semble ici penser rencontres et séparations, au sens où jamais ces événements auront été abordés par lui avec aussi peu d'emphase, simplement donnés dans le dessin de leur fait.


Nous définissions plus haut le lien du psychanalyste et de son patient comme un juste partage des responsabilités... Peut-être faut-il être plus précis quant à la condition de ce partage. Il ne fait aucun doute que l'un des enjeux de Jimmy P. était pour Arnaud Desplechin de réaliser un beau film « en compagnie des hommes », où la pudeur des propos n'a d’égale que l'évidence du plus haut respect. Reste que ces deux hommes sont aussi unis par un rapport difficile à deux femmes qui pourraient ou auraient pu mieux équilibrer leurs parcours respectifs.  


Jimmy a eu une fille d'un premier lit, désormais adolescente. Anecdotique a priori, l'histoire liant l'Indien de plaines à Jane, la mère de sa fille, donnera pourtant lieu au plus beau moment du film, voire le plus décisif. Malgré le refus premier de cette paternité, malgré son mariage avec une autre femme, ses aventures diverses, Jane, il s'en rend compte en la ressuscitant provisoirement pour Devereux et pour nous, lui aura dans sa disparition rappelé que quelque chose reste à rattraper. La dernière séquence du film, dans sa sobriété même, apparaît alors comme un véritable pas, une ouverture à la vie par l'achèvement du récit justifiant tout le cheminement passé.


Devereux, quant à lui, ne semble pas prêt à renouer avec l'Europe, qui l'a pourtant généré (d'origine austro-hongroise, il a francisé son nom). Élisant l'Amérique comme terre d'adoption, terre qui a vu naître un homme à qui il demandera de ne jamais renier son nom de baptême blackfoot, il consent aussi à ne pouvoir vivre sa vie rêvée avec Madeleine, l'aimée. Dans le lien des deux hommes, quelque chose se joue donc de la question féminine (mère, femme, maîtresse, fille) interdisant tout soupçon de misogynie ou d’exclusion au profit d'une très subtile perspective de réconciliation avec l'autre sexe. Là où, a contrario, il fut justement reproché à Desplechin il y a dix ans, pour sa libre adaptation de la pièce d'Edward Bond, La Compagnie des hommes, de n'avoir su que faire d'un unique personnage féminin, joué par Anna Mouglalis, dont les rares interventions l'isolaient plus qu'elles ne la raccordaient à cette grande histoire d'hommes.


Cette sagesse inédite, cet apaisement que n'annonçaient pas des films comme Rois et Reine ou Un Conte de Noël incombent-ils nécessairement à la seule maturité ? Arnaud Desplechin, adaptant enfin un vieux livre de chevet, changeant de langue pour la seconde fois (après Esther Kahn en 2000), important ses éternelles interrogations et sa méthode en cette terre américaine cinégénique par excellence, devient-il pour autant l’antithèse d'un auteur français de films bavards ? Rien n'est moins sûr. Ce que semble plutôt annoncer Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines) pour la suite des aventures de l'auteur de La Sentinelle, c'est une possible aspiration à l’œuvre mineure ne valant aucunement comme perte d'ambition.


La force et la singularité de ce cinéma ont toujours reposé sur un plaisir manifeste de Desplechin à écrire les conséquents récits d’âmes perdues, à grand renfort de divagations narratives et formelles s'assumant comme telles. Il y a cependant toujours eu quelque chose de profondément humble, d'un peu artisanal, presque « classique » dans la manière du cinéaste de construire ces films, jusque dans ses plus folles audaces (et elles sont nombreuses, y compris dans ce dernier opus). Chaque film, en même temps qu'il se déroule, s'assume comme film, comme pure fabrication. Le cinéma n'aspire jamais à s'imposer comme autre chose qu'une projection, pour l'auteur comme pour ses personnages et ses possibles spectateurs. Dans cet art de ne surtout pas prétendre à la vérité, ce naturalisme inversé ouvrant la porte à toutes les bifurcations et vues de l'esprit, un film comme Jimmy P., par son apaisement même, s'impose comme le produit d'une égalité d'intention et d’exécution des plus admirable. Un film en pleine(s) forme(s), tout simplement.


Jimmy P. (Psychothérapie d'un Indien des plaines) d'Arnaud Desplechin. Avec Benicio Del Toro, Mathieu Amalric, Gina McKee, Larry Pine, Joseph Cross, Elya Baskin, Michelle Thrush. Sorti le 11 Septembre 2013.
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