Feux Croisés
Lundi 8 Avril 2013
Dossiers
Jérôme Dittmar

Apatow, au minimum




The 40 Year-Old Virgin
The 40 Year-Old Virgin
D'un coup et rétrospectivement, compte tenu du moment où on l'a découvert, Judd Apatow est devenu avec Freaks and Geeks un allié. Comme s'il avait fallu que s'ouvre enfin une brèche tant attendue, il est apparu comme le grand réconciliateur, l'ami qui nous veut du bien, le bâtisseur du refuge où une génération se regarderait en différé. On a ainsi dit, cru, voire même cultivé le malentendu sur sa contemporanéité : Judd Apatow le confident des geeks, le complaisant de la marge se rêvant d'accéder à la norme, tout ça fut par miracle en phase avec les années 2000 et ses résumés de socio-ethnologie en toc. Comme John Hugues aurait été le grand frère des teenagers des années 80, Apatow aurait été celui de la décennie passée, et même un peu au-delà ; après tout, l'adolescence ne s'arrête pas à quarante ans dans This is 40. Parce qu'elle continue bien au-delà de ses limites (et puisqu'elle n'en a jamais eu), la jeunesse est chez lui non plus un moment, mais un état quasi permanent sur lequel on revient toujours, que ce soit dans une vie d'homme marié deux enfants, ou un célibataire endurci. Judd Apatow n'a ainsi jamais été l'auteur d'un moment, d'une époque, il les embrasse plutôt toutes, des années 80 à aujourd'hui. Pour en filmer quoi, sinon la banalité de l'existence ; une forme de sublime du plus petit dénominateur commun, qui serait tel un portrait de cet homme n'ayant vécu que dans le berceau des trente années passées. Une période matraquée à mort par l'utopie d'une jeunesse permanente et dont les héros de Step Brothers ou bien de The 40 Year-Old Virgin seraient, un peu, les icônes. 

Derrière cette jeunesse dont il faut toujours mettre en œuvre non moins la perte, que la mutation nécessaire, se déploient des horizons sentimentaux, parfois amers, mais finalement doux, qui sont comme autant de moyens d'arriver à la banalité de la norme ; l'utopie sympathique du divers ne visant qu'à la réconforter. Cette perspective que caresse son cinéma, perspective familiale double, à la fois morale, et artistique, prétend ainsi au minimum. A une certaine idée que la métaphysique du tout à chacun, celle des sentiments amoureux, doit passer par le stade du prosaïsme, donc du quelconque, pour toucher à la grâce d'être au monde et ensemble. Chez Apatow on se montre avec l'image de l'homme ordinaire, à poils, sans craindre de présenter ses défauts au point que la pudeur soit un gros mot - et qu'il faille au contraire exprimer avec force son franc parler, gage de vérité. Comme si soudain un clapet avait sauté, la blague grasse a trouvé son droit au génie, assise confortablement au milieu d'une scène étirée d'où remonte les réminiscences puritaines lui servant de chausse pied. 

Mais puisque après tout on grandit toujours chez Apatow, on peut bien régresser pour mieux aller vers le haut sans renier son passé. Ce drôle de mouvement laisse la voie tranquille à des récits d'apprentissage qui n'auraient pas peur d'un quotidien résumé à une forme de reconnaissance collective matérialiste, et infiniment moyenne. Faire rire en parlant de bite ; se marrer de Paul Rudd et ses problèmes d'hémorroïdes (pour conclure sur un éloge mou du mariage), le cinéma d'Apatow veut rassembler dans la normalité la plus dérisoire. Il se love dans une vision du minimum en toutes choses à l'image de la platitude rassurante de ses décors. Sa bienveillance, son honnêteté, son hygiène du déballage dont sa disciple Lena Dunham a fait son créneau, servent de fédérateur normatif. Si on préfère, ils font de l'ordinaire un évènement fabuleusement commun, et qui ne peut donc aller ou voir au-delà sans même en renouveler le paradigme. Jusque dans la transgression, Apatow se tourne vers la limite. Il met en scène une utopie de l'individu dont la multiplicité revient finalement toujours au centre, en famille. A la comédie romantique avec laquelle il flirte et qui d'ordinaire aspire à l'absolu, il tend ce rêve achevé d'un monde sans séparations.




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