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Laurent Husson

William Finley, fantôme dionysiaque




William « Bill » Finley
William « Bill » Finley
C'est le 14 avril dernier que nous a quitté William Finley. Pour un bon nombre de cinéphiles, il était l'inoubliable Winslow Leach, le « fantôme » de la salle de concert du Paradise, dans le film culte de Brian de Palma (1974) ; et pour les plus connaisseurs, il était également l'un des compagnons de formation du cinéaste et une figure régulière, familière de son cinéma, interprète de certains des rôles les plus marquants de sa filmographie. Un immense talent qui n'avait d'égal que sa discrétion et sa modestie.

Dionysos in '69 (1969)
Dionysos in '69 (1969)

Brian De Palma et William Finley
Brian De Palma et William Finley
De la vie de l'acteur, nous ne savons rien ou presque, tant celle-ci semble fondamentalement liée à sa longue et exceptionnelle collaboration-amitié (sur plus de quarante ans) avec Brian De Palma. Les deux hommes se rencontrent sur les bancs de la Columbia University, et poursuivent tous deux leurs parcours universitaire au Sarah Lawrence College. Si De Palma commence par réaliser seul ses deux premiers courts métrages, il confiera à Finley en 1962 le rôle principal de Woton's wake, pour lequel celui-ci co-écrit et co-interprète la bande-originale. Puis, il accompagne De Palma dans son premier long-métrage The wedding party (1963), où l'acteur interprète, en duo avec le tout débutant Robert de Niro, l'un des deux meilleurs amis du marié. Cinq années plus tard, dans le second long-métrage Murder a la mod (1966), il est Otto, jeune producteur de films de charme et blagueur incontrôlable, et interprète également la chanson d'ouverture. Finley sera ensuite absent de la distribution de Greetings, premier succès de De Palma qui lui permettra de trouver par la suite la confiance des studios. En 1969, Finley monte avec la troupe théâtrale new-yorkaise du Performance Group une version expérimentale et politique des Bacchantes d'Euripide. C'est à son invitation que De Palma découvre cette performance qu'il décidera de filmer et de monter en split-screen dans le documentaire Dionysos in '69. Ce n'est qu'en 1973 que le cinéaste collaborera à nouveau avec Finley pour Sisters, marquant son retour à un cinéma indépendant loin de la tyrannie des studios. L'acteur incarne l'inquiétant Emil Breton, chirurgien manipulateur qui poursuit son ex-femme et ex-patiente. C'est l'année suivante qu'il deviendra Winslow Leach, compositeur génial mais naïf détruit par l'empereur démoniaque de la musique pop, Swan. Il est parfois avancé que l'échec cuisant du film en salles serait la raison de la brutale mise en parenthèses de cette collaboration. Il faudra en effet attendre le tournage de The Fury en 1978 pour que Finley revienne devant la caméra de De Palma, où il y fait une brève apparition dans le rôle du clochard-détective Raymond Dunwoodie. Bien que les retrouvailles entre les deux amis soient scellées, les participations de Finley se limiteront dès lors à des caméos. Dans Pulsions (Dressed to kill, 1980), il prête ainsi sa voix à Bobbie, l'assassin auto-proclamé de Kate Miller qui laisse au Dr. Robert Elliott des aveux sur messagerie téléphonique (cette participation n'est pas créditée). Et ce n'est que 26 ans plus tard que nous le reverrons une dernière fois dans le rôle du déséquilibré George Tilden lors de deux scènes-clé du Dahlia noir (The Black Dahlia, 2006).

L'importance de la contribution de William Finley à l’œuvre de Brian De Palma ne s'arrête bien heureusement pas à un seul décompte de ses participations pour le cinéaste, mais l'on osera ici avancer que sa présence aura décisivement contribué à forger la tonalité subversive du cinéma de De Palma.

Il est très étonnant de noter que, malgré la reconnaissance unanime de cette fructueuse collaboration artistique, aucun analyste, aucun journaliste n'ait porté davantage d'attention à ce personnage de premier ordre. Le cinéaste lui-même n'aura guère évoqué cette collaboration au cours de ses interviews. A contrario cependant, la disparition récente de l'acteur aura révélé, de par les très nombreux hommages et nécrologies lisibles tant dans la presse que sur internet, la paradoxale notoriété dont il pu jouir de par son interprétation du personnage de Winslow Leach, et de par le culte porté à Phantom of the Paradise. Finley, le premier surpris par tant d'admiration pour ce film chez certains fans, n'hésitait d'ailleurs pas à honorer les hommages rendus, en rencontrant de nombreuses fois le public et participant même à la promotion de produits dérivés.
Si la carrière cinématographique de William Finley fut relativement confidentielle, il serait également injuste de limiter celle-ci aux seuls participations aix films de Brian De Palma. Car Finley fut également une figure récurrente du cinéma de Tobe Hooper : trois courts rôles et une collaboration elle aussi marquée dans la durée (sur vingt-et-un ans). Dans Le crocodile de la mort (Eaten alive, 1977), deuxième film du cinéaste après l'immense succès du Massacre à la tronçonneuse (et cité dans le Kill Bill vol.1 de Tarantino), Finley incarne un père de famille sombrant dans une sidérante crise d'hystérie après l'attaque de sa fille par le crocodile du propriétaire du motel. Dans Massacres dans le train fantôme (The funhouse, 1981), il incarne le magicien nonchalant Marco the Magnificent, le temps d'un sanglant numéro de boîte magique. Puis il apparaît pour la dernière fois chez Hooper dans Night terrors (1995), interprétant le Dr. Matteson, père archéologue de l'héroïne, Genie, qui déclenchera malgré lui par le zèle de ses recherches la terrible vengeance du Marquis de Sade...
Ses quelques autres seconds rôles tenus pour le cinéma seront quant à eux restés très épisodiques. Il est notamment l'un des cinq meilleurs scientifiques des Etats-Unis dans Simon (1980), comédie satirique de Marshall Brickman (par ailleurs co-scénariste de quatre films de Woody Allen : Woody et les robots, Annie Hall, Manhattan et Meurtre mystérieux à Manhattan). Et il incarne à nouveau un scientifique, cette fois-ci spécialiste en résurrection de tueurs dans Horreur dans la ville (Silent Rage, 1982, incartade presque unique de Chuck Norris dans le genre du slasher). Il aura également contribué à l'écriture d'un teen movie, The first time (1983, réalisé par Charlie Loventhal, co-scénariste et acteur dans Home movies de De Palma), et cosigné un guide sportif, Racewalking, (1985), avec l'occultiste Marion Weinstein.

Au regard de toute cette filmographie se dégage un point central : les personnages interprétés par Finley, que ce soit chez Brian De Palma ou chez d'autres cinéastes, sont porteurs d'excès.
La première et plus évidente figure de cet excès est le sombrement dans la folie, caractérisée par des accès de violence. Ainsi le propret Winslow Leach se change-t-il en monstre violent et incontrôlable après que Swan lui fasse perdre son humanité, son visage, sa voix – scénario qui se reproduit à peu de chose près avec le personnage de George Tilden dans Le Dahlia noir, lui aussi défiguré puis rendu fou et muet. Dans Pulsions, Bobbie accuse le Dr Elliott de n'avoir pas su le traiter et dénonce son comportement envers ses patientes comme étant à l'origine de son passage à l'acte meurtrier. Dans Le crocodile de la mort également, l'attaque de la petite fille de Roy provoque une crise de nerfs dont la solution serait l'abattement pur et simple de la bête. Enfin l'éminent homme de sciences Fichandler devient quant à lui fou en inhalant son propre gaz abêtissant qu'il laisse accidentellement s'échapper (Simon). L'autre versant des rôles tenus par Finley est marqué par des personnages déjà caractérisés socialement par leur excentricité : l'obscur Woton Ratatchevski (Woton's wake), l'incontrôlable Otto (Murder a la mod), le très austère Émile Breton (Sisters), l'extrêmement naïf Winslow Leach (Phantom of the paradise), le répugnant Raymond Dunwoodie (The Fury), le grand scientifique Fichandler (Simon), le magicien dandy et draculesque Marco the Magnificient (Massacres dans le train fantôme), l'archéologue passionné et « père la rigueur » Dr. Matteson (Night terrors).
Murder a la mod (1966)
Murder a la mod (1966)

Massacres dans le train fantôme (1981)
Massacres dans le train fantôme (1981)
Dans l’œuvre de De Palma, ces germes d'excès portés par ces personnages possèdent une véritable force subversive, car cette violence contenue vient se heurter aux apparences et les fait voler en éclats. Ainsi le personnage de Woton Ratatchevski vient-il troubler la tranquillité d'une ville par ses apparitions soudaines et terrifiantes (qui rappellent celles du M. Opale de Renoir, ou plus récemment encore du M. Merde de Carax). Emil Breton vient rappeler à son ex-femme qu'elle ne peut vivre en faisant semblant d'échapper à sa sœur jumelle. Par sa nouvelle condition de « fantôme », Winslow Leach parvient à détruire Swan en le « démasquant » littéralement. Raymond Dunwoodie fait aussi irruption dans le décor aseptisé d'une plage ensoleillée et est le premier à révéler les talents paranormaux de Gillian Bellaver. Bobbie contraint le Dr. Elliott à réfléchir à son attitude envers ses patientes que ce dernier considère (ou croit) comme étant la plus objective qu'il soit. Enfin, dans Le Dahlia Noir, George personnifie à lui seul la cruauté sous-jacente du milieu de l'âge d'or hollywoodien.

Le Dahlia noir (2006)
Le Dahlia noir (2006)
Au regard de cette filmographie, il n'est dès lors plus étonnant de voir William Finley interpréter dans Dionysos in '69 le rôle-même de Dionysos, dieu de la subversion s'il en est, cherchant à pervertir le sage roi Penthée en lui promettant, s'il venait à croire en lui, les excès les plus incroyables. Dans la version des Bacchantes proposée par le Performance Group, l'acteur déclare au public être William Finley, réincarnation de Dionysos sur Terre ; une confusion des identités créant le trouble dans le réel-même de la représentation (rappelons que cette dernière se déroulait sans scène, dans un espace ouvert où le public pouvait participer ou être mis à contribution). Et c'est cette réincarnation qui permettra ainsi à Dionysos de s'adresser au monde, et de fonder un nouvel ordre politique (à la fin de la pièce, Finley est porté par le public et scande en pleine rue son intention de se présenter aux élections présidentielles).

Sister (1973)
Sister (1973)
Cette puissance subversive chez ces personnages est à relier avec un violent sentiment d'intrusion, qu'elle soit sociale ou intime. Celle-ci peut être littérale (le saccage du siège du label Death Records par Winslow Leach, l'injection d'un souvenir dans l'esprit de Grace Collier dans Sisters, le voyeurisme dans Murder a la mod et Le Dahlia noir), ou bien simplement suggérée par une présence inattendue et insupportable. Et dans tous les cas, ces personnages se définissent par leur décalage vis-à-vis du monde environnant.
La question de la représentation de ce décalage amène ici à relever une autre particularité de l'emploi de Finley par De Palma vis-à-vis de l'ensemble de ses autres acteurs : ces personnages sont marqués par leur excentricité vestimentaire, comportementale, voire même physique. A aucun moment ceux-ci ne peuvent être de simples citoyens lambdas, et sont tous porteurs de singularités originelles. Rappelons que William Finley présentait en soi un physique « hors-normes » (1m95), bien loin des canons hollywoodiens ; et Brian De Palma aura également traduit à l'image la puissance – et donc la violence potentielle – pouvant être dégagée par ce physique, par l'emploi récurrent d'accélérés et d'objectifs « fish eye ».

The Fury (1978)
The Fury (1978)
Les costumes portés par l'ensemble des personnages joués par Finley font à peu de chose près tous preuve d'une marque d'excentricité, allant du costume d'opéra intégral (Phantom of the Paradise) à de simple lunettes constamment relevées (Simon), du costume déchiré et poisseux (The Fury) à un impressionnant chapeau de cotillon (The wedding party). Mais c'est aussi et surtout au niveau du physique que De Palma forgera de façon unique ces personnages sur le visage même de l'acteur, où le maquillage tient une place prépondérante et la transformation physique devient essentielle. Dans Woton's wake déjà était créée une confusion dans la nature-même du visage de l'acteur, dont l'expurgation du fard n'agit pas comme révélation mais au contraire comme renforcement du trouble identitaire (sans maquillage, Woton n'est plus le même car feint d'être un autre jeune homme). Le personnage de Winslow Leach en viendra quant à lui à masquer son visage, dont seule l'exhibition finale serait capable de montrer au monde sa souffrance - peine d'ailleurs tragiquement perdue, ce visage tant détruit devenant un ultime objet de spectacle.

Woton's wake (1962)
Woton's wake (1962)
La question du masque nous ramène par extension à celle de la gestuelle de l'acteur. La révélation de ce dernier dans Woton's wake passait non seulement par un rôle muet, mais aussi par l'intégration des codes gestuels provenant essentiellement du cinéma muet dont De Palma fait visuellement et narrativement référence. Dans Phantom of the paradise, nous ne retiendrons pas seulement la prestation de Finley entièrement recouvert de son costume sombre surréaliste, mais aussi la scène d'introduction du personnage, où, chantant clandestinement sa cantate de Faust au beau milieu de la scène du Paradise, ses balancements endiablés traduisent visuellement la passion et l'innocence (toutes deux excessives) du personnage.
Mais plus encore peut-on avancer l'idée de William Finley comme véritable acteur burlesque. Le jeu muet, visuel de Finley est aussi à l'origine de certaines des scènes les plus drôles du cinéma de De Palma, où le corps prend une place prépondérante. Ainsi la scène de The Fury où Raymond Dunwoodie tente de suivre « discrètement » Gillian Bellaver et son amie, tentative plus que vaine qui ne fera qu'attiser la méfiance des deux jeunes femmes. Un humour noir que l'on retrouve poussé à son paroxysme dans la séquence du nettoyage de la scène de crime de Sisters ; où l'inquiétant Emil Breton voit son piédestal vaciller en glissant sur le sang de la victime et se cognant violemment le front, choc dont il gardera jusqu'à la fin du film une trace proéminente. Cette fragilité surprenante contribue à créer un effet de distanciation, à rapprocher de l'entreprise parodique de De Palma à laquelle Finley participa activement (du court-métrage Woton's wake au fameux remake de la douche hitchcockienne dans Phantom of the paradise notamment). Les clichés sont ici dynamités, et Finley insuffle à ses personnages une sensibilité (généralement d'ordre amoureuse) incongrue et virtuose.

Phantom of the Paradise (1974)
Phantom of the Paradise (1974)
On serait dès lors tenté d'identifier l'acteur William Finley au versant le plus « indépendant » de l’œuvre de Brian De Palma, non pas tant par la chronologie de ses apparitions, mais bien par une liberté de ton qui aura été elle-même fondatrice de l’œuvre du cinéaste.




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