Feux Croisés
Vendredi 21 Septembre 2012
Dossiers

Six personnages en quête de choeur




Nicolas, Odile, Claude, Camille, Simon et Marc se connaissent (ou pas), s’apprécient (ou pas) et vivent à Paris. Cette proximité spatiale suffit à les accorder sur un point : ils cherchent leur voix. Vous l’aurez compris, et surtout, vous l’aurez (déjà) entendu, il sera question de On connaît la chanson, film majeur d’Alain Resnais dans un mode mineur puisqu’il est principalement question du déni de la dépression. Cette dénégation semble également provenir de son auteur qui traite le sujet avec une facétie détonante. Le film prend la forme d’un laboratoire musical où les personnages cherchent à retrouver l’unisson avec eux-mêmes, entre l’expression de leurs pensées et leur corps, autant dire entre l’intériorité et sa manifestation extérieure. 
Six personnages en quête de choeur

1. Airs du temps

 « Bon, ça va ? On y va ? Tout le monde est là ? »

Il suffit de quelques points d’interrogation pour quitter la maison d’un quartier fleuri et nous retrouver dans un lointain Paris. À en croire les croix gammées qui remplacent les tulipes au balcon, il n’y a pas de doute : la capitale est occupée. Un officier de la Gestapo reçoit un appel du Führer qu’il honore dans les règles. En s’asseyant, sa bouche s’ouvre à nouveau… Et la voix de Joséphine Baker s’échappe. « J’ai deux amours, mon pays et Paris ».  Le ton est donné. Une chanson de 1930 placée en 1944 dans un film sorti 1997 : en précisant avec autant d’espièglerie le lieu où se déroulera le film, Alain Resnais n’en demeure pas moins équivoque sur l’époque qui unit ses six personnages principaux, assure l’harmonie entre ces individus que rien ne rapprocherait au premier abord. 

Six personnages en quête de choeur

Parmi les trente-cinq chansons qui constituent la bande « non originale » du film, aucune n’est contemporaine de l’année de sortie du film. Le détournement des morceaux favorise d’autant plus une sensation de plaisante étrangeté que l’écart entre des visages modernes et des voix d’un autre temps, parfois même grésillantes, est effectif. Les chassés-croisés sont d’autant plus drôles que ce sont des époques qui se frôlent ; Alain Bashung succède à Édith Piaf, Téléphone précède Dranem. Qu’importe : en toutes décennies, les chansons n’ont pas changé de structure et les refrains se ressemblent.

2. Apparitions sur partition

Le film lui-même est composé comme une partition. Chaque personnage a son timbre et son ton propres, qu’il déploie dans la nuance une fois posé entre les lignes des plans. Ainsi, à la lumière d’un récapitulatif des chansons par personnage, nous pouvons conclure les faits suivants. Camille est une jeune femme qui s’égosille et qui grésille alors que sa sœur aînée, Odile, fait pétiller ses cordes vocales avec détermination. En considérant sa playlist médicale, Nicolas paraît égocentrique et complaisant. Marc, lui, est un reflet moderne de la légèreté « vieille France » ; derrière son charme indiscutable se cache la malhonnêteté et l’opportuniste (est-ce un hasard s’il chante Dutronc, bien qu’il s’agisse de J’aime les filles ?). Simon se laisse entrainer par son amour secret et dédie ses premières chansons (Déjà vu, Nathalie), de manière consécutive à Camille, tout en étant capable de s’insurger contre son patron (Ma gueule, Je vous dérange),  faisant à la fois preuve de lâcheté et de force. Notons qu’il chante le plus souvent en solitaire ; il est d’ailleurs celui qui use le plus de ce temps personnel sous la forme d’apartés. Quant à Claude, s’il continue à se mouvoir dans certains plans, « sa » voix ne se fait plus entendre pendant près d’une heure, avant son fracassant retour dans son nouvel appartement et l’enchaînement de cinq chansons dans la même séquence. 

Les voix qui sont délivrées aux personnages s’illustrent autant par la substitution que la collision. Sabine Azéma peut avoir la voix de France Gall tandis qu’il est plus difficile pour André Dussolier d’évoquer Eddy Mitchell. Marc perd à jamais son irrésistible élégance lorsque la voix nasillarde de Claude François remplace celle du tombeur. Pour certains, nous pouvons parler de cri du corps étant donné que la cohésion entre voix et visage est telle que l’on peut se demander si l’identité se voix ou s’entend. D’autre part, chaque personnage semble avoir une chanson qui lui colle à la peau, qui trouve écho dans plus d’une situation et qui le caractérise donc pleinement, au-delà des contextes, à la manière d’un motif visuel. Camille est la seule à y échapper. Odile nous interpelle avec Résiste, Simon ne quitte pas des yeux sa Nathalie, Nicolas nous rappelle qu’il n’est pas bien portant, Claude chante qu’il est venu nous dire qu’il s’en va et Marc ne se lasse pas d’asséner qu’il aime les filles.
« Moi », j’aimerais que la terre s’arrête pour descendre ...
« Moi », j’aimerais que la terre s’arrête pour descendre ...


… va donc savoir, va comprendre.
… va donc savoir, va comprendre.

Le principe de la resynchronisation atteint son comble avec l’apparition de Jane Birkin. Quelques plans précédant son entrée en gare, Nicolas (son mari) et Simon entamaient d’un commun accord Quoi ?. C’est exactement cette chanson, dont elle est l’interprète originale, qu’elle reprend. Jane Birkin donne sa voix avant de la retrouver : synchronisée avec elle-même, la chanson ne trouve pas plus de sens que dans la bouche de ses congénères. Il faut dire qu’arrivés à une heure dix de film, nous avons intégré quasiment inconsciemment que chaque voix et visage peuvent être raccords. Alors, pourquoi pas Birkin avec Birkin ?

Une seule séquence réunit les six personnages en un laps de temps réduit. Il s’agit de la préparation de la crémaillère, imagée par un play-back fantaisiste de La plus belle pour aller danser. La chanson anticipe la réunion spatiale et marque surtout l’ultime dédoublement lié au procédé de réappropriation d’une voix populaire : Sylvie Vartan se démultiplie, prend tantôt le visage de Lambert Wilson, tantôt celui de Sabine Azéma ou encore la bouille amusée de Jean-Paul Roussillon. 
Six personnages en quête de choeur

Six personnages en quête de choeur

Six personnages en quête de choeur


Six personnages en quête de choeur


Six personnages en quête de choeur
 

Six personnages en quête de choeur
La structure du film pivote principalement autour d’Odile et Camille. Cela se manifeste d’abord par le fait qu’elles sont les seules à former un duo avec chaque personnage, tour à tour. Encore une fois, il suffit de se référer aux chansons partagées, que ce soit de manière active ou passive. Si Odile est l’une de celles qui chante le plus, Camille incarne le comble du mutisme avec deux chansons en deux heures à son actif. Les fondus méduse qui la poursuivent pourraient être les spasmes liés aux mots qu’elle garde au fond d’elle-même. « Je fais croire à tout le monde que tout va bien et que je maîtrise tout mais c’est faux. » confesse-t-elle à la fin. Comme si le fait de ne pas maîtriser ce qu’il la constitue l’empêchait de faire don de sa voix. 

Camille se manifeste d’abord par la présence de son doigt dans le plan, puis de sa voix qui essaie vainement de recouvrir la nappe sonore urbaine. Camille met du temps à chanter ; elle passe la moitié du film à s’égosiller
Camille se manifeste d’abord par la présence de son doigt dans le plan, puis de sa voix qui essaie vainement de recouvrir la nappe sonore urbaine. Camille met du temps à chanter ; elle passe la moitié du film à s’égosiller

Camille, médusée au point de ne pas chanter
Camille, médusée au point de ne pas chanter
Nous avons évoqué les duos chantés des personnages ; peut-être serait-il plus juste de parler de groupes relevant chacun d’une clé (tels Sol, fa, ut…) avec changement possible. Est-ce un hasard si Simon, agent immobilier, s’inquiète à ce sujet - « j’ai pris les clés… les bonnes clés ? » - avant de faire visiter un énième appartement à Nicolas ? Camille, qui appartenait au groupe Odile, Claude et Marc, glisse manifestement du côté de Simon et Nicolas lors de la crémaillère. 

Les transitions sonores participent de la sensation du film comme d’un édifice musical à tiroirs. En effet, pendant les vingt premières minutes, nous passons des chansons au dialogue par l’intermédiaire d’une orchestration classique mais déroutante ; des cordes frottées chutent, emportant avec elles les derniers soupçons d’harmonie de mélodies que l’on connaît par cœur. Puis, des sons de plus en plus inscrits dans le réel remplacent les instruments ; il s’agit principalement de klaxons, de téléphones et de bruits de flux routiers. La valeur première des incursions de chansons, la possible introspection, se mue en possibilité d’amplifier les résonances du réel. 

La vivacité du montage de la séquence finale, visitée par de nombreuses méduses et mouvements de caméra, relève aussi de la bande sonore : nos six personnages sont au diapason, multipliant les prises de « parole », entre la légèreté salvatrice (« Ça, c’est vraiment toi ! » initie Pierre, avant que tout le monde ne le reprenne en chœur autour de Camille, fébrile) et la résolution nécessaire (« J’veux pas qu’tu t’en ailles » chante Nicolas à sa femme qui l’entend à l’autre bout du fil). Les chansons, plus encore que les dialogues, participent de la communication retrouvée et des ajustements relationnels.

annexe_six_personnages_en_que Tableau récapitulatif des interactions entre personnages et chansons  (90.41 Ko)

LÉGENDE :
  • lorsque deux cases se croisent, cela implique un duo
  • (chanson) : le personnage assiste à la chanson sans y prendre part
  • NB : les reprises de chansons ne sont pas consignées dans ce tableau
  • La plus belle pour aller danser est chantée par tous les personnages

3. De l'avis des personnages

Les chansons usurpées à leurs auteurs (qui vont de Maurice Chevalier… à Johnny Halliday) permettent aux personnages de partager leurs émotions avec une justesse jusque là ignorée, et finalement, de s’ouvrir autant aux autres qu’au spectateur. Le langage courant, lui, pose davantage problème : Simon n’ouvre pas son cœur à Camille, Marc ment par omission (la construction en face de l’immeuble d’Odile, le rhume que Camille pense être rupture amoureuse, …), Nicolas est incapable de mettre des mots sur ses maux et Camille a du mal à admettre qu’elle est dépressive. Nous pouvons alors reprendre le principe du « Front de libération du personnage » tel qu’Arnaud Desplechin le pose dans l’ouvrage Une certaine lenteur : le personnage existe d’autant plus qu’il est conscient de ce qu’il dit. Le pari fou d’Alain Resnais tient sur ce fil : parce que nous avons conscience qu’il y a dissociation entre visage et voix, parce que le personnage reste lui-même en deçà et grâce à cela, les improbables synchronisations les ressuscite à chaque fois. 
Simon a crevé l’oreiller ; il a dû se réveiller trop fort…
Simon a crevé l’oreiller ; il a dû se réveiller trop fort…

Ainsi, lors du défilé des gardes républicains, les premières notes de Vertige de l’amour d’Alain Bashung transforment Simon en l’un des leurs. « J’ai du mal à vous imaginer en garde », lui dit Camille ; alors que le rêve de Simon vient de nous exposer cette image. Les personnages sont libres de choisir qui ils sont selon les circonstances, de nous surprendre autant que de se surprendre eux-mêmes. Les chansons aident à faire remonter à la surface l’autre en soi que l’on ignore. L’effet d’étonnement découle surtout de l’utilisation des morceaux : pris en cours, ils établissent à chaque fois un surgissement. Leur disposition sur la durée est elle-même une marque d’étonnement ; il n’y a pas de régularité établie (trois chansons peuvent se suivre, un passage se passe de musique pendant quinze minutes). 

Le répertoire choisi par Alain Resnais, remarquable par son hétérogénéité, est aussi celui de ses personnages et joue avec la connaissance que peut en avoir le spectateur. Ainsi, les phrases chantées sont inhérentes à la constitution des personnages et, alors même qu’elles empruntent à des identités préexistantes, elles font de la pluralité des voix et des tons la base de l’unité de chacun. Peut-on avoir la certitude d’être soi-même autrement qu’en explorant ses contradictions ? En cela, il existe une symétrie entre les personnages de Nicolas et Claude. Celle-ci éclate au cours de la séquence de la crémaillère. Voilà plusieurs plans que Claude s’apprête à dire qu’il s’en va à Odile, en s’appropriant le refrain de Serge Gainsbourg. Cette sentence, il la prépare sans doute depuis qu’il ronge son frein, seul dans son coin (Charles Aznavour), c’est-à-dire depuis le début du film où il n’a ni chanté ni entretenu de relation privilégiée avec un seul des cinq autres personnages. Il ne peut mettre fin au malaise qu’en laissant exploser son choix de rompre. « Je suis venu te dire que je m’en vais » : cette phrase répétée en boucle ne parvient néanmoins pas jusqu’à Odile. Il s’étonne lui-même en changeant de disque et en entamant la chanson réconfortante de Pierre Perret, «t’en fais pas mon p’tit loup. » De son côté, Nicolas s’isole un long moment dans la cuisine en assurant à sa femme qu’il ne veut pas qu’elle s’en aille (Michel Jonas), lui qui avait qualifié leur rencontre à la gare de dernière séance (Eddy Mitchell).
L’amour est cerise et le temps pressé
L’amour est cerise et le temps pressé

Si le principe permet aux personnages d’être en phase avec eux-mêmes, c’est aussi une formidable matrice d’interaction et donc de relation. Nos six personnages sont plus ou moins enchantés de se connaître : les chansons organisent leurs rencontres, portent ou brisent leur entente. Prenons Simon : son unique complique est Nicolas, ce qui implique un duo presque systématique pendant les visites d’appartement. C’est d’ailleurs une chanson qui scelle leur amitié : « avoir un bon copain, c’est ce qu’il y a de meilleur au monde » clament-ils deux fois. Le morceau musical devient le lieu de l’expression spontanée où les personnages agissent comme ça leur chante. Au cours de la visite du futur appartement d’Odile, Marc et Camille se retrouvent seuls ; ils partagent la même chanson et finissent par reconnaître qu’ils sont d’accord. La bande sonore leur permet d’aller plus visite que la musique et à Alain Resnais d’user de l’ellipse : quelques plans plus tard, sans les avoir revus, nous les savons ensemble. Marc prend la voix de Maurice Chevalier dès leur rencontre devant la statue, avant même la visite, alors qu’ils avaient tous deux du mal à finir leurs phrases. La même musique trotte dans leurs têtes, deux chansons leur font gagner le temps de deux entrevues en tête à tête. Et c’est Marc qui fait chanter Camille, celle qui taira ses maux jusqu’à retrouver Nicolas lors de la crémaillère. Nicolas a beau énumérer toutes les maladies qui pourraient l’atteindre à travers deux chansons distinctes, il ne trouve ni les mots ni le diagnostic. Le mot dépression rime avec Simon ; c’est peut-être la raison qui l’autorise à le rentrer dans son jargon.

Si les chansons font office de relai entre les personnages, ce n’est pas pour maintenir une harmonie présumée mais pour conserver l’unité d’un cadre déliquescent. Les méduses emportent tout sur leur trajet : la fin de la fête est synonyme de silence. Les chansons sont rentrées dans leur jaquette et le père d’Odile et Camille erre comme une âme en peine. À l’incipit et à l’Histoire détournée répond l’écho d’une petite histoire déjà entendue. Aurions-nous entendu des voix ?


Six personnages en quête de choeur


Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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