Feux Croisés
Lundi 14 Janvier 2013
Dossiers
Rémy Russotto

Tarantino amour et compromis


Le texte qui suit est violemment inspiré par le formidable « Sam Fuller sur les brisées de Marlowe » que Luc Moullet a consacré en 1959 à un cinéaste, Samuel Fuller, qui n'est pas sans rappeler Quentin Tarantino.



Jackie Brown, Quentin Tarantino, 1997
Jackie Brown, Quentin Tarantino, 1997
Quentin Tarantino a quelque chose à faire, il le fait naturellement, sans forcer. Il fait du cinéma et il emploie les moyens du cinéma. Fulgurance, consistance, emphase, lyrisme. Voilà Tarantino et Fuller. Tous les deux cinéastes primaires, directs, instinctifs. Tous les deux la même cohésion. Sur huit films, et à la manière de Fuller, Tarantino en consacre sept à la guerre, qui s’apparentent aux films de western: la lutte perpétuelle contre les éléments, en laquelle l'homme reconnaitrait sa dignité. Renonçant au domaine de l'absolu, ses films nous proposent un compromis (juridique) entre la violence et la morale, chacune nécessaire contre les excès de l'autre. A ce compromis correspondent les héros tarantinesques, le compromis devenant de plus en plus exorbitant à mesure que le périmètre de ses films s'étend à l'Histoire. Ses personnages, et Tarantino lui-même, exacerbés par la frontière qui sépare la morale de la violence, font sauter cette frontière pour établir un nouveau compromis plus adéquat, garantissant la première place au cool et, récemment, à la revanche de celui qui a été injustement blessé. Ses soldats tuent avec plaisir et ils sont cools, sans qu'un certain apprentissage de la relativité de toute chose puisse faire entrevoir un plus grand domaine, celui par exemple de l'Absolu (sauf sans doute dans Jackie Brown où l'Amour palpite). D'où ce non-conformisme généralisé bien qu'apparent. Rien de plus conformiste que le cool, dérivant en partie de l'absence d'Absolu, sinon une apparente absurdité qui fait le charme de ses deux premiers films. Rien de plus conformiste que la défense du faible, et la mise en scène de sa revanche (le faible prenant sa revanche avec les moyens qui l’ont blessé ; le sang répondant avec abondance et joie au sang, ses deux derniers films au moins assument avec panache une forme de médiocrité morale). Aussi, le cinéma de Tarantino épouse autant qu'invente les mœurs de l'époque, ses références, ses tics. Ses films sont transparents, dénués d'ambigüité, conventionnels. C'est ce qui fait leur force, leur plaisir, leur succès. Pas de surprise chez lui, pas de glissement de sens, pas de parade, rien n’échappe, tout est clair (ce qui le différencie de Fuller, beaucoup plus ambigu, réactionnaire, anarchiste). Pour tuer l'ambigüité, quoi de mieux qu'un nouveau compromis entre violence et morale, scellé par le cool ? Et quoi de plus conventionnel qu’un compromis ? Enfin, chez beaucoup de cinéastes ambitieux, les mouvements de caméra dépendent de la construction dramatique. Jamais chez Tarantino, où leur gratuité est totale: c'est en fonction du pouvoir d'émotion du mouvement que s'organise la scène. Et cette émotion est dictée chez lui par la fétichisation de tous les accessoires du cinéma. Son cinéma les comprend tous, ayant réussi à « accessoiriser » tous les éléments. Chaque pied, paire de fesses, acteur, est un accessoire aimé. Et cet amour est total : il aime tout sans qu’aucun élément ne soit aimé moins qu’un autre (d’où une forme d’équivalence générale). Cette totalité est enivrante et communicative. Elle est aussi perverse dans la mesure où elle parie sur une collusion entre le bien et le mal (distinction que ses deux derniers films au moins ont réintroduit avec force, élargissant leur cercle d’influence à l’Histoire). Cette collusion et cette perversion font aussi le charme de ses films. Les mouvements de caméra sont donc autant d'adresses érotiques, caressant sur leur passage musique, jolies filles, voitures, swastikas, étoiles jaunes, esclaves, revolvers. Sensualité totale et totalisante, ce qui le distingue de Fuller, beaucoup plus déviant, sélectif et fétichiste. Son meilleur film? Jackie Brown (suivi de près par Death Proof). Jackie Brown, qu'il n'a pas complètement engluée d'accessoires, est plus libre que les autres. Les autres sont sans doute fatigués par la recherche incessante et désespérée de proies. Jackie Brown, la mère aimée est sans compromis.




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Lundi 14 Janvier 2013 - 21:55 Dossier Quentin Tarantino