Feux Croisés
Lundi 22 Octobre 2012
Dossiers
Jérôme Dittmar

007, métaphysique du numéro de série



Et si derrière le sésame sexy de 007, se cachait la vision à peine cachée d'un surhomme de notre temps ? Avec James Bond, l'ultime accès à la liberté individuelle nait de l'industrialisation.



Goldfinger, Guy Hamilton, 1964
Goldfinger, Guy Hamilton, 1964
Le cinéma aime les suites, assez peu les séries. Exception faite et durable de James Bond, qui a traversé les décennies depuis les années soixante en plus d'une vingtaine de films. Cette longévité, le plus célèbre des espions britanniques la doit à plusieurs raisons par lesquelles se dessinent un portrait passionnant de notre modernité. Signe annonciateur, lorsque Ian Fleming imagine son héros, il lui attribue un nom de code : 007. Autant dire un numéro de série. Impliquant alors qu'il y a un 6, 5 ou 8, et qu'on pourrait continuer tant que le MI6 (autre numéro) durerait. Bien sûr, Bond a cette particularité de ne jamais cacher son nom, plutôt le déclamer à qui veut l'entendre. Si les espions préfèrent l'ombre et l'anonymat, Bond aime la lumière et le vedettariat. Il s'affiche au grand jour, glamour, et ses ennemis savent pour la plupart à qui ils ont à faire. Pourtant, il est aussi ce numéro, ce nom de code, et l'assume - au contraire du Prisonnier, autre espion britannique qui veut retrouver son nom derrière le numéro (6), signe d'une hyper industrialisation du monde dont il faudrait se libérer, chose dont Bond est parfaitement étranger, bien au contraire il veut entièrement l'adopter.

D'un même mouvement, Bond est à la fois un produit qu'on peut remplacer à loisir (les acteurs, qui se succèderont pour l'incarner au fil du temps), et une personnalité, une icône. Il est unique et pluriel, authentique et factice. Homme de son temps, il est une figure pop par excellence, donc une figure migratoire, voyageuse. Dès le départ, pour Bond le monde n'a plus de limites, aucune frontière : il voyage en permanence d'un continent à l'autre, traversant des pays, exotiques souvent, et sans les visiter (il travaille), que les films jugeront longtemps inutiles de nommer d'un sous-titre. Il traverse le globe autant pour faire régner un semblant d'ordre et de justice qu'emballer les filles. Avec son numéro de série en tête de CV, il réalise l'avènement d'un monde capitaliste qui maintiendrait l'aura de l'Angleterre. Aristocrate parce que définitivement attaché à son patronyme, il réconcilie l'histoire de son pays avec les bouleversements économiques (et politiques) de son époque. Derrière son nom de code en cryptogramme, il cache, à peine, la réalisation fantasmatique d'un homme nouveau, libéré des contraintes (du territoire, des traditions), assumant pleinement son rôle, lucide de n'être qu'un élément au sein d'une mécanique dont il garde toutefois le contrôle, fluide.

Double revers d'une même médaille, figure du passé et du présent, au service de sa majesté et capable de se fondre ou s'adapter à la modernité, Bond a survécu à toutes les époques et tous les styles. Il est intemporel, éternellement contemporain, qu'il influence (son univers et ses gadgets seront mille fois copiés) ou qu'il recycle (à partir de l'ère Pierce Brosnan les films mèneront une course effrénée pour rattraper le cinéma d'action de leur temps). Peu importe sa position, en amont ou en aval, la série demeure actuelle par sa logique intrinsèquement industrielle. Numéro de série par excellence, Bond dépasse ainsi les esthétiques et les modes, puisqu'elles lui appartiennent toutes potentiellement. Définitivement linéaire (la série ne compte aucun flash-back ou parenthèse mnésique à l'exception de Die Another Day), James Bond ne regarde jamais derrière lui, il avance droit, même motivé par la vengeance (Quantum of Solace). Seul GoldenEye, tourné alors que le cinéma prend goût à la postmodernité, accusera de la propre histoire du personnage pour en jouer sur le ton de la connivence parodique (le mur de Berlin est tombé, Bond est un dinosaure auquel il faut encore trouver une place).

Cette appropriation d'une syntaxe en vogue, comme l'esthétique de Quantum of Solace et Casino Royale mimera celle de Jason Bourne selon Paul Greengrass, ajoute à l'immortalité du personnage et de la série - qui n'a aucun style, puisqu'elle peut tous les dupliquer. Peu importe alors de recycler l'esthétique du dernier blockbuster en vogue (là où avant c'était elle qui dictait la norme en matière d'action avec ses poursuites délirantes), la série a toujours accepté, quelles que soient les ruptures ou crises apparentes, son identité sérielle. Jusque dans ses velléités tardives de prendre le monde au sérieux avec Tomorrow Never Dies (critique des médias) et The World is Not Enough (critique du conglomérat pétrolier), qui ne sont que des gadgets narratifs pour compenser le deuil de la guerre froide. Si les deux films, au centre de la période Brosnan, renvoie la série à son contexte, ils n'en disent toutefois pas autant sur sa stylistique industrielle que Die Another Day, où en usant à l'excès de ralentis, accélérés et autres effets de montage post Matrix, le réalisateur bouleverse l'esthétique d'une saga ayant toujours misé sur l'aplat, l'absence de profondeur, de distorsion, afin de rester fidèle à son syncrétisme pop en deux dimensions (il n'y pas de série avec moins de prétention au sens que James Bond).

Rien d'incohérent pourtant dans ces procédés, mais une rencontre avec l'époque, une confrontation entre 007 et le numérique, esthétique du blockbuster moderne et devenir digital de l'humanité que Bond a anticipé. Eternellement contemporain jusque dans les moments où on le croit dépassé, James Bond incarne la série idéale. Celle capable de survivre au temps, de s'adapter en permanence, de se réactualiser en allant jusqu'à transformer un parti pris stylistique (le cinéma de Paul Greengrass) en produit manufacturé, sans signature. D'où l'intelligence, contestée, du réalisateur de Quantum of Solace, qui sans doute par hasard (et opportunité de l'époque) a saisi la nature profonde de la série, où les auteurs n'existent pas, et ne devraient jamais exister (le choix de Sam Mendes sur Skyfall étant contre nature), transformant le style Bourne/Greengrass en pur produit déclinable. James Bond actualise en continu son identité industrielle, cette artificialité empirique qui est la sienne, sans en passer par la pneumatique des séries télévisées s'assujettissant à une idée du quotidien - au contraire, Bond est une figure de l'éternité, il est immortel, mutant, au-dessus du monde et non sans ses plis. La psychologie des séries télé relève pour lui d'une vulgarité un peu minable.

Par son obsession d'un présent perpétuel, sa capacité à assurer une pérennité infaillible, son personnage aux multiples visages, ses James Bond Girls interchangeables, ses gadgets renouvelables et toujours jetables (ils ne servent qu'une fois), la saga James Bond se régénère sans cesse. Elle est le fruit d'une mécanique pop industrialisée sereine, sans aucun discours autre que le pragmatisme britannique. Son charme aussi, comme si les complots politiques ou non que Bond vient déjouer n'étaient qu'un écho accessoire et sans grande importance (au fond) à ce dessein d'homme sérialisé, libre et lucide. Héros décontracté du contrôle absolu un Martini à la main, consumant l'espace comme il consomme les filles, Bond est le fantasme écranisé de l'homme du 20ème siècle. Il n'a pas d'attaches : sauf sa patrie, qui le nourrit et l'envoie en voyage tel un fonctionnaire idéal ; il évite les problèmes de cœur : ses seules vraies relations se finissent tragiquement, preuve qu'il ne faut pas s'attacher et que se joue là quelque chose du nomadisme ; il est toujours disponible : missions ou filles, il ne refuse rien, ses trahisons sont des exceptions ; il est à la fois au service d'une machine (politique, nationale, royaliste, occidentale, libérale : le Royaume britannique de son époque) et un rouage si efficace de son système qu'il y acquière son autonomie.

Bond ou l'individu numéroté, célèbre et anonyme, partout et nulle part ; son quotidien est celui des hôtels et voitures de luxe, des costumes et montres de marque, dont il fait usage négligemment, sans leur accorder une quelconque importance (à sa manière il a liquidé depuis longtemps le matérialisme). C'est son mode de vie, naturel, décomplexé, rendant aux choses leur identité abstraite sans retirer toutefois aux objets leur sensualité, sa figure allant jusqu'à se confondre avec eux. Pour James Bond, la modernité industrielle est parfaite (inutile de revenir en arrière, la narration est comme le progrès, allant de soi, tel le présent perpétuel et linéaire). La mondialisation est son royaume, il y est chez lui et celle-ci est à son image. L'ailleurs est son quotidien, les contrées lointaines son espace routinier, l'amour libre son seul altruisme avec les rapports courtois de ses collègues de bureau. Pour 007 demain ne meurt jamais, tel est son éternel point de fuite, son identité. La série répétant inlassablement que les routines du genre, sa structure fondatrice et réglée cache sa propre émancipation. 




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