Feux Croisés
Vendredi 20 Juillet 2012
Dossiers
Vincent Baticle

Adam West : le chevalier en couleurs




Batman, William Dozier, 1966
Batman, William Dozier, 1966
Profondément teintées de l’esprit du roman graphique de Frank Miller, Dark Knight, les aventures cinématographiques de Batman signées Tim Burton et Christopher Nolan ont solidement ancré, dans l’imaginaire du spectateur, l’image d’un héros sombre, solitaire et tourmenté. Celle-ci n’a pourtant pas toujours été aussi noire. Ainsi Adam West, acteur-star d’une série télévisée produite par la 20th Century Fox et diffusée sur ABC entre 1966 et 1968, incarna un Batman haut en couleurs. En plus des 120 épisodes mêlant aventure, humour absurde et sens moral, West, accompagné de son comparse Burt Ward (Robin), enfila le costume de la chauve-souris dans un long-métrage, réalisé en 1966. Initialement prévu pour servir de rampe de lancement à la série télévisée, le film de Leslie H. Martinson ne fut finalement réalisé qu’après le tournage de la première saison et utilisé comme support de médiatisation à l’international. Alors que s’apprête à se clore la trilogie de Nolan, la vision de cet OVNI cinématographique, nous rappelle que Batman est avant tout un héros populaire, symbole de courage et porteur de morale.

Formes du comi(c)que

Alors que la couleur, encore présente dans les films de Tim Burton et Joel Schumacher, principalement par l’intermédiaire des ennemis de Batman, semble avoir totalement disparu de l’œuvre de Christopher Nolan, chez qui même le Joker est une figure sinistre, le Batman de Leslie H. Martinson est entièrement empli de couleurs vives. Le film ne développe pas l’opposition visuelle entre Batman et ses adversaires, qui constituait notamment le ressort du premier opus de Burton. Dans son costume bleu, le héros se trouve dans la même position que la dream team des super-vilains réunis (Catwoman, le Pingouin, le Joker et l’Homme-Mystère) : celle d’un personnage haut en couleurs tout droit sorti d’un comic. Dès lors la dimension kitsch du film, si elle peut faire sourire le spectateur contemporain, participe pleinement de cette idée.
Cette volonté de se rattacher à la forme dessinée se manifeste, de la manière la plus explicite, à travers l’affichage d’onomatopées lors du combat final. Comme dans la série télévisée, chaque coup de poing, chaque impact, est souligné par l’utilisation d’un mickeymousing efficace et l’inscription à l’image de « Pow! », « Whap! »  et autres « Ouch! » calligraphiés dans un style rappelant le comic. Le film touche alors à une sorte de comic cinématographié, forme rarement exploitée en dépit des très nombreuses productions Marvel et DC Comics réalisées depuis un peu plus d’une décennie (à l’exception des formes quasi-expérimentales que constituent Sin City et The Spirit, seuls le Hulk de Ang Lee, jouant d’effets de volets rappelant les cases d’un strip, et le très inventif Scott Pilgrim vs. the World, empruntant autant au jeu vidéo qu’au comic, semblent avoir fait le pari d’une forme visuelle aussi directement assumée).
Par ces effets, ainsi que par les ponctuations importées de la forme télévisuelle faisant intervenir le logo en forme de chauve-souris, le Batman de Leslie H. Martinson joue de l’affichage de l’artifice cinématographique et propose un jeu complice à son spectateur. Cette dimension ludique est appuyée par la nature même de l’aventure du « Duo Dynamique », rythmée par quelques situations délicates résolues miraculeusement (le marsouin se plaçant dans l’axe des torpilles devant anéantir les héros, etc.) ou grâce à l’emploi de gadgets loufoques, tous nommés avec le préfixe « bat » et soigneusement étiquetés (lorsque Batman se fait mordre la jambe par un gigantesque requin en plastique, Robin le sauve en utilisant le « bat-spray répulsif à requins », etc.). Plus que simplement ludique, le film touche directement au comique à travers ses dialogues absurdes. Le jeu de piste dans lequel se trouvent embarqués les héros, ponctué par les interjections loufoques de Robin (« Sacré Merlin l’enchanteur ! », « Sacré Long John Silver ! », etc.), progresse à mesure que les héros résolvent les devinettes de l’Homme-Mystère à l’aide de mauvais calembours et de blagues de cour de récréation (« Qu’est-ce qui est jaune et qui écrit ? » / « Une banane à bille ! », etc.). Au comique du dialogue s’ajoute le comique de situation, qui culmine dans la séquence où Batman, tentant de se débarrasser d’une bombe digne de celle des cartoons, bute tour à tour sur des religieuses, une femme promenant un landau, une fanfare, des amoureux et même des canards avant de conclure « Il y a des jours où on n’arrive pas à se débarrasser d’une bombe ! ».

Un héros universel

Toute la difficulté de mêler aventure et humour tient au risque de tomber dans le piège du grotesque ou du parodique et d’ainsi discréditer la portée extraordinaire du super-héros. C’est pourquoi, dans les films de Tim Burton l’humour semble réservé aux vilains, même si dans Batman Returns, les jeux de mots semblent parfois trop appuyés. C’est d’ailleurs l’un des principaux défauts des films de Joel Schumacher, puisque l’équilibre fragile entre noirceur et humour, dangereusement vacillant dans Batman Forever, s’effondre dans un Batman & Robin pollué par le personnage de Mr. Freeze. Dans le film de Leslie H. Martinson, l’humour, loin d’être réservé aux seuls méchants, est avant tout lié à Batman et Robin. Cependant, le recours à l’absurde, faisant intervenir une véritable logique de l’illogique, toujours considérée sérieusement par les personnages, permet de conserver la cohérence et l’équilibre de l’ensemble. Aussi décalé soit-il, l’humour fait pleinement partie de l’aventure et ne nuit jamais à la dimension héroïque du duo.
Dès lors, bien que profondément kitsch, le costume bleu de Batman, à mille lieues des armures noires bodybuildées qui feront plus tard leur apparition, n’est en rien grotesque et, plus encore, semble participer de la caractérisation d’un héros à dimension humaine. En effet, comme l’expriment Batman et Robin lors d’une édifiante conférence de presse, derrière leur costume se cachent « des américains tout ce qu’il y a d’ordinaires », dont le mot d’ordre est « Aider la police » et qui luttent contre le crime organisé. Des représentants de la justice, et non des vengeurs masqués, dont le commissaire Gordon s’offusque d’ailleurs qu’ils puissent être comparés à des vigilante. Des hommes ordinaires accomplissant l’extraordinaire mais qui, à la différence des personnages de Kick-Ass, sont portés par des valeurs morales bien définies. Ainsi le film s’ouvre-t-il sur une dédicace à  « tous ceux qui luttent contre le crime de par le monde ».
Contrairement aux Batman torturés qui lui succèderont, Adam West campe un héros véritable, un mythe en action. S’inscrivant dans la continuité de la série, le film débute in medias res et, porté par une aventure ininterrompue, ne laisse jamais place à une quelconque interrogation sur la double nature des personnages. Bruce Wayne n’y est en prise à aucun démon intérieur et, en parfait super-héros, ne sera qu’à peine affecté par la découverte de la véritable identité de la journaliste russe dont il était tombé amoureux – en réalité Catwoman. West incarne ainsi un Wayne dandy aux faux airs de Roger Moore, sans doute plus proche de l’Iron Man de Robert Downey Jr. que du playboy torturé joué par Christian Bale. On comprend alors pourquoi l’acteur a pu soutenir la fronde des fans refusant que le rôle soit confié à Michael Keaton, comédien ne correspondant pas à ce modèle de l’homme viril et inébranlable.
Ni emprunt au doute, ni conduit par la vengeance, le Batman du film de Leslie H. Martinson est un symbole entièrement positif, unanimement célébré par la foule, la police et la presse. A travers lui, le film véhicule différents messages moraux portant tant sur l’alcool que sur les potentiels dangers de la science ou sur la nécessaire coopération entre les peuples. L’ultime séquence, dans laquelle chacun des membres du conseil de sécurité du Monde Uni se voit affublé d’une langue qui n’est pas la sienne, alors que la réussite des héros est acclamée par les peuples du monde entier, résume parfaitement la dimension universaliste du film, tout autant que la portée universelle du mythe créé par Bob Kane.




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