Feux Croisés
Jeudi 13 Août 2015
Sorties
Chloé Beaumont & Cédric Bouchoucha

Sabotage

A propos de Mission : Impossible – Rogue Nation de Christopher McQuarrie (2015)




Mission : Impossible – Rogue Nation, Christopher McQuarrie, 2015
Mission : Impossible – Rogue Nation, Christopher McQuarrie, 2015
« Examinons le suspense. La bombe est sous la table et le public le sait, probablement parce qu’il a vu l’anarchiste la déposer. Le public sait que la bombe explosera à une heure et il sait qu’il est une heure moins le quart – il y a une horloge dans le décor ; la même conversation devient tout à coup très intéressante parce que le public participe à la scène » : ce sont ici les propos bien connus tenus par Alfred Hitchcock lorsque François Truffaut lui demande, dans le « Hitchbook », de distinguer le suspense de la surprise. Dans ce cinquième opus de la saga de Mission : Impossible, Christopher McQuarrie ose un hommage à la célèbre séquence du Royal Albert Hall de L’Homme qui en savait trop (Alfred Hitchcock, 1956), modèle de maîtrise du suspense. Parce qu’il est effectué au sein d’un blockbuster, le geste devrait être salué. Mais le problème est qu’en multipliant dans cette séquence les enjeux, les personnages et donc les points de vue, McQuarrie fait pire qu’Hitchcock première version. La volonté manifeste de cette séquence était d’offrir une relecture de ce fameux moment de bravoure, en faisant jouir le spectateur par la somme d’informations dont il dispose. Hitchcock confiait également à Truffaut qu’il regrettait que le public ne sache pas lire une partition, sans quoi il l’aurait montrée davantage au spectateur. Ici, McQuarrie marque la note précise qui servira à couvrir le coup de feu d’un point rouge, mais cet entassement d’informations alourdit le dispositif, pour le faire chuter en même temps qu’Ethan Hunt de sa nacelle. De la pureté de l’information, il ne reste rien. A force de vouloir se hisser au-dessus de cinéastes qu’il croit éteints, McQuarrie prouve dans un même geste sa prétention et son ridicule. Il reprend ce qu’il apprécie sans en saisir les mécanismes (le générique de prestidigitateur à la De Palma, qui, lui, avait un intérêt à jouer des images en présentant le traître du film sans qu’on puisse formellement l’identifier, élément absent de Rogue Nation) pour mieux le souiller. A ce niveau, nous ne sommes plus dans le royaume de l’hommage, mais dans celui, plus sinistre, de la fumisterie. La séquence et le film ne font pas participer le spectateur. Contrairement aux meilleurs épisodes de la saga, Mission : Impossible (1996) et Mission : Impossible – Protocole Fantôme (2011), le film ne semble pas vouloir faire appel à l’intelligence du spectateur ; qu’elle prenne la forme d’une réflexion face au faux-semblants et aux images mensongères de Brian De Palma ou d’un amusement vis-à-vis de la vision presque cartoonesque de Brad Bird.

Cet hommage raté s’accompagne d’une volonté d’associer les codes du cinéma d’action contemporain à une histoire d’amour platonique entre Ethan Hunt et Ilsa Faust, qui aimerait évoquer d’autres couples d’espions mythiques comme celui des Enchaînés d’Hitchcock (la troublante ressemblance entre Rebecca Ferguson et Ingrid Bergman aidant). C’est le sens de l’habituelle scène dans laquelle l’espion découvre le contenu de sa future mission. Un vinyle fait place à un écran, le vieil objet à un plus moderne. Mais ce mariage entre l’efficacité de l’action et l’émotion de la romance n’aboutira jamais ; la faute à des rebondissements incessants sur la véritable position de l’espionne britannique. McQuarrie ne voulant pas choisir entre les deux, n’excellant dans aucun des deux domaines, il ne cesse d’alterner ces deux types de scènes pour donner l’illusion d’une profondeur psychologique et une excuse à ses scènes d’action proches de l’esbroufe.

Un autre motif d’inquiétude vis-à-vis de cette fabuleuse franchise vient du déséquilibre naissant entre réalisateur et producteur. Il était jusqu’alors de coutume que le producteur Tom Cruise choisisse un réalisateur porté par un style singulier pour le laisser jouer avec les codes de la saga. Il semble malheureusement qu’à l’aune de Mission : Impossible – Rogue Nation, ce fragile équilibre qui donnait toute sa fraicheur à la franchise tourne à l’avantage du producteur, qui s’affuble d’un réalisateur sans vision, sans saveur, pour mieux maîtriser son image. Ethan Hunt est entouré, mais l’équipe n’a rarement semblé aussi inexistante : Benji n’est plus que l’ombre de lui-même, animé par des traits d’esprit qui ne font plus rire que lui, la trajectoire de l’agent Brandt le ramène à un poste bureaucratique, Luther n’est là que pour servir de caution aux amateurs du premier volet. Quant à Ilsa Faust, elle constitue certes une nouveauté, mais elle n’est en vérité qu’un avatar de Hunt, une figure plus jeune permettant de célébrer le héros historique par une voie détournée.

Tout, dans le film, cherche à valoriser l’intrépidité de Tom Cruise : de la scène d’ouverture, spectaculaire mais survendue avant la sortie du film, jusqu’à la poursuite en moto dans les rues de Casablanca. L’esprit d’équipe qui animait les films de De Palma et de Bird semble voué à disparaître à mesure que l’on considérera le héros pour ses actions mythiques (comme le souligne lourdement la disquaire londonienne au début du film) plutôt que la beauté des actions elles-mêmes.




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