Feux Croisés
Vendredi 6 Juin 2014
Actualités
Nicolas Truffinet

Tom Cruise dans ses œuvres




Tom Cruise n’a pas suscité immédiatement notre intérêt. Jusqu’au milieu des années 1990 – bien à tort, rétrospectivement –, on ne lui aurait sans doute prêté qu’une attention distraite. Lorsque nous nous y sommes vraiment mis, vers le milieu de la décennie 2000, c’était pour la raison la plus évidente possible : sa filmographie était tout de même impressionnante. Mission impossible, Eyes Wide Shut, Minority Report et La Guerre des Mondes, Collatéral. Sans compter qu’étaient alors annoncées une nouvelle collaboration avec Michael Mann, une première avec Cronenberg, celles-ci ne voyant finalement pas le jour.
 
L’attention ne s’est pas relâchée. L’acteur, à de rares exceptions près, a continué d’enchaîner les réussites : Mission impossible 3 et 4, Walkyrie, Night and Day. Son Les Grossman, chez Ben Stiller, s’est vu abondamment commenté : il est vrai que cette prestation en roue libre, dans un registre potache, avait de quoi surprendre. Plus fondamentalement, il était frappant de constater à quel point ces films se présentaient, à un très fort degré, comme des Tom Cruise movies, centrés sur ce dernier, pensés par lui, pour lui, composant une filmographie d’une rare cohérence.
 
Par un paradoxe qui n’en est pas un, cet acteur qui, à la différence de beaucoup de ses pairs, ne semble pas intéressé par la mise en scène, n’a jamais participé à l’écriture d’un scénario, à l’exception de l’idée originale de Jours de tonnerre (pas la meilleure du monde : il n’insistera pas), s’est fait producteur, certes… manifestement plus pour des raisons de confort personnel, peut être qualifié de créateur, plus à notre avis que n’importe quel autre comédien vivant. Créateur qui plus est d’une œuvre passionnante, en constante évolution, avec des périodes, des tournants et des pics qui méritaient d’être retracés. 


L’adolescent

L'esprit d'équipe, Michael Chapman (1983)
L'esprit d'équipe, Michael Chapman (1983)
Le jeune Billy déboule d’un terrain de foot, retire son maillot, fanfaronne devant son auditoire à qui il raconte son dernier larcin. Cette première apparition (une unique scène dans le mélo dispensable de Zeffirelli Un amour infini) prend rétrospectivement valeur d’annonce : les années qui suivent, l’acteur ne cessera d’exhiber ainsi les signes d’une ardeur juvénile. Scènes de drague, virées entre potes, bagarres, jalonnent les premiers teen movies auxquels il participe. Malin, celui-ci prend soin de placer quelques scènes de nature iconique, de manière à marquer les esprits des spectateurs et spectatrices de cette génération : danse en slip et chaussettes dans la maison des parents absents (Risky Business), ou torse nu dans les vestiaires avec ses copains (L’esprit d’équipe). Sans compter les scènes de « première fois » qui se répètent film après film, avec une prostituée sympa, une adorable girl next door (les deux films précités) ou une jeune femme de cinq ou dix ans son ainée manifestement plus qu’attendrie (American Teenagers, dont on préfèrera le titre original délicieusement suggestif Losin’ It).
 
Sans doute n’y a-t-il là rien d’absolument nouveau. L’image de la jeunesse qui se dessine ici paraît classique, presque banale, dans son mélange d’énergie virile et d’insouciance. Cela dit, aucun jeune acteur jusque là n’avait poussé aussi loin le souci de représenter sa tranche d’âge. De manière parfois quasi-archétypale : chaque fois, Cruise se voit assigner une partenaire, un rival à qui se mesurer, une figure paternelle : entraineur, supérieur, comme possible modèle. Les films pourraient difficilement être plus ancrés dans leur époque, on n’en finirait plus de recenser les marques (vestimentaires, musicales…) des années 80, et pourtant c’est bien une image de l’adolescent ou post-adolescent dans sa dimension idéal-typique qui se fait jour. Au point que plusieurs acteurs au début de leur carrière (pour mémoire, Channing Tatum au moment de Never Back Down) se verront par la suite comparer à l’interprète de Top Gun. « Un Cruise un peu plus… », ou « un peu moins… ». On peut certes chercher à celui-ci des précurseurs (le jeune Monty Clift de La rivière rouge a des expressions cruisiennes à un degré parfois troublant), il n’empêche, c’est lui qui reste dans l’esprit du public comme l’incarnation la plus évidente, la moins discutable, de ce moment si particulier que constitue la fin de l’adolescence.
 
Sans doute n’est-il pas seul en lice. Parmi ses contemporains, Matthew Broderick, John Cusack, Michael J. Fox, ont également su créer des figures juvéniles bien identifiables. Le jeune au cinéma n’est tout de même pas une invention de Tom Cruise. Ce sont les années 80, années teen (John Hughes, Amy Heckerling), qui l’ont rendu possible. Si l’acteur, cependant, se distingue, c’est d’une part, on l’a dit, par sa capacité à « coller », aussi près que possible, à cet idéal type, d’autre part, au contraire, par sa propension à lui infliger de premières distorsions. Dès ces années, celui-ci apparaît en effet légèrement à côté, imposant sa déjà presque inquiétante singularité. Ses objectifs sont plus ambitieux, ses rêves sont plus fous. Lorsqu’il aime, ou espère (une femme, une carrière), il aime ou espère fort et un échec sur ce plan l’expose à un fort désarroi. Il faut le voir dans l’Esprit d’équipe, dans le rôle du fils d’immigré yougoslave Stefen Djordjevic, présenté dans un premier temps comme un jeune homme relativement insouciant, voire égoïste (à son meilleur ami qui vient de mettre enceinte sa copine il conseille d’abord de se tirer d’affaire au plus vite), demander pardon à son ex, profondément amoureux et désolé, à l’image de ce film finalement moins mièvre que véritablement habité.
 
C’est cette intensité, ce caractère entier, qui distingue les premiers Cruise movies du reste de la production teen. Un jour au sommet, le lendemain au fond du gouffre. Cruise, bon garçon et élève méritant promis à l’université, se voit forcé de travailler à la mine (toujours L’esprit d’équipe). Ou bien, boy next door sans histoire, se retrouve à gérer une prostituée un peu envahissante avec sa meilleure amie et son mac (Risky Business). Il n’est pas un acteur léger. Ce qui frappe, dans les scénarios de ces années, c’est combien ceux-ci, même quand l’enjeu apparaît d’abord limité, finissent par pousser les choses beaucoup plus loin que ce qui était attendu, par créer du déchirement, du drame, d’une manière qui pourrait paraître légèrement forcée s’il ne s’agissait d’épouser la manière de ce comédien finalement très sérieux et (pour le meilleur) premier degré. 


Apprentissages

Cocktail, Roger Donaldson (1988)
Cocktail, Roger Donaldson (1988)
La série Top Gun-La Couleur de l’argent-Cocktail représente pour l’acteur un premier sommet. Un cap a été franchi : il ne s’agit plus seulement d’exhiber les marques de la jeunesse, mais bien d’imaginer des parcours, pour un  personnage à éprouver. Ces chroniques se déroulant sur plusieurs mois, voire plusieurs années, jalonnées par la découverte de l’amour, de la souffrance, du deuil (mort accidentelle du meilleur ami dans Top Gun, suicide du mentor si faillible de Cocktail), constituent bien, au sens plein du terme, des récits d’apprentissage. C’est tout l’intérêt de Top Gun, film culte éventé mais qui, comme mise à l’épreuve d’un jeune homme plein d’assurance et de certitudes, sympathique cependant, a des moments touchants, lorsque ce personnage d’un abord assez lisse se frotte à l’existence, découvre ses aspérités, s’y heurte, et doit bien encaisser. C’est peut-être cette étape qu’auront manquée Broderick, Cusack, ce tournant qu’ils n’auront pas su prendre, expliquant pour partie leurs suites de carrières plus erratiques. La Couleur de l’argent, beau Scorsese sous-estimé, puis le méconnu Cocktail, continuent dans cette veine. Cruise entreprend un tour des Etats-Unis ou monte dans la grande ville, bien décidé à réussir, ballotté entre de nouveaux mentors (Paul Newman et Bryan Brown), les femmes dont il s’éprend et les tentations plus passagères (parmi lesquelles, dans Cocktail, une femme plus âgée qui l’entretient un temps : Cruise gigolo, « créneau » assez évident, peut-être sous-exploité), apprenant et se blessant tout à la fois.
 
La figure du globalement gentil garçon des premières années se voit à ce moment complexifiée. Le Cruise character est manifestement dévoré par une ambition quasi-pathologique. Quel que soit le domaine, compétiteur acharné, celui-ci entend bien être le meilleur (pilote, joueur de billard, barman). L’insatisfaction est palpable, le désir de réussite ou de reconnaissance également. Cruise, décidément, est un peu plus, un peu autre chose en tout cas qu’un boy next door. Plus beau, plus impatient ou irascible, aussi. A ce titre, il faut mentionner cette particularité que constitue sa fascination déjà palpable pour l’univers militaire : dès 1981, avant Top Gun, le curieux Taps, sorte de Bugsy Malone finalement tragique dans lequel de jeunes adolescents jouent aux soldats, lui attribuait le rôle du plus extrémiste des cadets. Voilà un goût qu’il est difficile d’imaginer chez un acteur de John Hughes, sur lequel il est permis de se sentir réservé, mais qui se révèlera plus tard à l’origine de plus d’une réussite incontestable.
 
Ce qui frappe ainsi, dès le début de sa carrière, c’est combien les films auxquels il participe auront su prendre en compte sa singularité. Il existe indéniablement un personnage cruisien, avec des variantes, qui évolue au fil des années (ou un nombre limité de personnages cruisiens présentant entre eux une parenté certaine). Son personnage de Cocktail prolonge en l’adaptant celui de L’esprit d’équipe. On le retrouvera par la suite dans Rain Man, jusqu’à La Firme : un globalement gentil garçon, issu d’un milieu modeste, dans un contexte familial troublé marqué par l’absence d’un père, désireux de se créer une place, parfois par les études, plus souvent par des voies détournées (sport etc.). Autant d’éléments qui appartiennent, à divers degrés, à la biographie de l’acteur. Tous ne sont évidemment pas toujours présents. Disons qu’ils constituent un faisceau de caractéristiques dont chaque nouveau personnage emprunte une bonne partie. Ce qui est certain, c’est qu’il y a en lui, dans sa manière d’être, son parcours, quelque chose qui fascine les cinéastes, qu’ils n’ont de cesse de fouiller. Et qu’à la différence de ses contemporains plus dilettantes, il manifeste déjà le souci de construire une œuvre, fondamentalement autocentrée.


Blessures

On ne s’attendait pas en 2014 à aimer Rain Man, ayant toujours imaginé un film à oscars édifiant sur un jeune adulte égoïste finissant par s’amender au contact de son frère autiste. De fait, le numéro de Dustin Hoffman en handicapé n’a rien d’enthousiasmant. Le film vaut essentiellement comme Tom Cruise movie, pas mauvais du tout à ce titre. Le personnage de Charlie Babbit s’inscrit dans la lignée des précédents : revendeur de voitures plutôt beau gosse, à première vue relativement insouciant (il entretient une relation distraite avec l’attachante Susanna), celui-ci n’en apparaît pas moins perturbé à plus d’un égard. L’homme entretenait avec son père des relations pour le moins compliquées, sinon existantes, et se montre par ailleurs, à l’instar d’un héros dostoïevskien, exaspéré par son manque de revenus (« you get carried away by the money », lui reproche sa compagne), au point de kidnapper son frère à qui leur père a choisi de tout céder. Le film est le récit de son amendement, suivant un schéma classique, mais qui recèle à la fois une vraie beauté et des détours parfois surprenants, le film présentant des accents presque brooksiens dans ses meilleurs moments.
Né un 4 juillet, Oliver Stone (1989)
Né un 4 juillet, Oliver Stone (1989)

Né un quatre juillet, peut-être la seule vraie réussite d’Oliver Stone, se révèle encore un cran au-dessus. Le choix de Cruise pour interpréter le vétéran Ron Kovic apparaît rétrospectivement déterminant. Un acteur plus immédiatement progressiste, plus aimable, un Broderick ou un Fox (tous deux s’illustrent au même moment dans des rôles de troufions chez Nichols et De Palma), n’aurait pas rendu compte aussi bien de la prise de conscience qui s’opère chez ce marine issu d’une famille catholique rigide, aux idées d’abord fort conformistes, qui ne se découvre objecteur de conscience qu’au bout d’un certain temps. Stone a certainement joué, avec un brin de perversité, de l’image de la star encore auréolé du succès de Top Gun. Pour autant, il est difficile de prétendre que l’acteur s’est vu utiliser, tant celui-ci se montre au contraire partie prenante du projet. Il se laisse pousser les cheveux, la moustache, fait croire à un début de calvitie. De quoi laisser craindre une prestation « à oscar », pourtant, à l’arrivée, ce reproche ne doit pas lui être adressé. Son interprétation se caractérise par un mélange singulier d’over et d’underplay. Par certains aspects, l’acteur peut sembler avoir la main lourde, et le scénario, tout en se révélant plus fin que ce à quoi Stone nous avait habitué, ne l’y aide guère, en lui ménageant quelques lourdes scènes « à faire » (crises de larmes, explosions de colère). Cependant, même dans un rôle aussi casse-gueule, il sait également demeurer en retrait, comme dans la belle scène de retour dans le cercle familial, ou à l’occasion de ses quelques interactions avec son père, homme doux et bienveillant que le film oppose nettement à son épouse plus dure. Jamais un Nicolas Cage n’aurait su jouer ces scènes. Même en surrégime, lorsque le personnage se drogue, boit, ou désespère, Cruise n’est jamais bouffon, conservant dans son interprétation une sorte de gêne qui en fait tout le prix.
 
C’est là que le film s’avère le plus marquant. Au-delà du récit, tout à fait convaincant, mais finalement assez classique, d’une prise de conscience politique, celui-ci émeut plus particulièrement par son portrait d’un jeune homme désormais handicapé, (peut-être pire) impuissant, connaissant une grave dépression avant de reprendre pied. Pile huit ans après ses débuts, Cruise, touchant, clôt cette première décennie de la plus belle manière. 


Les années incertaines

La Firme, Sydney Pollack (1993)
La Firme, Sydney Pollack (1993)
La demi-décennie qui suit se montre plus incertaine. Jour de tonnerre (1990), qui voit l’acteur retrouver Tony Scott après le succès de Top Gun, suggérait qu’un certain type de rôle lui était peut-être désormais interdit. A bientôt trente ans, celui-ci peut difficilement continuer à interpréter de jeunes chiens fous, ici pilote de course, sans commencer à s’interroger sur la suite des évènements. Cruise n’est pas le premier acteur teen à qui cette question est posée : comment rebondir, quel tournant adopter ? Ses choix de carrière apparaissent à ce moment plus tâtonnants : il se place dans les pas d’Alain Delon/Rocco pour Horizons lointains, chronique plus étonnante qu’on ne l’a dit à l’époque, mi-sérieuse, mi-ironique, de l’immigration irlandaise en Amérique, puis reprend son personnage des années passées pour l’accompagner dans la trentaine (la série Des hommes d’honneur-La Firme-Jerry Maguire). Entretien avec un vampire, enfin (Tom Cruise homo, second créneau manqué ?), révèle un acteur capable d’un anti-naturalisme flamboyant. Le film est bon, le rôle rétrospectivement assez déterminant : aux côtés d’un Brad Pitt encore un peu fade, il rayonne, dans la peau d’un vampire libertin et immoral, témoignant d’un plaisir de jeu qu’on ne lui connaissait pas à un tel degré. C’est là qu’il commencer à exacerber certains de ses traits d’acteur (grands gestes théâtraux, sourire ravageur), sans tomber non plus, trop grave, trop intense pour cela, dans le cabotinage.
 
Dans un registre moins flamboyant, mais plus subtil, ses participations à Des hommes d’honneur, La Firme, puis Jerry Maguire, emportent tout autant l’adhésion. Un film de procès, une nouvelle fois dans un cadre militaire, écrit par le jeune et promis à un bel avenir Aaron Sorkin, un thriller remarquable, annonçant (encore discrètement) le goût de l’acteur pour ce genre, un mélo absolument extraordinaire, totalement incompris à l’époque et qui commence à être (tout doucement) découvert. Trois réussites incontestables qui voient Cruise poursuivre dans la veine des chroniques des années 80, avant que celle-ci ne se voie brutalement interrompue. Dans la continuation de Cocktail ou Rain Man, le Cruise character aborde la trentaine et continue de (se) chercher. Il entre dans la vie active ou se reconvertit, doit gérer la figure un peu écrasante de son père disparu ou les ennuis financiers, jongle avec les impératifs familiaux, de carrière et (peut-être la nouveauté de ces années) éthiques, les tâtonnements du personnage excédant désormais la simple quête identitaire pour se charger d’une dimension plus collective – les questions du profit, du capitalisme, sont notamment interrogées, de manière discrète, mais assez astucieuse, dans La Firme et Jerry Maguire. C’est ce dernier personnage qui se révèle, haut la main, le plus passionnant d’entre tous : cadre dynamique et gentil garçon, carriériste désarmant, poursuivant un cheminement nettement plus complexe que l’histoire de rédemption annoncée.
 
De manière générale, c’est sans doute le moment où l’acteur apparaît le plus aimable, après sa percée fanfaronne comme néo-star, avant son tournant control freak mégalo qui l’amène à la tête d’un quasi-empire dans l’empire hollywoodien. Déjà, Rain Man, puis Né un 4 juillet, l’avaient installé comme acteur qui compte : candidat à l’oscar, susceptible de participer à des « beaux films », des films « sérieux » ou « à message ». C’est le moment où il assiste aux cérémonies, tourne avec des cinéastes (Ron Howard, Rob Reiner) et acteurs (Jack Nicholson) chevronnés, loue les uns et les autres, ne se fait pas encore trop remarquer par son appartenance voyante à l’église de la scientologie ou ses comportements inadaptés. Où il rentre dans le rang, diront les esprits chagrins, se met en ménage avec Nicole Kidman – l’Australienne alors réservée et diaphane peut bien passer pour la petite fiancée de l’Amérique –, choisit des projets susceptibles de séduire les jeunes, mais aussi, à présent, l’académie ainsi que la ménagère. Jugement injuste, et surtout très superficiel, qui fait peu de cas des films eux-mêmes, mais qui dit bien la place alors occupée par l’acteur. 


L’invention d’une franchise

1996, grande année, apparaît surtout comme une année charnière. Avec Jerry Maguire, l’acteur clôt magnifiquement sa première période ; Mission impossible ouvre de manière fracassante sa deuxième. Tom Cruise, pour la première fois, est producteur (il le restera pour les suivants, produisant également, en plus de quelques-uns de ses films, Les autres, pour Kidman, un intéressant premier film : Narc, et le beau Rencontres à Elizabethtown pour Cameron Crowe). Se rêvant en action hero, il reprend et modernise une série d’espionnage des années 60, choisit pour la mise en scène un cinéaste : Brian de Palma, qu’on n’imaginait pas forcément sur ce terrain-là, et à ses côtés pour l’accompagner une pléiade d’acteurs hétéroclites. Beaucoup a déjà été dit sur le film : composé de trois blocs assez massifs, qui ne s’emboîtent qu’imparfaitement, celui-ci se présente comme un film d’action sophistiqué, auteuriste, voir sur-signé par endroits, ailleurs d’apparence plus impersonnelle, passionnant en définitive, et surtout neuf, tant il parvient à rompre avec tout un pan du cinéma d’action, qu’il remodèle pour les dix ans à venir. Fini l’action urbaine, moite, crasseuse : Mission impossible invente l’action comme en apesanteur, avec des agents qui sont avant tout des experts, pour qui seule compte la précision du geste, tendance qu’il est permis de critiquer à présent, mais qui était alors une nouveauté, intéressante, qui a indéniablement déblayé le terrain et ouvert des horizons au genre.
 
Les épisodes suivants devaient imposer Mission impossible comme la franchise la plus inventive dans sa catégorie pour les vingt ans à venir. Mal aimé, le deuxième volet, effectivement pas le meilleur, n’en reste pas moins une réussite : un feuilleton d’action débridé et brutal pour lequel Cruise a cette fois choisi John Woo, juste sorti du succès critique de Volte-Face. Sans doute, cette fois-ci, l’acteur et producteur n’arrive-t-il pas le premier. A Hollywood, c’est la mode depuis quelques années d’importer des cinéastes d’Asie pour revitaliser le genre. C’est Jean-Claude Van Damme qui, dès 1993, a souhaité faire venir de Hong Kong le réalisateur du Syndicat du crime, avant de débaucher à leur tour Ringo Lam, puis Tsui Hark. Et même si le film ne s’y résume pas – il séduit rétrospectivement surtout par son usage à la fois désinvolte et extrêmement réjouissant des masques que revêtent et enlèvent les personnages, imitant à la perfection les traits de leurs adversaires, dont on imagine bien tout ce qu’un feuilletoniste doué peut tirer –, il est vrai qu’il n’y a plus grand-chose de nouveau en 2000 à faire voltiger dans les airs motos et armes à feu. 
Ethan Hunt, Mission: Impossible
Ethan Hunt, Mission: Impossible

Ne pas arriver le premier, c’est une mésaventure que l’acteur entend bien ne pas répéter. Pour le troisième volet, il introduit au cinéma le génial créateur d’Alias et Lost J.J. Abrams, qui réussit un film d’action survolté brillantissime, ramassant vingt ans de trouvailles télévisuelles et cinématographiques qu’il dissémine le long d’un récit au pas de course. Pour le quatrième, il va chercher Brad Bird, un des créateurs les plus passionnants de sa génération dans le champ du dessin animé (il a participé aux Simpson avant de signer l’un des meilleurs Pixar Les Indestructibles), à qui il offre ses premiers acteurs de chair et d’os : le résultat est un film moins impressionnant sur le plan de l’intensité dramatique que le précédent, mais formidablement imaginatif, aux frontières parfois d’un burlesque déjanté, témoignant de la part de Cruise d’un goût pour les innovations narratives et formelles qu’on chercherait en vain chez n’importe quel autre acteur hollywoodien. 


Disparaître, réapparaître

Eyes Wide Shut, Stanley Kubrick (1999)
Eyes Wide Shut, Stanley Kubrick (1999)
Retour aux années 90. Après ses deux sommets de 1996, l’acteur disparaît plus de trois ans des écrans. Il n’y a cela rien d’inquiétant, au contraire, puisque celui-ci s’implique alors dans le nouveau projet tant attendu de Stanley Kubrick – le cinéaste n’a rien tourné depuis Full Metal Jacket, en 1987. Pendant les deux années que dure le tournage, il n’est question que d’Eyes Wide Shut, ou peu s’en faut, une attente accentuée par le décès du cinéaste. Peut-être cette attente excessive finira-t-elle par desservir le film à sa sortie. En attendant, Cruise peut se féliciter : pour un acteur qui se rêve en star, se faire désirer constitue une stratégie efficace. Un peu comme Michael Jackson lorsque celui-ci, dans ses clips, dissimule son visage, laisse planer le doute aussi longtemps que possible sur son identité, avec pour effet de redoubler l’attention du public, il commence à jouer, non sans un brin de mégalomanie, de ce double mouvement d’apparition et de disparition. Déjà, dans Jours de tonnerre, il se plaisait à retarder son entrée en scène : « who’s the pilot ? », répétait l’assistance avant que celui-ci ne finisse par sortir du bolide et se découvrir à ses yeux. Un jeu auquel l’acteur s’adonne de plus en plus, aujourd’hui sans doute trop systématiquement : les apparitions de Jack Reacher, de Stacee Jaxx (Rock Forever), sont préparées, annoncées, de manière franchement théâtrale. Il n’est plus une bande-annonce qui ne laisse pas passer un certain temps avant de découvrir la star, ne commence par le montrer de dos, installant ce petit suspense, avant de révéler son visage.
 
En 1999, les choses n’en sont pas là. Absent trois ans, l’acteur, donc, réapparaît, non sans susciter des interrogations. En le choisissant, Kubrick, après avoir eu en tête Harrison Ford, a-t-il souhaité moquer le star system ? Y aurait-il dans ce casting une part d’ironie, comme la chose se murmure alors ? L’hypothèse apparaît rétrospectivement improbable. En tout cas, quoi qu’en ait pensé le cinéaste, Cruise est parfait, légèrement en retrait, comme il le fallait, dans ce rôle de new-yorkais aisé un brin coincé ballotté le temps d’une nuit de fantasme en fantasme. Passif, l’acteur comme le personnage l’est en un sens, plus dragué que dragueur, mu par les évènements sur lesquels il ne semble guère avoir de prise. Il déambule, presque flottant, un peu distant, sans se départir d’une courtoisie minimale à la limite de la froideur ; silhouette élégante qu’un film peut se contenter de suivre, comme s’en souviendra pour n’en citer qu’un Michael Mann.
 
Puis, Magnolia. Pour sa réapparition, l’acteur entend bien marquer les esprits, d’autant plus que sa prestation chez Kubrick, bien à tort, ne lui vaut pas une adhésion unanime. Le voilà qui enchaîne avec un nouveau projet au potentiel culte évident : dans ce récit choral assez proche dans l’esprit d’une littérature américaine très surcotée, « clinquante », disons (Bret Easton Ellis en figure tutélaire), il incarne un télévangéliste allumé, renouant avec le sens de la démesure qui caractérisait déjà sa prestation d’Entretien avec un vampire. Le film n’est pas bon (fascination rebattue pour le monde du spectacle et ses vices, considérations foireuses sur le hasard et le destin), l’acteur à la fois impressionnant et légèrement pénible du fait d’un surrégime délibéré qui lui vaut logiquement les louanges. Les deux prestations pourraient difficilement être plus éloignées : une interprétation en retenue dans un film qui le met au centre et ne le lâche pas, une nettement plus exubérante dans une œuvre chorale où il fait jeu égal, à considérer le temps de présence en tout cas (pour le reste, l’acteur entend bien conserver un statut à part, d’où probablement le choix du bigger than life), avec une dizaine d’autres comédiens. En tout cas, après Eyes Wide Shut et à la limite de la démonstration de force, Magnolia confirme que Cruise est de retour. Et se prépare à la succession de chefs-d’œuvre devant marquer sa décennie 2000. 


L’Action Hero

Mission : impossible 2, puis 3, Minority Report puis La Guerre des Mondes, Collatéral, Walkyrie : la filmographie de Tom Cruise au cours de cette décennie peut être qualifiée sans exagérer d’exceptionnelle. Il est vrai, si l’on veut être honnête, que Vanilla Sky et surtout le péniblement militariste Dernier Samouraï sont moins réussis… Si les films sont marquants, l’acteur ne l’est pas moins, inventant une nouvelle figure d’action hero pour son temps. Il faudra vraiment un jour écrire l’histoire de ce dernier : il est fréquent, pour les années 80, de distinguer un Arnold Schwarzenegger raide et robotique, un Stallone plus trapu, tout dans la puissance physique, un Willis cynique et gouailleur, figures qu’humaniseront (ou banaliseront, c’est selon) un Costner ou un Ford la décennie suivante en leur ajoutant une composante sentimentale ou familiale.  
La Guerre des mondes, Steven Spielberg (2005)
La Guerre des mondes, Steven Spielberg (2005)

Tom Cruise, c’est encore autre chose. Cet acteur qui n’a cessé d’alterner entre l’archétypal et le particulier choisit ici nettement la première option, visant à une forme très impressionnante de neutralité. Il ne s’agit pas pour lui d’en imposer par des muscles surdimensionnés, l’usage de la seule force physique (Schwarzenegger, Van Damme, Stallone). Ni par le recours à des back stories lénifiantes (Costner, Ford). Non plus par une prise de distance ironique (Willis, Russell). Ce qu’invente l’acteur, plutôt (très) sobre, au cours de ces années, est plutôt de l’ordre d’une épure : rien qu’une silhouette et des gestes affutés, un beau visage inquiet sur lequel se lit le sérieux et régulièrement la nervosité. Le moins de parasitages possibles. Sa « marque de fabrique », si l’on peut dire, n’est pas le corps à corps, le coup de poing ou la fusillade, mais bien plutôt la course. Pour qui n’a pas revu les films en question depuis un moment, lorsque leurs souvenirs commencent à se mélanger, il y a encore cela qui reste : l’acteur à toutes jambes, pour échapper à ses poursuivants (Minority Report) ou aux créatures venues d’ailleurs (La Guerre des Mondes). Ethan Hunt ne fait que cela : poursuivre un adversaire, ou le fuir. Le Cruise character, autant qu’il provoque les évènements, se présente comme une sorte  de témoin, dans l’œil duquel se reflètent les convulsions du monde. A ce titre, on pourrait dire de lui qu’il réinvente pour le cinéma « l’enveloppe vide », comme on disait hier en bande dessinée des héros : Tintin, Spirou, apparemment dépourvus d’intériorité, un parti-pris qui lui permet d’incarner toujours un peu plus que lui-même, d’accéder à une dimension générale, voire universelle. C’est sans doute Spielberg qui a le mieux perçu cette dimension en lui offrant dans La Guerre des Mondes le rôle de Ray Ferrier, cet américain ordinaire (il est docker, père de famille divorcé) confronté à un drame de grande ampleur. Si l’on admet, ce qu’on peut sans doute faire, que l’invasion extraterrestre vaut ici comme image stylisée de toute guerre ou autre catastrophe humaine, il faut bien voir les conséquences que cela emporte pour l’acteur, choisi pour révéler à la fois la peur, la tentation de la débâcle, la capacité d’organisation, de résistance et au final d’héroïsme de l’individu. Un comédien plus versé dans le particulier n’aurait pas pu convenir. Il fallait cette star neutre, bel oxymore, pour représenter en lui donnant (plus) belle figure l’humanité.
 
Que Cruise et Spielberg se soient croisés, par deux fois, chacun au pic de leur carrière, apparaît rétrospectivement une nécessité. Il est certes permis de préférer d’autres films du cinéaste : un A.I. plus fou et sans filet, un Arrête-moi si tu peux plus charmeur. D’autres rôles, peut-être plus étonnants, de l’acteur (Jerry Maguire). Force est de constater, pourtant, que la rencontre du cinéaste hollywoodien et de la star par excellence a produit ce qu’elle devait produire : deux films absolument parfaits (oublions la dernière demi-heure plus pataude de La Guerre des Mondes), appartenant à l’industrie et à la pensée dominantes tout en sachant les interroger, parfois les retourner, à la pointe de l’entertainment tout en offrant au nouveau millénaire les récits et images qu’il lui fallait. Sans doute Spielberg en a-t-il été le maître d’œuvre. Mais, par deux fois, Cruise fut son indispensable allié. 


La tentation burlesque

Celui-ci, on le voit, peut difficilement passer pour un acteur comique. Ni même ironique : on l’imagine mal, aux côtés de Pitt ou Clooney, s’amuser à interpréter de sympathiques losers chez Soderbergh ou les Coen. Ce registre, il s’y est pourtant essayé, à sa manière. Jusque dans la décennie 2000, il faut bien reconnaître que cette composante est restée très secondaire. Tout au plus pouvait-on repérer ici et là quelques traces de second degré. Dans le décidément pas mauvais Horizons lointains, celui-ci jouait déjà sa partition de jeune candide de manière légèrement outrée (gaucherie manifeste, yeux écarquillés), n’hésitant pas à se ridiculiser, à l’image de cette scène très drôle du début du film dans laquelle Nicole Kidman l’arrachait à son duel comme on gronderait un petit garçon, et lui ordonnait de monter dans son chariot pour l’accompagner en Amérique. Une étape supplémentaire est franchie par Austin Powers dans Goldmember, dans lequel il joue son propre rôle, en train d’interpréter l’agent anglais. « Shall we shag now or shag later ? ». Sa prestation dans Tonnerre sous les tropiques, plus encore, a frappé les esprits : dans la peau du producteur Les Grossman, gras, chauve, l’injure à la bouche et le pas de danse facile, l’acteur est méconnaissable par sa vulgarité.
 
Sans doute ne faut-il pas surestimer la portée de ces prestations isolées. Les éloges délirants qu’on a pu lire sur les réseaux sociaux n’étaient parfois pas sans excès, pour ce qui demeure un exercice essentiellement potache, même si indéniablement talentueux. On ne saurait pour autant les résumer à des caméos sans importance. Ni minimiser l’étonnement qu’ils ont pu légitimement provoquer. Qu’est-ce qui a bien pu pousser le si sérieux Cruise à s’encanailler de la sorte ? Simple concession à l’esprit du temps ? Manière de se prémunir contre les critiques que son comportement n’allait pas tarder à lui attirer (acteur imbu de lui-même, etc) ? Ce qui est certain, c’est que cette stratégie devait s’avérer payante. Comme si, prévenant les reproches, il avait décidé de prendre les devants, allant nettement plus loin que ce qui était attendu de lui. Pitt, son ancien partenaire d’Entretien avec un vampire, joue les coachs sportifs un peu lisses ? Il en rajoute une couche et le coiffe au poteau, en producteur débile. 
Tonnerre sous les tropiques, Ben Stiller (2008)
Tonnerre sous les tropiques, Ben Stiller (2008)

Soyons clairs, la démarche ne dénote pas vraiment l’humilité… S’il se met au potache, c’est selon ses termes, avec les collaborateurs qu’il s’est choisi. On ne l’imagine guère participer en compagnie de ses confrères d’Hollywood aux sketchs censément hilarants qu’on voyait se multiplier sur Youtube il y a quelques années (I’m fucking Matt Damon, puis Ben Affleck). Avec Ben Stiller, oui, parce que leur collaboration avait une raison d’être, que les deux hommes interagissaient depuis un moment déjà, se parodiant et répondant par vidéos interposées, jouant ensembles. Le potache, oui, à condition de s’y engager totalement. Cruise n’est pas l’homme des demi-mesures : quand il interprète Les Grossman, il ne le joue pas avec moins d’intensité, moins de sérieux, pourrait-on presque dire, que Von Stauffenberg. Même si le créneau n’est évidemment pas le même. On est très loin ici du caméo distrait : au-delà du gros délire, l’acteur entend bien présenter une création originale, dans tous les sens du terme.



Tom Cruise aujourd’hui

Ces films et ces rôles, loin de constituer une simple parenthèse, ont contribué à refaçonner le jeu de l’acteur à un très haut degré. A la limite, on pourrait presque dire que le Tom Cruise des années 2010 se présente comme une synthèse de l’interprète classiquement sombre de Minority Report ou Walkyrie et du comédien allumé apprécié par Stiller. Les films eux-mêmes portent en eux cette dualité. A première vue, ceux-ci se placent sans hésitation dans la lignée des thrillers des années 2000. En réalité, il n’y a pas grand-chose en commun entre l’élégante noirceur des premiers et les dissonances pop des nouveaux venus : Night and Day, Mission : impossible – Protocole fantôme et Jack Reacher sont des films de scénaristes déjantés, à qui on pourrait adresser le reproche d’une certaine gratuité s’ils n’apparaissaient à ce point bourrés d’idées. Moins classes que les bijoux noirs signés Mann ou Spielberg, mais rien n’interdit de les aimer autant. Oblivion, tout en investissant un genre, la science-fiction post-apocalyptique, a priori plus mastoc, voire grandiloquent, poursuit cette tendance, avec son bizarre (parfois génial) récit brinquebalant.  
Oblivion, Joseph Kosinski (2013)
Oblivion, Joseph Kosinski (2013)

Le Cruise character suit le même chemin. Beaucoup de choses le rattachent toujours au action hero d’hier : Roy Miller, les deux Jack, Reacher et Harper, ne sont pas moins affutés physiquement, pas moins performants dans l’action que ne l’était et l’est toujours Ethan Hunt (à plus de 50 ans, l’acteur se maintient bien et le fait savoir, exhibant toujours volontiers son torse musclé). Psychologiquement parlant, en revanche (à supposer que la psychologie ait un sens, concernant le personnage cruisien), ces derniers diffèrent considérablement, aussi éloignés que possible de « l’enveloppe vide », multipliant au contraire les incongruités. Pour le dire autrement : l’acteur semble bien avoir refait en sens inverse le chemin de l’archétypal au particulier. Il faut le voir, dans Night and Day, vexé comme un pou parce que sa partenaire manifestement peu confiante s’est enfuie : « avec moi, ton espérance de vie est là (bras en l’air). Sans moi, là (il baisse le bras) ». Avant de renouveler plusieurs fois l’opération. Il est évident qu’on n’est plus en face de l’interprète de Spielberg, ou alors au terme d’une transformation considérable. Entre-temps, il y a eu Ben Stiller, il y a eu les bêtises chez Oprah. Ce Cruise-ci n’est pas le plus passionnant. Mais le Cruise hybride que le précédent a indéniablement contribué à former apparaît bien comme une invention géniale de la décennie 2010.
 
Ce que ses derniers films montrent aussi, c’est que l’acteur, de plus en plus control freak, semble en passe de créer son « empire dans l’empire (hollywoodien) ». Au cours des années 2000, on pouvait encore imaginer, peut-être pas qu’il se mette au service de qui que ce soit, mais, du moins, que sa trajectoire croise celle d’un autre créateur, exemplairement Steven Spielberg, et que cette rencontre débouche sur une réussite partagée. En 2010, ça n’est plus le cas : tout film avec Tom Cruise est en premier lieu un Tom Cruise movie. Celui-ci choisit à présent de préférence des cinéastes de moindre envergure, ou plus jeunes, ou, du moins, présentant une dimension atypique, se mettant par là en situation de force. Le même constat peut être établi au sujet de ses partenaires, notamment féminines. Cruise ne fait pratiquement plus tourner d’actrices américaines, leur préférant des comédiennes britanniques (Rosamund Pike, Andrea Riseborough, Emily Blunt), française (Léa Seydoux) ou ukrainienne (Olga Kurylenko). Ce fait, qui pourrait paraître tout à fait indifférent, ne l’est sans doute pas totalement : comme si l’acteur avait désormais une réputation telle dans son pays (scientologie, procédures de mariage et de divorce un peu particulières…) qu’il avait décidé de se créer une sorte de cour transcontinentale, de bric et de broc, composée d’éléments disparates, mais toujours parmi les plus talentueux (voir comme il est allé chercher le Sawyer de Lost, le Jaime Lannister de Game of Thrones : s’il est un domaine dans lequel Cruise demeure incomparable, c’est bien dans son choix de collaborateurs).  


**
 
Où en est Tom Cruise aujourd’hui ? Il existe à n’en pas douter des motifs d’inquiétude. Un devenir Alain Delon-réac n’est pas à exclure totalement. Il n’est pas impossible que l’acteur continue à suivre sa pente militariste au point de devenir une sorte de tenant traditionnaliste de l’honneur de l’armée. Qu’on se rappelle seulement Le dernier samouraï, décidément peu tolérable (le genre de film où l’on sabre au clair sachant qu’on n’en réchappera pas, parce que c’est ainsi, que ça a toujours été ainsi, où l’ennemi ôte son chapeau voire essuie quelques larmes après le massacre pour montrer qu’il te respecte bien qu’il t’ait occis). Sur ce plan, on n’est pas (encore) trop inquiet. Non qu’on estime beaucoup l’intelligence politique de Cruise, en revanche son opportunisme à la limite de l’hypocrisie devrait lui permettre d’éviter ces excès. L’acteur a toujours pris soin de faire suivre Top Gun par Né un 4 juillet, La Guerre des Mondes par Lions et Agneaux, épousant l’esprit Clinton après le reaganisme et Obama après Bush. Rien qui mérite d’être applaudi, du moins cette faculté d’adaptation devrait continuer de lui interdire des positions trop tranchées. Cruise, si entier et intransigeant par ailleurs, se révèle ici étonnamment coulant.
 
Plus ennuyeux sans doute, sa mégalomanie apparaît aujourd’hui de plus en plus envahissante. Il ne s’agit pas de porter un jugement moral sur l’acteur, mais de voir les conséquences, à terme possiblement ennuyeuses, que cela emporte sur sa filmographie. Rappelons que celui-ci, après avoir incarné la bonne, puis la mauvaise conscience de l’Amérique impériale (Top Gun et Né un 4 juillet), s’est mis en tête d’interpréter un héros national du Japon (Le dernier empereur), puis de l’Allemagne (Walkyrie). Prochaine étape : Jean Moulin ? César ? La moquerie est facile, mais il y a tout de même là une pente qui n’est pas sans danger. De même, on ne saurait lui conseiller de multiplier les rôles de type Magnolia ou Rock Forever, de prédicateur ou rock star illuminés. De toute évidence, ceux-ci lui vont bien, peut-être un peu trop bien… A pasticher ainsi, les gonflant sans retenue, ses apparitions dans les talk-shows télévisés, Cruise risque de se caricaturer.
 
Dernier point, peut-être plus subjectif : il est permis d’éprouver un regret à l’idée qu’un certain type de rôles ou de prestations apparaisse aujourd’hui définitivement derrière lui. On l’a dit : après Jerry Maguire, le personnage cruisien typique des premières années a purement et simplement disparu. Cela fait bien quinze ans que ses personnages n’ont plus d’âge, de profession autre qu’agent secret ou officier, ses films récents : Night and Day, Jack Reacher, poussant très loin, théorisant même ce refus de toute existence sociale en dehors des missions déroulées sur l’écran. Ray Ferrier est peut-être le dernier à s’être vu doter d’une certaine consistance : une existence sociale, des enfants. Cette dimension se voyait cependant vite reléguée au second plan. Lorsqu’il interprète Von Stauffenberg (Walkyrie), Cruise pourrait difficilement être moins intéressé par le personnage historique, laissant notamment complètement de côté sa vie familiale (on voit peu d’autres films hollywoodiens pour négliger à ce point les scènes de couple attendues). Il joue celui-ci comme figure de la résistance au nazisme, point. Reprocher au film d’être passé à côté de la complexité du personnage – Stauffenberg, indéniablement courageux, était aussi un traditionaliste élitiste qui n’aurait vraisemblablement pas eu grand-chose à proposer à l’Allemagne démocratique de l’après-guerre – manque l’essentiel : ça n’était simplement pas son objet. De la même manière, dans Lions et Agneaux (Robert Redford, 2007), son personnage de sénateur républicain est bien moins une figure crédible de la vie politique américaine qu’une expression remarquablement stylisée d’un néo-conservatisme bushien, que l’acteur incarne presque physiquement (témoignant ce faisant d’une parfaite compréhension de la nature didactique du projet, à la fois séduisant par sa dramaturgie pédagogique et agaçant par ses simplifications).
 
A ce stade, on a du mal à croire que celui-ci puisse renverser complètement la tendance, revenir à des prestations et des films plus modestes. Ça n’est pas forcément très grave, tant ce qu’il accomplit à la place est (pour le moment) formidable. Que Tom Cruise continue à sauver le monde entre deux caméos allumés, on l’accepte, tant que c’est à l’intérieur d’objets aussi prodigieusement inventifs par ailleurs que ceux de la décennie en cours. Un cinéaste qui, à rebours de tout ce à quoi a tendu l’acteur ces quinze dernières années, chercherait à lui redonner un âge, un background, une psychologie, à retrouver la part de fragilité derrière la puissance (il faut revoir l’acteur dans ses premiers rôles, ses moments de gêne adorable révélant une timidité dont il ne reste à présent aucune trace), bref à renouer avec le fil interrompu en 1996, n’en gagnerait pas moins toute notre attention. On a cru ce moment arrivé lorsqu’il fut question d’une suite à Top Gun, avant que Tony Scott ne se suicide. En reprenant le rôle de Maverick 30 ans après, Cruise aurait bien été forcé d’interroger son vieillissement. Paradoxalement, ce rôle hier assez lisse aurait pu être celui de la maturation. Ce ne sera pas pour cette fois. On attendra, ou bien que l’acteur rebondisse ailleurs comme il a su le faire dans un quasi-sans faute jusque-là.




A lire également
< >

Dimanche 2 Mars 2014 - 16:54 La mémoire du monde