Feux Croisés
Vendredi 21 Septembre 2012
Dossiers

Resnais au lycée




Hiroshima mon amour, Alain Resnais, 1959
Hiroshima mon amour, Alain Resnais, 1959
En 2009, l’option cinéma de l’enseignement secondaire proposait trois films à l’étude : 2046, La Mort aux Trousses et Hiroshima mon amour.
Chaque film était méticuleusement analysé, plan par plan, du générique au mot « Fin ». Un travail titanesque, puisque les films devaient être appris par cœur, comme on apprend des poèmes au primaire.
Je me souviens de ce premier contact avec le film de Resnais. A cause d’une mauvaise coordination entre différents lycées parisiens, il était impossible de faire entrer tout le monde à la projection du film à L’Arlequin. C’était en 2008, j’étais en première et donc, non-prioritaire.

Il fallait se résigner à découvrir le film au lycée, le même jour, sur un écran plus petit, en DVD. C’était presque une punition. J’attendais énormément de ce film, dont le simple titre faisait partie de ces expressions populaires (entendez, connues de tous). Le film commence enfin, il en amuse certains, qui trouvent le phrasé d’Eiji Okida ridicule, mais qui surtout se moquent de la voix d’Emmanuelle Riva, pendant féminin de Jean-Pierre Léaud. Nous ne nous le cacherons pas plus longtemps : le cours abritait quelques personnes idéalistes, qui tenaient le cinéma en haute estime (symptôme d’une jeunesse en recherche de cause à défendre), mais aussi quelques cons. Ce clivage me forçait à appuyer davantage mes positions, lesquelles me situent plutôt dans la première catégorie présentée ci-dessus.
On entendait des rires donc, mais aussi des réactions exacerbées à la vue d’images choquantes ; des enfants irradiés qui perdent leurs cheveux, un œil opéré, des doigts collés, des peaux meurtries. Ce petit jeu commençait à m’agacer : certains élèves avaient décidé d’être eux-mêmes en représentation durant la projection. Il fallait exister dans la pénombre d’une salle de projection, s’accaparer le filtre de lumière du vidéoprojecteur pour briller de mille feux, pour ne pas crouler sous le poids du film. Le film était trop lourd.

A partir des séquences qui explicitent la romance à Nevers, la salle se fait plus silencieuse, plus impliquée dans le passé tourmenté d’Elle.
L’année scolaire de terminale, l’année suivante, était, je l'ai dit, divisée en trois films. Il fallait chercher à se documenter au mieux pour chaque œuvre, afin de mettre en relief notre analyse de séquence.

Pour Hiroshima mon amour, deux éléments ont forgé l’importance de Resnais dans mon esprit. Tout d’abord, la projection, dans cette même salle, de Nuit et Brouillard. J’avais vu, au collège, une importante quantité d’images de la Shoah. Mais pas celles-ci. Je n’avais pas vu un képi sur le quai d’une gare française, gare qui déportait en silence des inconnus qui avaient le tort d’être juifs, tziganes, résistants. Je n’avais pas vu non plus les seaux remplis de têtes humaines. En somme, je n’avais rien vu. Le film m’a profondément choqué par ses images et ému par le verbe de Jean Cayrol, d’une justesse et d’une actualité étonnantes.

Ensuite, c’est un document sonore extraordinaire, que l’on trouve dans les suppléments du DVD d’Hiroshima mon amour : une lecture du scénario par Marguerite Duras et Emmanuelle Riva. Celle qui était moquée pour sa voix jugée dissonante lisait le film. Je me souviens de cette nuit, allongé dans mon lit, où j’écoutais le film, sans images. L’enregistrement datait de 1966, sept ans après le film, donc, mais je retrouvais cette intensité, cette profondeur dans un dialogue amoureux complexe, abscons et hyper-sensible, fait de non-dits, d’ellipses, de poésie. Les images de Resnais cimentent les paroles de Duras puisqu’elles s’appuient sur des images d’archives et aussi une fiction japonaise.
Sans ces images, seule reste la poésie du verbe Duras, de la voix Riva, cette même voix qui m’a guidé cette nuit-là vers un sommeil serein.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


A lire également
< >

Dimanche 2 Mars 2014 - 16:54 La mémoire du monde

Vendredi 21 Septembre 2012 - 14:41 Vous croyez avoir tout vu (de Resnais, du cinéma)