Feux Croisés
Mercredi 4 Mars 2015
Sorties

Trans(mission)

A propos d'American Sniper de Clint Eastwood (2015)




Une fois encore, Clint Eastwood a été mal compris. Le malentendu est tel qu’il semble indispensable de revenir sur la mise en scène d’un film complexe, volontairement ambigu. Il est vrai que les enjeux d’American Sniper sont difficiles à cerner. De fait, pour saisir ce qu’il tend vraiment à signifier, un certain recul par rapport à son propos a priori patriotique et une connaissance de l’œuvre du cinéaste sont nécessaires. De prime abord, cette illustration de la vie de Chris Kyle (joué par Bradley Cooper), tireur d’élite des Navy SEALs responsable de la mort de 160 personnes pendant la guerre d’Irak et assassiné en 2013, peut sembler glorifier ses faits d’armes. Mais il suffit de replacer American Sniper dans la filmographie d’Eastwood pour révéler une thématique, qui permet de comprendre parfaitement les intentions du cinéaste : la transmission, et plus précisément l’héritage culturel et moral que les personnages eastwoodiens laissent/laisseront derrière eux.

De Breezy (1973) à Gran Torino (2009), une grande partie de son œuvre est habitée par la transmission. American Sniper n’y échappe pas. Le film s’ouvre par une séquence où Chris Kyle vise une mère et son fils détenteurs d’une grenade qu’ils s’apprêtent à jeter sur des soldats américains. Ce dilemme ouvre ensuite un flash-back qui décrit les événements qui ont poussé un petit garçon du Texas à devenir un sniper musclé. Le soldat n’a pas encore tiré mais un bruit de balle perçant retentit. Celui-ci provient du fusil de ce même soldat à l’âge de huit ans. Il vient d’abattre un cerf aux côtés de son père. Ce montage, cette superposition du présent et du passé, lie brillamment conséquence et cause et caractérise ainsi le personnage. Le spectateur choqué par un enfant irakien tenant une grenade dans un pays en guerre (cf. photogramme ci-dessus) ne l’est pas forcément par un enfant américain armé aux États-Unis. L’ambiance grise et poussiéreuse d’Irak contraste fortement avec l’atmosphère ensoleillée et rendue idyllique du Texas. La deuxième image est rendue acceptable par la beauté qui se dégage de son cadre. Si les deux cibles n’ont pas la même importance (un enfant contre un cerf), il faut toutefois confronter les deux situations pour éclaircir le sous-texte du film. La violence que Chris et ses camarades (donc l’armée et le gouvernement américains) espèrent endiguer en Irak est la même que celle de leur propre pays. Eastwood montre des attitudes et symboles typiquement américains (la pratique du rodéo, la « beauferie » des États du sud, les armes à feu, les bottes de cowboy) pour juger et condamner la transmission d’une certaine culture de la violence ; violence devenue banale et profondément ancrée dans le mode de vie de Chris Kyle et des Américains en général. C’est pourquoi il est essentiel de montrer, pour Eastwood, l’enfance de ce soi-disant héros américain.
 

Élevés à la dure par des parents très croyants, Chris et son frère cadet Jeff ont aussi été « dressés » pour devenir des chiens de berger et non des agneaux qui se font dévorer ou des loups qui les dévorent (ce sont les mots du père dans une scène de repas terrifiante). Tels des chiens de berger donc, les deux frères se ruent vers un bureau de recrutement de l’US NAVY dès l’annonce à la télévision des attentats contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya en Août 1998. La reconstitution exagère l’immédiateté de cette action pour signifier le manque de réflexion de la part de Chris Kyle. L’homme n’est que muscle et la guerre est un jeu. Les séquences de guerre – qui constituent la majeure partie du film – ne sont pas les plus passionnantes puisque leur intérêt vient de leur rapprochement avec celles sur le sol américain. Éloigné de sa famille par la guerre, Kyle privilégie sa mission de soldat à sa transmission de père. 

Si le film sait se faire subtil (la discussion bouleversante entre les deux frères sur le tarmac avant leur retour sur le champ de bataille), la vision de la guerre l’est beaucoup moins. La caractérisation grossière du terroriste surnommé « Le Boucher » et du sniper ennemi au look de pirate ou le ralenti sur une balle sont de trop. Le film n’atteint pas toujours la justesse espérée à cause d’une simplification des enjeux de la guerre ; soit le meurtre au nom de la camaraderie. Mais Eastwood ne donne pas toujours à Kyle le beau rôle. On se souvient de l’assassinat injustifié du héros d’Un monde parfait (1993) par un sniper de la police ou du sniper fou de L’Inspecteur Harry (1971). Le tireur d’élite chez le réalisateur ou le personnage Eastwood n’a jamais été un héros mais un lâche. Les yeux dans le viseur de son arme, le soldat ne voit rien d’autre que des cibles. Aussi irréfléchi et précipité que l’État, il ne réfléchit pas à cette guerre mais agit. Revenu au Texas pour s’occuper de sa famille, il a tout du père et du mari idéal. Mais tout n’est pas idyllique. Il suffit de s’attarder sur la façon dont Eastwood filme ce calme familial apparent. Kyle embrasse sa femme, fait rire ses enfants mais un détail dénote : l’arme qu’il pointe sur sa femme, pour plaisanter. Un tel jeu pourrait être gratuit mais la caméra reste autour de l’arme, apportant à la scène une gravité incongrue. La menace n’est plus en Irak mais dans sa maison. Tout est encore question de transmission : la menace irakienne n’existe plus pour Kyle, redevenu un civil, mais, comme son père avant lui, il cultive une banalité de la violence. A la fin du film, son épouse Taya (Sienna Miller), jamais cachée derrière un fusil, regarde Kyle une dernière fois et le futur assassin de son époux pour la première fois. Eastwood insiste sur ce regard (cf. photogramme ci-dessus). Il filme trop longtemps un visage inquiet. Le regard nu (car sans viseur) serait donc le juste regard puisqu’il perçoit la menace réelle. La vraie violence est intérieure, elle est dans la violence culturellement acceptable ; ce qui rend la guerre d’Irak parfaitement inutile (on se souvient qu’Eastwood était contre).

Tous deux atteints de troubles de stress post-traumatique, Kyle et son assassin sont des victimes et des bourreaux créés par l’armée. Ici se situe le vrai propos du film, qui tend finalement à dénoncer les contradictions d’un pays qui veut supprimer la violence par la violence. Difficile alors de ne pas voir dans les images de l’enterrement de Kyle, qui accompagnent le générique de fin, une ironie. Celle-ci fonctionne comme un clin d’œil presque moqueur à un peuple (qui brandit drapeaux et photos du « héros américain ») qui ne comprend ni la vanité de cette guerre, ni l’ambiguïté du film. American Sniper devient acceptable et brillant sous cette perspective d’analyse. Ainsi perçu, ce nouveau Eastwood ne semble finalement pas être le film de propagande patriotique que bon nombre de spectateurs croient avoir vu...
 

American Sniper de Clint Eastwood. Avec Bradley Cooper, Sienna Miller, Luke Grimes, Jake McDorman, Kevin Lacz, Cory Hardrict, Navid Negahban. Sorti le 18 Février.


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


A lire également
< >

Mercredi 12 Novembre 2014 - 09:05 Dossier Clint Eastwood

Mercredi 12 Novembre 2014 - 09:00 Jersey Toys