Feux Croisés
Lundi 14 Janvier 2013
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The Krieg have quatre lingue

À propos du scénario polyglotte d’Inglourious Basterds (2009) de Quentin Tarantino




          Symboliquement, et non financièrement, est-ce un hasard si le septième long-métrage de Quentin Tarantino a été distribué par Universal ? À travers son casting, Inglourious Basterds semble offrir autant de têtes d’affiches internationales que de voix aptes à faire résonner ses dialogues. 

          En effet, bien que le film impressionne par la ténacité de son ancrage spatial (une scène seulement franchit les frontières françaises, l’aparté avec Adolf Hitler), il nous donne à voir en l’espace de deux heures et demies une guerre mondialisée, par l’usage à point et d’aplomb de différentes langues : le français, l’anglais américain et britannique, l’allemand et, dans une moindre mesure, l’italien. C’est alors que les lieux se dédoublent, ne sont jamais tout à fait français, allemands, anglais ou américains. Les langues permettent l’expression de plusieurs points de vue, lesquels étant d’ailleurs rarement uniques – Hans Landa en est l’exemple le plus flagrant- car on ne parle jamais une langue, surtout étrangère à la nôtre, impunément. Tout en revendiquant une relation à l’Histoire quelque peu galvaudée, Quentin Tarantino transmet avec finesse le trouble identitaire qui flotte dans l’air, allant même parfois jusqu’à créer une réelle distanciation entre acteur et personnage (l’un des acteurs les plus célèbres de la distribution, Brad Pitt, ne sait véritablement parler qu’Américain, a contrario de Christoph Waltz, faux novice, qui exhibe avec aisance son multilinguisme). En cela, l’œil attentif du réalisateur semble lui-même apatride et offre carte blanche et situations hautes en couleurs à ses personnages.

          Alors, Inglorious Basterds, western spaghetti uchronique ? Yes, ja, oui, si… Mais également western tout court, western fish and chips, western choucroute et western coq au vin. Parce que, derrière la reprise ludique des codes d’un genre tout aussi jouissif, se dessine l’authenticité d’un film qui creuse les clichés identitaires dans leur propre langage. Dès le générique, le ton est donné : les polices hétérogènes sont autant de voix qui tenteront de s’accorder, tout en conservant leur intégrité, à celles de l’ennemi pour mieux l’anéantir. Le titre même du film répond à cet appel vocal : inglourious plutôt qu’inglorious, basterd plutôt que bastard, les prononciations des mots ont écrasé leur orthographe. Dès lors, il s’agit de questionner l’impact dramatique des langues étrangères, leur circulation et leur effritement jusqu’à ce que le fin mot de « l’Histoire » soit prononcé. 
The Krieg have quatre lingue

Langue-appât (Do as the Romans do)

          Quelle langue faut-il parler avec autrui pour rester en position de force : la sienne ou la nôtre ? Cette question se pose dès la première séquence, chez l’agriculteur Perrier LaPadite, et se révèle brûlante d’actualité tout au long du film, jusqu’à l’instant ultime où Hans Landa négocie son avenir avec les Etats-Unis. Les personnages d’ Inglourious Basterds sont amenés plus d’une fois à trouver un terrain d’entente, à plier leur pensée aux mots de l’autre, à mener à bien leur dessein dans la sphère d’un langage qui n’est pas tout à fait le leur.

          Dans la première séquence, chaque mot est l’œuvre d’un savant calcul. Hans Landa appâte d’abord Perrier LaPadite dans sa langue natale, ne manquant pas de le saluer ouvertement, « À votre famille et à vos vaches, je dis bravo ! ». Il faut attendre de passer à l’anglais pour que le motif de l’irruption de Landa, tout comme son identité, nous soient dévoilés. Bien que l’on ignore encore que ce changement de langue implique l’incompréhension des principales intéressées, lesquelles sont cachées, la transition se fait avec une ambiguïté plutôt explicite, à en croire le degré de sophistication de l’excuse de Landa. « Monsieur LaPadite, je suis au regret de vous annoncer que j'ai épuisé l'étendue de mon Français. Continuer à parler si peu convenablement ne ferait que me gêner. Cependant, il me semble que vous parlez un anglais tout à fait correct, n'est-ce pas? » La situation est d’autant plus équivoque que LaPadite dira un « oui » plutôt qu’un « yes » lorsqu’il s’agira d’affirmer que la famille de Shosanna a définitivement rejoint l’Espagne. Notons au passage que la conviction de Christoph Waltz nous ferait presque oublier l’étrange bilinguisme d’un agriculteur français en 1941…

          Si Hans Landa se plaint de son français, son aisance en anglais anéantit petit à petit Perrier LaPadite dont l’argumentaire se trouve alors limité, au point de ne pas pouvoir mentir dans cette autre langue, et de briser en un mot l’épreuve de plusieurs mois de résistance. Ainsi, lorsque Landa lui demande d’entrer dans son jeu lors du retour à la langue française, LaPadite collabore par mutisme. Perrier LaPadite à qui Landa arrache un yes désorienté à la question « abritez-vous des ennemis de la nation ? » ne répond pas à l’injonction « montrez-moi où ils sont cachés » mais désigne le plancher en silence, avec un index et un majeur encore prolongés par la fumée de sa cigarette, laquelle indiquait peut-être aux corps cachés une menace potentielle.  Landa, lui, n’a pas changé de ton, opère dans un même plan, si bien que l’on est saisi par la double connotation de ses répliques. Les soldats nazis à sa botte s’exécutent après « adieu », dernier mot de la séquence avant la profération de la menace de Landa.    

          L’emploi de la langue française s’avère par la suite moins retentissant. Cela est en partie dû au fait que les scènes où l’on retrouve Shosannah et Marcel sont les moins enthousiasmantes du film, l’apathie de Mélanie Laurent n’y étant sans doute pas étrangères. Outre l’absence de tenue des corps de Shosannah et Marcel, la modernité de leurs jeux s’appuie aussi sur des dialogues parsemés de « putain » et autres formules résolument ancrées dans notre quotidien. Bien qu’elle lise Le Saint à New York de Leslie Charteris, Shosannah ne parlera anglais qu’une seule fois, lorsque son visage habitera la toile blanche avant de disparaître dans les flammes. Shosannah est effectivement la gardienne de la culture française : « Je suis Française, nous respectons les réalisateurs dans notre pays. » déclare-t-elle à Frederick Zoller, de manière à le mettre à distance, alors qu’il s’adresse à elle, « consœur cinéphile » en Français, pour lui faire comprendre qu’il est « plus qu’un uniforme » et avant tout un homme dont le cœur bat au rythme des sentiments et non des mots français ou allemands… Trêve de sentimentalisme toutefois lorsque Hans Landa est introduit en français, malgré lui, au cours de la soirée allemande autour de Goebbels, à laquelle assiste le même Frederick Zoller. Les aléas des dîners amènent Landa à partager son dessert avec Shosannah et le fait qu’il lui commande un verre de lait fait résonner aussi fort leurs antécédents que le fait de parler français avec elle. L’absence d’interprète lui permet de mener un interrogatoire pervers avec « Emmanuelle Mimieux », où chaque proposition, notamment celle d’une cigarette « qui n’est pas française mais allemande, l’accepterez-vous ? », déstabilise, car prononcée à la hauteur de Shosannah, dans sa propre langue, intensifiant ainsi chaque allusion. 
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          Là où Tarantino aurait pu verser dans la facilité de l’emploi de la langue allemande, il l’évite en jouant sur son ambivalence. À cet égard, Hans Landa et Bridget von Hammersmark sont à égalité : une même langue mais deux tons, la badinerie pouvant tôt ou tard tourner à l’expression du pouvoir et de la fermeté. Ainsi, Bridget von Hammersmark passe sans mal de la mondanité avec les sergents nazis à la résolution assurée avec les trois Basterds avant d’amadouer le sergent Wilhelm quand sa vie ne tient plus qu’à un tir. Lors de la dernière séquence, Landa s’adresse d’abord à von Hammersmark en la couvrant de compliments. Le dialogue est d’ailleurs tourné en un plan-séquence durant lequel la caméra opère un 360° continu autour des deux personnages de bords contraires mais de langue commune, comme un présage de la fragilité de la fausse douceur de leur échange. Lors de leur dernière discussion, les mots de Landa, balles étouffantes, décrocheront quelques larmes à Bridget von Hammersmark, elle qui fut jusque là de marbre et de plâtre. La langue allemande suscite également un tout autre type de larmes : les compliments qu’Adolf Hitler adresse sur un ton rustre sur le film produit par Goebbels transforme ce dernier en fontaine d’intérieur. À l’allemand « attendu » du dictateur répond aussi la nuance, celle de l’accent de « je ne sais où » relevé par Major Dieter Hellstrom dans la bouche du Lieutenant Archie Cox. La montagne germanique sert alors de refuge, d’approvisionnement en particularités linguistiques. Concours de circonstances ou tour de Babel pour exilés, la montagne fera office d’alibi pour la jambe cassée de Bridget von Hammersmark et de lieu originel justifiant la scalpation pour Aldo Raine.

          Néanmoins, les cordes vocales aux abois ne suffisent pas, comme en atteste la séquence de la taverne qui ne tient qu’à un doigt. En effet, si certains accents ne trompent pas, ils ne sont pas la condition sine qua non d’un démêlage entre vérité et mensonges. Une scène tragique, et l’autre comique, le soutiennent. Dans la taverne, il suffit d’un gros plan sur les doigts du lieutenant Archie Cox et du silence soudain que celui-ci génère pour comprendre que son perfekt allemand ne peut le sauver en matière d’us et coutumes. A contrario, Donny Donowitz et l’Ours Juif rattrapent leur italien défaillant par un geste de la main, aussi gracieux que ridicule, point final d’une phrase qu’ils ne peuvent achever car non amorcée. Le fait qu’on en vienne aux mains pour changer de langue était déjà présent dans la première séquence : l’excuse de Hans Landa pour en venir à l’anglais s’avère d’autant plus maniérée qu’il enlève ses gants avec affectation dans le même temps. 
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Discussion à mains nues et confession d’un index
Discussion à mains nues et confession d’un index

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Paroles, paroles : un doigt qui met à nu et des mains qui enrobent
Paroles, paroles : un doigt qui met à nu et des mains qui enrobent
          Si l’emploi des langues étrangères se révèle crucial au-delà d’une simple caractérisation de personnages et d’enjeux dramatiques ponctuels, c’est aussi parce que l’Opération Kino est mise en danger pour une raison purement linguistique. À la question de Bridget von Hammersmark « Parlez-vous allemand mieux que vos amis ? Non… », la réponse de Aldo Raine, « On se débrouille en italien », sonne comme un détonateur qui enraye leur professionnalisme, souligné d’ailleurs par von Hammersmark « avec un accent atroce je parie ». « La crise linguistique » n’est néanmoins pas l’affaire de tous… Dans le cas d’Hans Landa, toutes les occasions sont bonnes pour se perfectionner. En cela, sa rencontre avec Aldo Raine est déterminante. Dans un premier temps, elle constitue l’opportunité d’une leçon d’italien, aux deux sens du terme. Il demande inlassablement aux trois « Italiens » de répéter leurs noms. « Encore ! J’aimerais entendre la musique de la langue ! » La session se conclut par un « bravo » de Landa, qui a, en quelques minutes, aidé le trio de Romains à improve their Italian.

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Un plissement des yeux et un murmure suffisent-ils vraiment à italianiser Aldo Raine ?
Un plissement des yeux et un murmure suffisent-ils vraiment à italianiser Aldo Raine ?
          Cette quête de la nuance, autant dans la prononciation que l’emploi des mots, se poursuit lorsque Landa se retrouve en tête à tête avec Raine et Utivich pour décider du sort de l’Humanité. L’expression de la joie prend soudain une ampleur nouvelle, parce qu’elle doit être déclarée le plus justement possible dans la langue du pays susceptible de le sauver.

-          Ouh ! That’s a bingo ! … That’s the way you say ? ‘That’s a bingo ?’  <LANDA>
-          We just say ‘Bingo !’ <RAINE>
-          Bingo ! How funny ! But I digress… Where were we ? <LANDA>

The Krieg have quatre lingue

The Krieg have quatre lingue
          Quant aux traducteurs de circonstance, ils n’ont pas leurs mots à dire au-delà de ceux qu’ils reçoivent : c’est le cas de Wicki (qui traduit les paroles de Aldo Raine à un soldat nazi) à la fin de la séquence de scalpation. Il demeurera muet lors de la séquence de la taverne. Le chauffeur du major Dieter Hellstrom fait la transition du français à l’allemand mais pas le contraire, ce qui laisse Shosannah perplexe quant à la situation en cours. La porte de la voiture claque et il disparaît pour ne jamais revenir. Rien de très reluisant non plus pour la fantasque interprète de Goebbels. Forte de son statut, elle crée un dialogue a priori impossible entre Goebbels et Shosanna. Shosanna montre d’ailleurs à son égard une hostilité polie : son débit français est plus nonchalant que jamais, et celle qui a troqué l’âme de sa langue natale contre un asservissement germanique devient l’objet d’une image subliminale peu flatteuse. 

Cosmopolitisme inversé

          Il n’est pas peu de dire que Hans Landa incarne le personnage dont l’émergence du foisonnement linguistique général est la plus fascinante, au-delà de son strict multilinguisme (rappelons qu’il est le seul à parler parfaitement les quatre langues). Dans la première séquence, il troque volontiers un verre de vin contre un verre de lait, choix qui connote sa faculté à prendre la couleur de chaque lieu, chaque atmosphère. Et c’est en anglais, qui n’est ni sa langue maternelle ni celle de Perrier LaPadite qu’il lui dit : « J’ignore si vous savez qui je suis ». Hans Landa n’est pas tant un polyglotte génial qu’un caméléon à langues interchangeables, ce qui met en lumière un fait intriguant pour un nazi né dans les montagnes autrichiennes, lequel se vante de posséder l’incroyable faculté de « penser comme un Juif », contrairement aux soldats allemands qui ne peuvent penser qu’en tant que soldats allemands… Et si Hans Landa portait en lui et sur lui ce dont les nazis avaient exactement accusé les Juifs, à savoir, l’impossibilité de les reconnaître, eux qui se sont dispersés dans les quatre coins du Monde et qui ont acquis la nationalité du pays où ils résident ? La vengeance d’Aldo Raine résonne d’autant plus fortement qu’il inscrit dans la chair de Landa son identité profonde, de la même manière que les Juifs internés en camps ont gardé leur numéro au poignet. « J’étais agent double depuis le début, tout ce que j’ai fait, je l’ai fait déguisé en colonel SS. » Si la dernière croix gammée gravée sur un front permet de conclure le film, c’est bien parce que l’identité de Landa s’inscrit enfin dans le domaine du visible, écrite rouge sur chair. « Je suis esclave des apparences » confiera-t-il avant son premier cri. Si Frederick Zoller tentait de dépasser l’uniforme par la langue, Landa change aussi facilement de l’un comme de l’autre.

          Quand Bridget von Hammersmark affirme que « les Allemands n’ont pas l’oreille pour l’accent italien », il est évidemment le seul à la contredire, mettant autant en péril le stratagème anti-nazi que la certitude de son identité germanique. Excepté Frederick Zoller, Hans Landa est le seul nazi à parler une autre langue que l’allemand… Au point qu’il y a autant hiatus que fusion entre le faire-valoir nationaliste et l’internationalisation de la cruauté. La schizophrénie linguistique de Landa en fait un nazi qui, dans un autre contexte, aurait pu se trouver enrôlé par les Basterds… Manipulation ou trouble de la personnalité notable, la scène de discussion avec Raine et Utivich constitue le versant du miroir de la première séquence, toujours en anglais : il se plaint d’avoir été qualifié de « chasseur de Juifs », lui qui était simple enquêteur…
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Nachricht zu Deutschland – Message to Humanity
Nachricht zu Deutschland – Message to Humanity

Une langue peut en cacher une autre…
Une langue peut en cacher une autre…

De l’art de la débrouillardise dans les langues étrangères…
De l’art de la débrouillardise dans les langues étrangères…
          À peine les efforts en italien de Raine et Utivich réduits à néant par les gardes de Landa qui les battent, l’anglais américain, à grands coups de fuck you s’impose à nouveau. L’instant périlleux est aussi pour Archie Cox le moment de retrouver sa langue natale – « Sachant ma mort proche, j’aime autant revenir à l’anglais de la Couronne » - lui qui pouvait encore se vanter avec la désastreuse mission de parler Allemand comme un Allemand. Entre le scotch des Highlands et la persistance de son flegme, on peut en venir à se demander s’il ne meurt pas sur sa terre natale… 

Cigarette, scotch and Queen’s blessing : last wills for Archie Cox
Cigarette, scotch and Queen’s blessing : last wills for Archie Cox

Langue apache (retour aux origines)

          Deux langages viennent nuancer l’hyper structuration des quatre lingue : le cinéma, qui finit par réunir toutes les nationalités dans l’obscurité et les flammes (notons d’ailleurs l’évocation de l’enjeu du renouveau du cinéma allemand de Goebbels pour contrer le « cinéma hollywoodien juif », qui donne une connotation d’autant plus forte à la chose), et les rites ancestraux, désignés comme apaches, lesquels font allusion à une humanité déchue à qui il tarde de reprendre ses droits, une humanité dont tous descendent théoriquement mais aucun directement, les paroles de Raine relevant du mythe. Il ne s’agit néanmoins pas d’un langage de l’Imaginaire et peut-être même du plus tangible car il est universellement générateur d’angoisses. 
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          Au-delà de la méthode bien particulière des Basterds, plusieurs rites sont disséminés dans les récits entrelacés : la fumée de la cigarette de Perrier LaPadite a l’allure d’un signal de danger, Shosanna marque deux traits rouges sur ses pommettes avant le combat, etc. Lors de la scène pivot de la taverne, les nazis présents, fiers de leur aryanisme, jouent pourtant à être autres, une carte d’identité posée sur le front (lequel n’est pas (encore ?) orné d’une croix gammée…). « Je suis un homme, un personnage de fiction, du passé, Américain, mais c’est matière à controverse… » lance le premier nazi à trouver son personnage. L’importance de la scène ne se joue pas que dans son dénouement : les époques coulissent les unes avec les autres, les nationalités se mêlent, et fiction et réel coïncident en mêmes lieu et temps… Bridget von Hammersmark, sans doute parce qu’elle fait la distinction entre ses deux identités, précise : « On parle de l’identité du personnage pas de l’auteur. Hamlet est danois, pas anglais. Donc oui, le personnage est né en Amérique. » La situation se conclut alors, dans un élan de fierté qui vaut bien de lever le bras droit : « Je suis Winnetou, le chef des Apaches. ». Le premier personnage est découvert… Et un nazi gagne sur le dos des Basterds.
The Krieg have quatre lingue

          « Je me suis pas tapé 5000 km d’océan et la moitié de la Sicile, j’ai pas sauté d’un avion pour donner aux nazis une leçon d’humanité. Je descends de Jim Bridger, un montagnard, J’ai donc du sang indien. Notre plan de travail sera celui de la résistance apache. Tout homme sous mes ordres me doit 100 Scalps nazis. » Si l’usage d’une langue ne fait pas tout, c’est aussi parce que la violence des Basterds et la terreur qu’elle génère sont une forme de multilinguisme. Ainsi, sans comprendre l’anglais, et parce qu’il a vu l’Ours Juif à l’œuvre, un jeune soldat sous les ordres du Sergent Werner Rachtmann dénonce sans remords l’emplacement des artilleries nazies. 
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          Scalps et scarifications comme langage originel : peau et identité ne font plus qu’un pour les survivants, et l’âme s’envole pour ceux qui y laissent toute leur peau. Dans la séquence de la taverne, à peine le premier coup de feu est-il lancé que Stiglitz, basterd depuis peu, s’évertue à scalper le premier nazi qui lui tombe dessus et qui lui vaut de tomber à son tour. Le rite est devenu instinct. D’une certaine manière, en s’appropriant des rites amérindiens (mais pas uniquement) ancrés dans un tout autre contexte, les Basterds font preuve d’un détournement comparable à celui du svatika par les nazis.

          Cependant, la véritable inversion du symbole se fait ailleurs : l’Aigle du Reich revient du côté des Apaches, les serres des Inglourious Basterds déchirent littéralement la peau de ceux qui voudraient les réduire en cendres. Il n’y aura d’ailleurs pas de « feu préventif » avant l’embrasement général et l’aigle d’or culminera, inerte, le mont obscur de nitrate et de rage. 



Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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