Feux Croisés
Vendredi 20 Juillet 2012
Dossiers

All Happy Families ...


A priori, Les Soprano une série sur la mafia, sur la Famille. Mais Terence Winter appuie l'idée selon laquelle l'étude de la Famille est un prétexte pour parler de la famille puisqu'il a toujours privilégié l'étude des générations, de la vieillesse, de la jeunesse et du fossé qui les sépare.



Recherche de la jeunesse, volonté d'émancipation

Et il l'affirme avec les deux premiers épisodes de la troisième saison qu'il écrit. Jamais deux sans trois (Another Toothpick, 3.05) et Université (University, 3.06) forment, thématiquement, un seul et même épisode, et fonctionnent comme le reflet de l'un et de l'autre. Le premier traite de la vieillesse et de la recherche d'une jeunesse perdue, le second porte sur la jeunesse et sur la volonté de grandir, de devenir adulte. Ces thèmes se confrontent et créent un seul même discours sur le conflit générationnel. Dans Jamais deux sans trois, deux personnages cimentent les thèmes chers à Winter : Artie Bucco et Bobby Baccalieri, Sr.. Artie fantasme sur Adriana. Pour lui plaire, il porte une boucle d'oreille mais comme le dit si bien Tony Soprano : « Elle est jeune. Même si tu avais une tignasse, ça ne changerait rien ». Mourant, Bobby Sr. est chargé par Tony de tuer un membre de sa famille un peu trop violent. La génération de Tony (située entre l'ancienne – celle de Bobby Sr., du père de Tony – et la nouvelle – celle de Jackie Aprile, Jr.) maltraite les anciens. Lorsque Tony apprend le cancer de Junior, il lui promet de ne rien dire aux autres et ils se serrent dans les bras. Mais la réconciliation des générations est fausse puisque, le plan suivant, Tony appelle sa sœur Janice pour tout lui dire. Bien que Tony charge Bobby Sr. de tuer un ennemi pour sauver son honneur avant sa fin, celui-ci ne mourra pas comme un gangster (tué par balles) mais comme un petit vieux quelconque (perte de contrôle de sa voiture suite à un arrêt cardiaque). Faire le jeune (tuer, fumer, écouter de la musique à plein volume) sera fatal pour lui. Ici, la jeunesse n'est qu'apparente et la vieillesse les rattrape toujours. Bobby Baccalieri, Jr., son fils, sera d'ailleurs assassiné dans un magasin de petits trains (sa passion) : le rejet de sa paternité et de son mariage avec la sœur de son patron, et donc son refus de grandir, causeront sa perte. Dans Évasion provisoire (Mr. and Mrs. Sacrimoni Request, 6.05), Tony est pour la première fois confronté à la vieillesse de son corps (il sort du coma) et à son embonpoint face à son garde du corps jeune et musclé : il le jalouse et l'amoindrira physiquement en le frappant gratuitement, simplement pour montrer qu'il n'est pas faible. Mais, là encore, cette force n'est qu'apparente puisqu'il vomira la scène d'après. Filmé en plongée, Tony Soprano est faible.

Contre-champ de Jamais deux sans trois, Université se focalise sur les relations entre Tony et Tracee (la jeune strip-teaseuse assassinée par Ralph), entre Tony et Meadow : sur la relation père/fille. Bien que la maturité et l'émancipation soient les clés de l'épisode (Meadow perd sa virginité, Tracee est enceinte de son deuxième enfant), l'adolescence est vue par Winter comme une période nébuleuse, associée à Freaks (Tod Browning, 1932) par la colocataire dépressive de Meadow. Ralph étant un double excessif et maléfique de Tony, Tracee est le portrait d'une Meadow ayant mal tourné. Tony voit Meadow en Tracee et en la voyant morte, Tony se rend compte de l'importance de sa fille et de l'amour qu'il lui porte malgré leur conflit permanent. En tuant Tracee, Tony considère que Ralph a tué sa propre fille ; d'où sa rancune et son mépris pour lui. Winter critique la jeunesse gâtée d'aujourd'hui en opposant le quotidien de Meadow et celui de Tracee : l'une a des problème superficiels avec son père et son petit ami, l'autre se prostitue et se fait assassiner. Avec la mort de Tracee, Winter renforce la superficialité de la Meadow adolescente.

Gentleman Tony (In Camelot, 5.07), avec Junior Corrado Soprano qui arnaque la justice pour quelques moments de liberté dans les enterrements et Fran Felstein, l'ancienne maîtresse du père de Tony qui se révèle être une croqueuse de diamants, montre que l'ancienne génération est ridicule et désespérée. Le comportement immonde de cette vieille femme nuance d'ailleurs l'opinion de Tony vis-à-vis de sa mère. Mais la génération de Tony n'est guère mieux puisque Melfi lui reproche de reproduire le même schéma familial : tout comme son père, Tony trompe et ment à sa femme. Et, qu'importe son passé dans le grand banditisme, Junior finit comme tout le monde : sur une chaise roulante avec un chat sur ses genoux.
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6.15 : Oh vieillesse ennemie ! (écrit par Terence Winter, réalisé par Phil Abraham)
6.15 : Oh vieillesse ennemie ! (écrit par Terence Winter, réalisé par Phil Abraham)

Le dîner des Soprano dans la colocation de Meadow dans l'épisode Eloïse marque encore une fois le fossé qui sépare la génération de Tony et Carmela et celle d'AJ, Meadow et ses amis. Une discussion autour du roman Billy Budd, marin (Herman Melville, 1924) en est le révélateur. Tandis que le couple Soprano est riche mais totalement inculte car il n'en comprend pas le sous-texte, Meadow s'en différencie grâce à l'université. Son émancipation vis-à-vis de sa classe sociale (les nouveaux riches), du métier de son père, du statut de sa mère et du cocon familial se fait grâce à une éducation extérieure, grâce aux études. Meadow est le symbole même de la réussite et de l'émancipation sociales. Le coup de fil suivant le dîner inverse les rôles entre Carmela et Meadow puisque la fille prend l'initiative d'appeler sa mère et de lui proposer de respecter la fameuse tradition du Plaza.
 

Carmela et Meadow Soprano ou l'adolescence

Dans la quatrième saison, Carmela a les soucis typiques d'une adolescente (butée, amoureuse transie), Meadow a la stabilité apparente d'une quadragénaire (en couple avec un futur dentiste, un appartement à New York). Mais lors d'un déjeuner au Plaza, Carmela lui rétorque qu'elle n'est « qu'une enfant. Malgré son appartement à Manhattan. » Le comportement de Carmela vis-à-vis de Meadow n'est en fait que jalousie puisque la fille devient ce que la mère rêve d'être : indépendante. Ironiquement, à la fin de l'épisode, Carmela regarde à la télévision Comment épouser un millionnaire (Jean Negulesco, 1953). Cet échange des comportements et des personnalités se perçoit également dans les rapports qu'entretiennent la mère et la fille avec leur conjoint respectif. Le dialogue (de sourds ?) est au cœur du couple Meadow/Finn ; elle agit à l'inverse de ses parents. Mais dans ce rapport amoureux, celle-ci agit avec Finn comme elle agissait avec son père : elle claque les portes, hurle des « Jesus Christ ! ». Face à l'annonce des fiançailles de Meadow et Finn, Carmela s'effondrera, confrontée à son mariage et à son divorce désastreux (Crise de panique, 5.09) : elle rate son divorce comme elle a raté son mariage, pour les mêmes sempiternelles raisons (le pouvoir physique et mafieux de Tony, l'impossible indépendance).

Voir la veuve de Pussy Bonpensiero, libérée de son mafieux de mari, posséder sa propre entreprise et faire affaire avec la mafia lui renverra en pleine face sa vie de femme au foyer dépendante de son mari. Mais, telle une enfant gâtée, elle exhibera sa nouvelle Porsche aux yeux de Ginny Sacrimoni dont le mari est en prison. Car grâce aux nombreux cadeaux luxueux que Tony lui offre, Carmela pardonne et oublie tout. Tony doit s'excuser de collectionner les maîtresses ; une pour chaque saison. Il va littéralement chercher ailleurs ce qu'il n'a pas à la maison : Carmela est blonde, financièrement dépendante de son homme, stable, mais ses maîtresses sont brunes, latines, indépendantes, dépressives (Irina, Gloria, Valentina). Loin du train-train familial, Tony s'offre le grand frisson avec ces femmes ultra-sexuées. Seule sa passion pour Furio rapprochera Carmela de ce type de femmes. Dans The Intervention amicale (The Strong, Silent Type, 4.10), son amour fou l'empêche de faire son devoir de femme au foyer (elle oublie d'enlever les entrailles de la dinde lors du dîner dominical) tandis que la drogue contrarie l'efficacité de Christopher dans son rôle de gangster (il se fait agresser par des dealers, plane pendant la destruction d'un corps). L'amour de Carmela pour Furio fonctionne comme une addiction et ce point-là la rapproche d'Irina. Carmela retrouve en Furio ce qui l'attire chez Tony (la force, le pouvoir, la virilité) mais y décèle ce qui manque à son époux (la douceur, l'amour pour ses parents, la fidélité). D'une façon anecdotique, Tony réchauffe les plats de Carmela au micro-ondes, Furio est un fin gourmet et un bon cuisinier. Carmela a finalement le même problème que sa fille adolescente : elle aime un homme qui ne veut pas lui avouer qu'il l'aime.
 

Entre Famille et famille

Déprime (No Show, 4.02) continue d'explorer les liens et les rapports familiaux : l'amitié (Tony/Artie, Danielle/Adriana), le couple (Christopher/Adriana, Tony/Carmela, Janice/Ralph), la paternité (Tony/Meadow), la maternité (Adriana/sa stérilité, Danielle/son bébé, Carmela/Meadow) et la fraternité (Tony/ Janice). Cet épisode fonctionne donc autour de duos, d'entités troublées. Le personnage de Danielle révèle la nature de tous ces rapports : ils ne sont que dualités, infiltrations et déguisements (cf. l'article Adriana La Cerva : she owns the night ). Co-écrit avec le showrunner David Chase, Déprime se focalise naturellement sur les personnages fondateurs de la série : Tony, Meadow, Adriana, Christopher, Janice et le FBI.

En vérité, Winter rend les personnages a priori superficiels ou faux (Adriana, Meadow, Paulie, Ralph) ou secondaires (Johnny Sacrimoni) captivants mais surtout attachants en dévoilant leurs rapports familiaux. Paulie Gualtieri apparaît comme un personnage vulgaire, égoïste, pervers, mais est un fils aimant et attentionné avec sa sa mère adoptive. Avec Paulie, Winter montre que la famille peut modifier momentanément un homme. Le couple Ginny/Johnny Sacrimoni est révélé par Winter et s'oppose au couple principal de la série. Pour appuyer la force du couple, Winter fait regarder à Ginny un film sur un couple que même la mort de leurs deux enfants ne parvient pas à séparer, La Chanson du passé (George Stevens, 1941). Grâce à une unique référence cinématographique, Winter en dit beaucoup sur leur histoire d'amour. La famille et son couple seront toujours plus essentiels pour Johnny que le business puisqu'il préférera défendre sa femme de la blague grivoise de Ralph Cifaretto sur le poids de Ginny plutôt que de fermer les yeux face à un capo. Tandis que Carmela et Tony ont une dispute où la phrase « Tu confonds l'amour et l'argent » retentit, l'amour primera toujours pour Johnny. Quand il découvre que Ginny mange en cachette et ne fait donc pas de régime, il réalise qu'il a risqué sa vie, son business pour rien. Mais il ne la trompera jamais. De même, dans un épisode sur l'apparence et le regard des autres (Évasion provisoire), lorsque Johnny aura une autorisation de sortie de prison provisoire pour le mariage de sa fille – symbiose des deux familles - ce ne sera en aucun cas pour tenter de s'évader. De ce fait, se faire arrêter et s'effondrer en larmes devant tous les capos de la côte Est est d'autant plus brutal. Son amour immuable pour sa famille lui vaudra d'être insulté de « gonzesse » la scène d'après. En somme, tout l'oppose à Tony.
 


Tony Soprano, cet animal

5.01 : Deux Tony sinon rien (écrit pat David Chase, Terence Winter, réalisé par Tim Van Patten)
5.01 : Deux Tony sinon rien (écrit pat David Chase, Terence Winter, réalisé par Tim Van Patten)
Tony Soprano est un ours. Quand il quitte le foyer familial, la famille n'existe plus. Sans Papa Ours, Maman Ours et ses enfants ne sentent pas en sécurité. L'arrivée d'un ours dans le jardin familial dès le premier épisode de la cinquième saison, Deux Tony sinon rien (Two Tonys, 5.01), juste après la séparation de Tony et Carmela, symbolise trois éléments. Le besoin d'un homme fort dans la maison Soprano pour protéger la famille, la hantise continue du domicile par Tony malgré son départ, et la volonté de la part de Tony de revenir au foyer. Cela se confirme par la présence de Tony lorsque l'ours est là. Grand amoureux des animaux, c'est par la présence d'un ours que s'affirme l'absence de Tony. L'impuissance de Carmela face à l'ours dévoile sa faiblesse en tant qu'épouse mais aussi en tant que mère puisqu'en ne faisant pas appel à Tony, celui-ci se demande si elle « veut prouver qu'elle indépendante ». Il est clair que malgré tous ses efforts, Carmela ne pourra jamais être indépendante, avoir une liaison avec un autre homme à cause du physique de Tony, de son métier, de leur passé commun. Dans la première saison, Tony avait peur de perdre sa famille ; symbolisé alors par le départ des canards. Ici, le besoin de Tony et d'un équilibre familial chez AJ et Carmela se manifeste par la présence de cet ours. L'animosité de Tony rejoint l'imaginaire de sa famille. Deux Tony sinon rien est un épisode sur l'absence (de Tony, de Tony Blundetto, de Melfi) et sur le retour (de Feech La Manna, de Tony chez Melfi, de Tony B. chez sa F(f)amille). L'épisode se termine ainsi sur un plan de Tony servi par Carmela, fumant le cigare, assis sur un transat à côté de la piscine familiale. Tony reprendra définitivement sa place à la fin de la saison, en se remettant avec Carmela. L'ours ne reviendra plus.

5.13 : Respect (écrit par David Chase, Robin Green, Mitchell Burgess, réalisé par John Patterson)
5.13 : Respect (écrit par David Chase, Robin Green, Mitchell Burgess, réalisé par John Patterson)

Les fils de Tony Soprano

Tony Soprano a deux fils. L'un dans la Famille, Christopher, et l'autre dans la famille, AJ. Chacun à leur manière, Christopher et AJ sont immatures et irresponsables. Ces fils sont les seuls personnages masculins proches de la mafia qui doutent véritablement de ce milieu et de la place qu'ils occupent en son sein et auprès de son chef, Tony. Comme le dit Tony dans Intervention amicale, Christopher était « le futur de cette famille », jusqu'à ce qu'il se drogue. Tony mise donc son business sur son fils spirituel et non sur son fils de sang.

Pourtant, dans

Arrivederci Bella

(Long Term Parking, Christopher est prêt à sacrifier sa relation avec Tony (certes, remplie de non-dits) en profitant du programme de protection des témoins du FBI pour enfin devenir scénariste ; montrant ainsi le mépris certain qu'il lui porte. Mais cette tentation n'est que temporaire et illusoire puisque Christopher privilégiera toujours la Famille, de peur d'avoir une famille banale, en fuite et pauvre.
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5.12 : Arrivederci Bella (écrit par Terence Winter, réalisé par Tim Van Patten)
5.12 : Arrivederci Bella (écrit par Terence Winter, réalisé par Tim Van Patten)

Christopher et Tony se feront tous les deux tirés dessus : par de jeunes casse-cous dans La Veste (Full Leather Jacket, 2.08) et par Junior dans Retraité anticipée (Members Only, 6.01). Contrairement à Christopher, Tony sera acclamé et servi comme le roi qu'il est par ses serviteurs. Dès Évasion provisoire, parce qu'ils sont enfin unis par le sang car liés par une similitude corporelle, leur cicatrice, Winter renforce une parenté qui n'existait pas, bien supérieure à un pur rapport professionnel. Leur cicatrice se trouve sur leur ventre : symbole peu subtil mais efficace de la naissance d'un fils spirituel par le ventre d'une reine-mère du crime. En décidant de ne pas sauver Christopher de leur accident de voiture, Tony agit véritablement comme une mère, pour le bébé Christopher mais aussi pour ce fils spirituel. Car il préfère laisser mourir Christopher plutôt que de le maintenir dans une prison de drogue et de déprime. Tony ne fait qu'appliquer la devise du New Hampshire qui s'appliquait déjà à Vito Spatafore : « Live Free or Die ». Lors d'un barbecue tendu dans Sois un homme mon fils (Walk Like A Man, 6.17), Christopher insulte son père qui n'était pour lui « rien d'autre qu'un putain de drogué ». En reniant Dickie Moltisanti, le père spirituel de Tony, Christopher renie le lien qui l'unissait à Tony ; lien qui se rompra définitivement lors de l'assassinat du fils par le père dans l'épisode suivant.

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6.05 : Évasion provisoire (écrit par Terence Winter, réalisé par Steve Buscemi)
6.05 : Évasion provisoire (écrit par Terence Winter, réalisé par Steve Buscemi)

L'assassinat d'Adriana a permis à Christopher d'obtenir une nouvelle copine moins futée et complexe (Kelli), un enfant et donc un mariage et une grande maison ; tout ce dont il rêvait avec la femme qu'il aimait. A partir de Tournez manège (The Ride, 6.09), un changement radical s'opère dans la vie de Christopher ; il a tout pour être heureux mais ne l'est pas. Et pour cause : il ne vit pas ces choses avec Adriana. Signes éloquents de son manque d'amour pour Kelli et de l'artifice de cette union : ils se marient à Atlantic City alors que Christopher préparait un grand mariage pour Adriana, Kelli boit du vin alors qu'elle se sait enceinte. En trinquant chez les Soprano « to the baby » et non « to the wedding », Christopher affirme sa volonté de créer un héritier pour le métier et non une famille par amour. Parce qu'il « ne veut pas de famille avec Kelli », Christopher entamera pour la première fois en six saisons une relation régulière avec une goomah, Julianna Margulies, et établira avec elle une vraie relation de confiance : il faisait lire ses scénarios à Adriana, il parle de son film Cleaver avec Julianna. Mais cette relation sera finalement toxique pour Christopher puisqu'il reprendra la drogue avec elle. La construction familiale de Christopher fait ressurgir Adriana dans son esprit mais aussi dans celui du spectateur. Dans le même épisode, un astucieux flash-back sur une scène manquante d'Arriverdeci Bella réaffirme l'amour que Christopher portait à Adriana ainsi que le vide établi par sa mort, pour lui comme pour le spectateur. Christopher y avoue à Tony qu'Adriana collabore avec le FBI mais aussi qu'il ne veut pas la tuer. Ici, Tony choisit de protéger la Famille en préservant un fils. Tournez manège expose ainsi deux faces opposées des deux mafieux : l'une positive où ils boivent du bon vin en rigolant, l'autre où ils décident de sacrifier une vie pour le bien de leur business. Winter continue de jouer avec le sentiment d'empathie du spectateur et ce jusqu'à la séparation finale des deux personnages lors de la mort de Christopher. En faisant tuer un personnage très apprécié du spectateur malgré tout (la drogue, le sacrifice d'Adriana) par le héros de son histoire, Winter réussit à épuiser l'empathie puisqu'après cet ultime meurtre, Tony ne trahira plus sa Famille et son spectateur.

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6.17 : Sois un homme mon fils (écrit et réalisé par Terence Winter)
6.17 : Sois un homme mon fils (écrit et réalisé par Terence Winter)


Plus encore qu'avec Christopher, Tony sera toujours frontalement opposé à AJ, son fils de sang. Et quand le fils tentera de se rapprocher du père professionnellement en se lançant dans le business, il vivra dans son ombre. Dans Sois un homme mon fils, le seul épisode exclusivement écrit et réalisé par Terence Winter, AJ, après sa rupture avec Blanca, entame une longue régression. Premier symbole : il végète sur le canapé devant la télévision en regardant un épisode de Tom & Jerry. Dans cette scène, tandis que Tony et Carmela sont du côté du foyer, dans la cuisine, AJ reste dans l'enfance, dans le salon. L'incompréhension et le désaccord règnent dans la maison et, bien que conscient des paroles de ses parents, AJ ne les comprend pas, elles restent floues pour lui, dans le plan comme dans sa tête.
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6.17 : Sois un homme mon fils
6.17 : Sois un homme mon fils
Deux scènes fonctionnant en miroir illustrent l'opposition du père et du fils en auscultant leur rapport aux femmes. AJ marque sa jalousie auprès de Blanca et la supplie de revenir en pleurant, devant les ouvriers très virils du chantier. Il agit en fait comme les maîtresses de son père avec celui-ci : la rupture cause la déprime voire le suicide. Cela appuie l'incapacité du fils de sang à devenir un mafieux comme son père. La scène suivante montre Tony draguant grivoisement une strip-teaseuse du Bada Bing, s'opposant ainsi au sentimentalisme d'AJ. Et lorsqu'AJ confiera son mal de vivre à son père, celui-ci lui proposera « d'aller se faire sucer » et déclarera qu'il ferait mieux de « sauter des étudiantes » au lieu de regarder la télé. Même en père, Tony se comporte comme l'homme vulgaire qu'il est. Mais une séance chez Melfi révélera le pourquoi de ce comportement méprisant et incompréhensif. Tony, la larme à l'œil, confie qu'il se sent responsable du caractère dépressif de son fils : « C'est dans son sang, cette putain de vie misérable. Mes putains de sales gènes pourris ont infecté l'âme de mon gosse. Voilà ce que j'ai donné à mon fils ». Tony montre enfin son vrai visage de père face à Melfi qui, bien qu'elle le juge, ne répétera pas à ses capos qu'il est venu pleurer chez elle. De même, après la tentative de meurtre d'AJ sur Junior et lors de la plus belle scène de la série, Tony avoue à son fils qu'il est « un homme bien » et que « c'est une bonne chose ». Si les déviances d'AJ sont aussi importantes aux yeux de Tony, c'est parce qu'il est son fils unique et ce, dans un milieu d'héritage et de transmission. Son comportement préoccupe davantage que celui de Meadow et celle-ci l'expliquera très bien à son frère : « Tu es leur fils, tu seras toujours plus important ».

 


Si Terence Winter accorde une place centrale à la famille dans ses scénarios, c'est parce que celle-ci est au cœur des préoccupations de Tony Soprano. La scène suivante symbolise la sacralisation de la famille créée par Tony : parce que ce Coco a embêté sa fille au restaurant, Tony le paralyse ; à l'instar d'un Michael Corleone qui exécute les hommes ayant tenté d'assassiner son père dans un restaurant et dans une scène assez semblables.




Chloé Beaumont
Co-créatrice de Feux Croisés. En savoir plus sur cet auteur


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