Feux Croisés
Vendredi 21 Septembre 2012
Dossiers
Jérôme Dittmar

Resnais vs. Deleuze, The Final Round




Gilles Deleuze
Gilles Deleuze
La politique des auteurs a rendu les cinéastes complices des dogmes inventés par la critique. Sans toutes les ressources des théories défendues par feu les Cahiers du cinéma, les films n'auraient sans doute pas pris le même visage. De cette liaison est née parfois des rapports incestueux débouchant sur des œuvres qui finirent par ressembler à leurs théoriciens. Les derniers films d'Alain Resnais, Cœurs (2006) et Les Herbes folles (2008) sont ainsi devenus, sans qu'on s'en rende compte, des films posthumes de Gilles Deleuze. Ils sont un peu plus que la caricature de L'image temps, mais leur mise en scène appliquée. Le petit théâtre de Resnais dont on veut saluer avec ironie la jeunesse est devenu le discours d'un autre. Peut-être n'est-ce pas un hasard pour un auteur souvent taiseux qui s'est bien accommodé de « laisser dire ». En se glissant dans les concepts du philosophe, Resnais s'est rangé là où l'attendait son génie. A l'endroit où l'expression la plus haute de son oeuvre fut exprimée. C'est une façon de prendre la meilleure voie possible pour prolonger sa carrière. Assurément la plus tranquille aussi, il confirme tout ce qu'on savait de lui.

Pourtant, les derniers films d'Alain Resnais peuvent paraitre démentir une quelconque forme d'enlisement. La vitalité de mise en scène des Herbes folles avait tout pour faire croire à un nouveau terrain d'expérimentation ludique chassant les aspects plus mortuaires de Coeurs. Mais à quels services étaient ces forces malicieuses, sinon celles encore des strates compliquées d'espace-temps ? Dans quelle mesure cette badinerie formelle n'était-pas la reprise supplémentaire des grammaires du Nouveau roman ? Virtuose toujours, Resnais serait-il de ces hommes sans âge pétillant comme à leur début ? Ou a-t-il toujours été vieux ? Disons plutôt que l'image cerveau étant devenue désormais une enseigne historique, depuis qu'elle a été hyper théorisée (par Deleuze et les autres qui l'ont répétée), le cinéma d'Alain Resnais a fini par rendre les armes pour un drôle de K.O, ni technique, ni aux poings, juste létal. Les films de l'auteur d'Hiroshima mon amour sont désormais seuls, point d'image mouvement, pas de succession, nul enchainement, on ne sait quoi en faire, pas plus pour s'en inspirer qu'éclairer les autres. Ils ne mènent plus que sur rien, au mieux une belle routine (deleuzienne) dans laquelle il fait bon vivre, au chaud, comme devant des objets de pure virtuosité fermée. On appelle ça aussi l'académisme.

On ne sait alors trop quoi dire de ces images castrées qui, un peu comme les théories deleuziennes, sont difficilement amovibles. Elles nous ont appris à voir et comprendre quelques uns de nos fonctionnements, mais depuis, pas de suite, pas de relance, juste la continuité impeccable d'un principe de génie toujours plus fidèle à ses théories, pas du tout empiriques. Les mondes imaginaires de Resnais sont aussi devenus notre quotidien, ils font partie de notre routine mentale, à sans cesse jongler toujours plus vite entre les images, l'espace, le temps et la mémoire. On comprend alors pourquoi son cinéma parait se figer toujours plus dans le cristal et un monde théâtral assumant sa pure autonomie, coupant court à l'idée qu'on puisse faire croire que le cinéma deale avec un dehors, quand il n'est que la transaction entre le faux et le vrai. Plus grande s'est faite l'artificialité des films de Resnais, plus elle a voulu coller à ses énoncés deleuziens, jusqu'à les imiter au point qu'ils soient séparés de tout et ne flattent vaguement que l'oeil érudit ou (à l'inverse) naïf. Nous en sommes donc là, arrêtés, pris par une drôle d'arthrite, à ressasser (constamment ou presque) les mêmes labyrinthes, pris des mêmes vertiges, jusqu'à oublier qu'ils ont toujours été les mêmes. Le drame de la critique moderne serait-elle son amnésie ? Sans doute ne pouvait-on pas faire meilleur hommage ironique à Alain Resnais.




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