Feux Croisés
Vendredi 21 Septembre 2012
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Vous croyez avoir tout vu (de Resnais, du cinéma)




Vous croyez avoir tout vu (de Resnais, du cinéma)
Testamentaire. C’est par ce qualificatif bien vague et faux que beaucoup ont défini le nouveau film d’Alain Resnais lors de sa présentation cannoise en mai dernier. Employer et croire en ce mot pour qualifier Vous n’avez encore rien vu est moins injuste qu’un contre-sens total, symbole d’une absence totale de compréhension des enjeux et des thèmes du film et de l’œuvre du cinéaste. Certes, la mémoire et son devoir ont toujours préoccupé ses personnages et ses histoires mais jamais dans l’objectif de laisser des idées et des images avant la mort. Vous n’avez encore rien vu réussit là où le seul mauvais film de Resnais, Pas sur la bouche (2003), avait échoué. Ce nouveau film ne s’embourbe pas dans un vieillot et un traditionalisme formaliste et artificiel que le théâtre au cinéma peut apporter mais qui ne peut être de rigueur chez un cinéaste aussi novateur. 

Non, Resnais fait ici (sur)vivre le cinéma et ses spectateurs l’en remercient. Il peut déplaire mais on ne peut nier qu’il est désormais le seul cinéaste français, et peut-être même international, capable de nous surprendre encore, de film en film, de scène en scène. Il n’a de cesse de créer une nouvelle façon de faire des films, depuis les années 50, certes, mais aujourd’hui plus que jamais. Le film commence par une succession de scènes identiques, des variations dans la répétition ; le même plan avec un acteur différent à chaque fois. Resnais invente en fait une nouvelle forme de générique : chaque acteur apparaît non pas par son nom dactylographié mais par une voix au téléphone qui annonce un à un chaque acteur à laquelle chacun répond présent. Resnais et ses acteurs rejouent peut-être l’appel qui fait que nous retrouvons la même troupe depuis quelques années à chacun de ses films (seul André Dussolier, le plus beau compagnon artistique de Resnais, manque cette fois-ci vraiment à l’appel). C’est à la fois l’appel préalable du cinéaste Resnais et l’annonce d’un casting idéal. Pour les amateurs de séries télévisées sachant Resnais admirateur de The Sopranos, le choix de la musique du générique de fin n’est pas anodin. It Was A Very Good Year de Frank Sinatra fut l'unique base sonore de la première séquence (mémorable) de la deuxième saison de la série de David Chase. En présentant ce qu’est devenu chaque personnage depuis la saison dernière, un constat est dressé. Chez Resnais, du temps a passé depuis son premier long-métrage en 1959, depuis la première représentation d’Eurydice par Pierre Arditi et Sabine Azéma, mais il continue à faire des films, comme les acteurs poursuivent la pièce malgré la mort de leur metteur en scène. La chanson résume très bien la situation :  « But now the days are short, I'm in the autumn of the year ». Resnais ne nous dit pas au revoir mais précise qu’il est encore temps de faire quelques chefs d’œuvre, pour la beauté du geste. 

La prétendue mort du metteur en scène joué par Denis Podalydès permet à Resnais de montrer que le cinéma français contemporain, ses faiseurs mais surtout ses spectateurs, n’attend plus grand-chose de lui et de son cinéma, comme s’il avait disparu avec ses collègues Truffaut, Chabrol et Marker. La "résurrection" de Podalydès et la réalisation de ce film par Resnais incarnent le même geste libérateur : le cinéaste joue avec ses spectateurs comme Podalydès joue avec ses comédiens, eux-mêmes spectateurs du film dans le film mis en scène par Bruno Podalydès, le frère de. Comme dans le film, le metteur en scène prétend mourir pour libérer sa propre création artistique mais aussi celle de ses acteurs. Avec Godard, Resnais demeure le seul créateur et innovateur formel. Mais le cinéma de Resnais est plus aimable celui de Godard ; il expérimente la forme mais surtout le jeu. Lui aime profondément les acteurs puisque tous ses films et précisément Vous n’avez encore rien vu sont des odes aux actrices (à l'image de Delphine Seyrig) et aux acteurs. A Sabine Azéma surtout, à tous les autres également. Le cinéma n’est pas mort pour Resnais et montrer des acteurs de toute génération, de Michel Piccoli à Vimala Pons en passant par Hippolyte Girardot, c’est prouver que, grâce à eux, il reste une vie pour le cinéma moderne. 

« Quand il se produit dans un film quelque chose qu’on ne peut pas analyser et qui vous émeut, c’est ce qui vaut la peine de tourner un scénario » déclarait Resnais à propos des films de Frank Borzage et de Leo McCarey dans un entretien essentiel paru lors de la sortie des Herbes folles dans Les Cahiers du Cinéma (n°650, novembre 2009). C’est exactement ce que l’on ressent devant Vous n’avez encore rien vu. L’expérience cinématographique paraît si inédite, surprenante, audacieuse qu’il est difficile d’en faire un article sans dire des banalités sur le théâtre, le cinéma, la mort, sur la mort possible du cinéma. Voir ce film en 2012 semble urgent au vu du paysage cinématographique peu dépaysant tant il relève considérablement le niveau visuel et formel du cinéma contemporain et redonne foi et espoir aux cinéphiles, plus encore qu’Holy Motors.

Vous n'avez encore rien vu d'Alain Resnais. Avec Mathieu Amalric, Pierre Arditi, Sabine Azéma, Denis Podalydès, Anne Consigny, Hippolyte Girardot, Lambert Wilson. Sorti le 26 Septembre 2012.
Vous croyez avoir tout vu (de Resnais, du cinéma)


Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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