Feux Croisés
Jeudi 13 Août 2015
Dossiers
Jérôme Dittmar

Utopie des années 80

A propos de Cocktail de Roger Donaldson (1988)




Un grand film d’époque n’est pas celui qui sait seulement capter l’air du temps, mais celui qui trouve en elle une esthétique et une philosophie. En 1988, la sortie de Cocktail arrive moins d’un an après celle de Wall Street. Les films sont de faux jumeaux, liés en tout à commencer par l’envie de dresser un portrait des années 80. Le premier, apparemment moins documentaire que celui d’Oliver Stone, deviendra pourtant l’un des plus emblématiques. L’affiche avec son titre découpé au néon rose est alors partout. La VHS ou sa copie de copie dans chaque salon ou chambre d’adolescent. Aujourd’hui encore le film reste une icône kitsch mais symptomatique. Son succès populaire ne doit pas qu’à l’ascension fulgurante de Tom Cruise et son sourire rayonnant, mais plutôt à une coïncidence. À la rencontre de l’acteur et du film qui ensemble reflètent cette période faite d’argent, d’image et surtout d’ivresse.
 

Illusions perdues


Septième film de l’Australien Roger Donaldson, Cocktail c’est d’abord le classicisme des 80's, la transparence des états, des sentiments, des idées et des images après l’ambiguité et la dépression des 70's. C’est l’histoire moderne, intemporelle, ou constamment renouvelée, des Illusions perdues, du rat des villes et des champs, des ambitieux et du rêve américain. Toute la trajectoire du récit et son personnage gravite autour de cet axiome balzacien revu et corrigé par le prisme traditionnel hollywoodien : en quittant l’armée pour New York, un guide de self made man en poche, Brian Flanagan (Tom Cruise) se voit déjà conquérir le haut des tours du World Trade Center se dessinant derrière la pare brise du bus le menant à la grosse pomme. Mais sa carrière de broker est vite rattrapée par la réalité : pas assez diplômé et sans expérience, il se fait évincer à tour de bras par des DRH aux propos vagues et laconiques. L’époque où les enfants d’immigrés provinciaux venaient s’enrichir dans la cité est révolue. L’utopie tourne vite court, retour au bas de l’échelle et un job de barman trouvé par une petite annonce au détour d’une rue.
 

After Hours


Le propos est banal : Cocktail c’est le bon sens paysan, la voix du peuple qui ne doit son succès qu’à son honnêteté, son intégrité, sa sincérité, fuyant l’ivresse dévastatrice de l’argent pourrissant les hautes sphères où barbotent les billionnaires. Luxure, trahison, pouvoir, amitié et amour souillés contre mariage, famille, droiture morale et réussite sociale sans truquage, Cocktail raconte une histoire connue de tous dans un cadre contemporain. Il met en scène le miroir aux alouettes des années fric que d’autres illustraient déjà et illustrent encore (Le Loup de Wall Street, cousin germain du Donaldson). S’il diffère et trouve sa singularité, c’est dans sa cohérence : l’ivresse de l’époque est une question que le film illustre littéralement, en s’installant au comptoir d’un zinc à la mode. Mais c’est en rêvant leur success story, comme celle d’entrepreneurs à la Donald Trump, que les héros de Cocktail se brûlent les ailes (Flanagan mais plus encore son mentor, Doug Coughlin). C’est aussi dans ce moment d’élévation aveugle et euphorique qui porte la première moitié du film que quelque chose de la décennie transparait (et que retiendra Scorsese, déjà dans After Hours) : l’argent comme potentiel vecteur de jouissance que l’alcool (ou la drogue) complète et matérialise.
 

The Rhythm of the Night


Dans Le Loup de Wall Street, cette jouissance prend la forme d’une vitesse que Scorsese épouse au plus près par sa mise en scène électrique. Chez Donaldson, il est aussi question de rythme : le film est tout en ellipses, fait de raccourcis résumant chaque étape de l’intrigue en quelques scènes clés proches de l’esquisse. Mais c’est bien derrière le comptoir que les choses se jouent, et grâce à Tom Cruise qu’elles s’illustrent. Le bar à cocktail est une scène où l’acteur se révèle ; un cirque où il jongle et fait danser les bouteilles, sautant à pieds joints sur le comptoir pour réciter des poèmes et embraser le regard des filles. Il n’est question que de gestuelle, de sidération, d’enivrement ou de désir : face à lui et Coughlin, la foule est en transe comme si elle assistait à un concert. Cocktail est l’histoire d’un barman se rêvant rock star et entrepreneur. C’est déjà le portrait des héros de la nuit, une fascination pour ces lieux où le monde s’évanouit entre deux verres aux couleurs fantaisies (le nom même des cocktails est un résumé aux évocations exotiques). Derrière la porte du bar, c’est une idée de la fête comme absolu de l’époque et d’un temps reconfiguré qui se joue : l’un des manuels que lit Tom Cruise ne s’appelle-t-il pas The 16-minute entrepreneur ? Bienvenue dans les 80’s, l’ère où l’argent file plus vite, où les banques le font couler à flot, où la bourse le rend toujours plus immatériel, et où la fête devient la promesse d’une destination suprême, au-dessus du monde, preuve de réussite totale si possible au soleil (de la Jamaïque) où Flanagan espère faire fortune - avant que le film ne lui fasse comprendre que c’est auprès des siens, dans le cadre familial et banlieusard que les choses doivent être vécues. Les plus grands rêves ne se réalisent pas en idéalisant une richesse virtuelle dans un cadre de carte postale paradisiaque, mais en revenant à soi, vers la terre, à la modestie de ceux qui n’ont pas oublié leur histoire. Après la spirale ascensionnelle des débuts, le film amorce une chute qui ne peut atterrir en douceur que par la confiance en l’autre et par-delà la question de classe.


 

Better Than Zero

C’est en prenant cette porte de sortie faussement réactionnaire que le film trouve pourtant une conclusion heureuse à la fête. Le délire de l’argent facile oublié, les fantasmes de penthouse millionnaire abandonnés, la carrière de broker délaissée (et les vagues études pour y parvenir qui allaient avec), Flanagan peut enfin trouver du sens à son existence dans le cadre du bar, comme son oncle avant lui. En sortant à la fin des années 80, Cocktail permet ainsi de tourner la page en douceur. Il offre une option pour en finir avec le cynisme de Wall Street, avec l’argent roi, abstrait, absurde, mais pas avec la jouissance ancienne de l’alcool, pas avec cette insouciance forcée, aveugle, amnésique, qui voulait alors redonner sa pleine vitalité au monde après une décennie de libération (les 70’s) qui n’avait débouché que sur des névroses.
Mais peut-être que le film, par cette pause utopique (Cocktail and Dreams s’appelle le nom du nouveau bar de Flanagan) annonce déjà les années 90 et l’ère du cinéma réflexif. Ce moment où l’ivresse ne servira plus à s’oublier voire se dissoudre (Less Than Zero écrivait Bret Easton Ellis), mais se replier indéfiniment sur soi. Quant à Tom Cruise, près de trente ans après, il court toujours, tel un bolide supersonique ayant puisé son énergie et sa jeunesse inépuisable dans les 80’s pour ne jamais y renoncer. C’est sans doute lui, le plus grand héros de l’époque.




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