Feux Croisés
Lundi 12 Novembre 2012
Dossiers

Après Mia


À propos du personnage de la jeune fille : Mia Hansen-Løve dans Fin août début septembre (1998) et Les Destinées sentimentales (2000).



Après Mia
« Les jeunes filles sont toujours un problème en France, aussi bien au théâtre qu’au cinéma. Je ne sais pas pourquoi, dans les films français, les jeunes filles jouent toujours des jeunes filles. »

         Telle est la confession faite par Ingmar Bergman à Stig Björkman ainsi qu’à Olivier Assayas, géographiquement plus concerné par la chose, le 16 mars 1990 à Stockholm. Huit ans après cette rencontre, le vent du Nord continue de souffler. Dans le creux de l’hiver 1998, un visage remarquable de finesse et d’éclat vient ressusciter l’été. Mia Hansen-Løve apparaît pour la première fois à l’écran.

          Dans Fin août début septembre (1998) et Les Destinées sentimentales (2000), Mia Hansen-Løve incarne tour à tour Véra et Aline, dont les natures profondes sont clairement distinctes. Si la première personnifie la jouissance du temps présent, la seconde reflète les tourments d’une époque. Les apparitions de ces personnages font irrésistiblement écho à une disparition. La présence même de Mia Hansen-Løve semble répondre à ce paradoxe. Durée de vie d’une jeune fille pas commune : trois séquences et trois scènes dans le premier film, quatre seulement dans le deuxième. Ces deux jeunes filles pourraient être de simples personnages au seuil de la porte narrative pour ajouter une touche de jeunesse là où le crépuscule guette les autres : fin d’une relation entre Gabriel et Jenny, l’impossible accomplissement relationnel de Gabriel et Anne, le décès d’Adrien, … dans Fin août début septembre ; la trajectoire de Jean Barnery constituée de recommencements plus vains les uns que les autres dans Les Destinées sentimentales. Mais il n’en est rien.

Une éclosion entre ombre et lumière

          La première fois que l’on voit Véra, on ne se doute pas de la potentialité de son existence. À vrai dire, nous ne sommes pas les seuls ; sa relation clandestine avec Adrien lui impose d’attendre qu’un ami (Alex Descas) parte de chez lui pour qu’elle le rejoigne. Aucun élément ne l’annonce, et pourtant, sa présence a des allures d’évidence. Le film suit son cours depuis son premier quart et voilà que Véra vient apporter, en contrepoint de l’obscurité factice d’Anne (Virginie Ledoyen), sa luminosité foudroyante. Véra s’impose d’emblée du côté de la transparence. Elle pourrait donc être la jeune fille par excellence. En effet, comme Geneviève dans Les Parapluies de Cherbourg (1964) de Jacques Demy, on la distingue pour la première fois à travers une vitre, en plein élan, fugitive fidèle. Pas d’envolée lyrique, mais, les bruits du flipper du troquet où elle se trouve, accompagnent son départ. Sa hâte de retrouver dans le secret l’être aimé, amour de jeunesse qui porte également en lui la tragédie, nous empêche de distinguer précisément sa physionomie. Elle est toutefois suffisamment svelte pour se glisser entre deux plans et arriver au seuil de la porte d’Adrien.
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          Dans les destinées sentimentales, nous connaissions Aline petite fille ; son entrée dans le monde « des presque adultes » concerne d’abord le hors champ. Des bruits d’escaliers se font entendre, le regard de sa mère Nathalie, en discussion avec une amie, se suspend soudain. « C’est ma fille qui entre. Elle sort beaucoup, on la voit partout. » La conviction d’Isabelle Huppert suffit à faire naître un personnage qui émerge au bout des deux tiers de film. C’est plutôt l’obscurité qui sied à Aline. Adepte des intérieurs confinés, des ambiances vaporeuses, à peine apparue dans le plan, elle en sort. Son visage est observé par un regard qui met fin au mouvement ; la rencontre avec Dominique Chambon vient d’avoir lieu.
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Les revenantes

          Les jeunes filles et la mort. Véra et Aline vivent respectivement une relation amoureuse intense avec Adrien et Dominique, dont la soustraction à la vie a lieu sans prévenir entre deux plans. Jeunes filles en pleurs ? Gage de pudeur, l’impact de l’événement n’est pas immédiat : Gabriel, Jenny et Jérémie, amis d’Adrien, et une amie de la mère d’Aline et Jean Barnery, convoquent le retour de Véra et Aline au détour de discussions. Si les jeunes filles ne sont pas considérées comme telles, c’est bien parce qu’elles évoluent dans un monde d’adultes. Leur jeunesse n’est pas indexée mais intégrée. 
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          La réaction d’Aline va à l’encontre de ce que son attitude laissait présager. « Elle va être consacrée diaconesse. Elle a eu un grand chagrin. Elle avait une amie qui s’appelait Dominique. Elles se voyaient tous les jours. Et puis cette jeune femme est morte. Aline l’a accompagnée jusqu’à sa mort. Alors elle a décidé de se consacrer à Dieu et de soigner les malades. » Jean Barnery et l’amie de la mère d’Aline ne s’entretiennent pas plus longtemps. Cette dernière achève d’ailleurs par un « Laissez-la en paix ». Les orgues de la cérémonie se font entendre alors que la porte n’est pas encore fermée.
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          Puisqu’aucun des protagonistes de Fin août début septembre n’avait connaissance de l’existence de Véra, il suffit que Jérémie (Alex Descas) l’évoque pour que se suspende le moment où Jenny et lui vident l’appartement d’Adrien. Dans le même temps, Jérémie et Jenny ressuscitent Adrien et donnent son brevet d’existence à Véra, jusque là exclue dans des plans-bulles dont les raccords n’assuraient aucune porosité. À travers sa longue lettre, Adrien lui avait déjà donne champ libre. Ci-contre le dialogue de cette scène admirablement construite, où l’on part d’un objet pour cheminer jusqu’à l’être à qui il reviendra et qui héritera avant tout de l’esprit que le tableau contient. Jenny, dont l’esprit est toujours perspicace et curieux, se montre intriguée et agacée par l’évocation de Véra. Elle remet en cause sa jeunesse et les vœux d’Adrien ; Jérémie, que Véra avait fui la première fois qu’on la voyait se rendre chez Adrien, prend sa défense. On ne peut aller à l’encontre des désirs du mort. Lequel est d’ailleurs instantanément ressuscité par Véra. Le téléphone sonne. Paniqués, aucun des trois amis ne bouge. Jérémie présume immédiatement qu’il s’agit de Véra. La voix d’Adrien enregistrée en guise de répondeur se substitue à leur tentative tardive. Était-ce vraiment elle ou un fantôme qui fait revenir Adrien d’entre les morts ? Le fondu au noir qui sépare cette séquence de la réapparition de Véra participe de cette ambigüité. 
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          La disparition du compagnon ou de la compagne donne ainsi légitimité au retour soudain de la jeune fille. Véra incarne la survivance vivace à un amour défunt. La première fois qu’on la voit chez Adrien, elle lui apporte un bouquet de fleurs jaunes. Quand elle récupère le tableau de Joseph Beuys et sa chevalière, elle porte un t-shirt de la même couleur. Elle persévère dans le fleurissement d’une autre manière. Véra se situe davantage du côté du « début » que de la « fin » annoncés par le titre. 
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          D’ailleurs, c’est aussi parce que le film s’achève sur sa résurgence, à travers le regard de Gabriel, que la vie peut poursuivre son cours, dans un esprit de paix. Gabriel est saisi en plein mouvement, dans le même troquet où Véra était vue pour la première fois. Mais pas de vitre cette fois-ci, on le suit, sans aucun obstacle, dans son élan le plus franc, lui qui vient d’écrire un livre en qualité de nègre. Il a rendez-vous avec la femme d’un ministre. Au détour d’une phrase, il évoque Adrien. Le regard de Mathieu Amalric (Gabriel) est fascinant par sa mobilité. Si bien que le travelling bas-haut qui nous fait découvrir la présence de Véra aussitôt entrée dans le troquet n’est pas tant un surgissement qu’une élévation vers ce que Gabriel croyait ne plus pouvoir retrouver. Gabriel avait accroché la photo de Véra à côté du portait d’Adrien. Le voilà confronté à une double réminiscence : celle d’un lien qui a véritablement existé, celle d’un lien qu’il avait tenté de matérialiser du bout de ses doigts. Il la suit sans bouger, la voit lui échapper. Sa voix se désynchronise presque de son corps ; il continue à parler à la femme sans la regarder. « Je reviens je vais juste prendre des allumettes ». On s’attend à ce qu’il suive Véra. Il lui tourne autour en restant à distance. Une fois sortie du café, il voit Véra embrasser un jeune homme de son âge à travers la vitre. La vie reprend dans la fleur de l’âge. La femme du ministre lui demande si son travail personnel sera un roman. « On verra… On verra si j’arrive au bout. » Le passé se dissout, le présent réapparaît. Véra par deux fois, le futur existe enfin, et le film, lui arrive au bout. 
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          Contrairement aux apparences premières, Aline ne cherche pas la visibilité. Réapparition rime avec totale disparition. C’est un plan sur le visage défait de Nathalie qui nous donne accès au rituel décisif où l’engagement mystique d’Aline se trouve exalté. Aline, grands yeux bleus encadrés par une cornette immaculée, décide de « retrouver le droit chemin » après une vie sentimentale en désordre
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Paravent porteur

          Le premier plan de Fin août début septembre nous montre Jenny (Jeanne Balibar), adossée contre le mur porteur de l’appartement dans lequel elle a longuement vécu avec Gabriel et qu’il est en train de faire visiter à un couple d’inconnus. Cette image est le contrepoint absolu des personnages de Véra, puis d’Aline, qui paraissent plus proche de l’imagerie du paravent. Celui-ci les coupe des autres (la seule altérité s’incarne en l’être aimé) de manière protectrice et mouvante.

          En effet, la vigueur de ces films chorals tient pour beaucoup au contraste entre la densité palpable de ces deux personnages et la durée de leur présence à l’écran. Elles se révèlent plutôt comme corps spirituels dont le rythme, présence et absence confondues, contredit suffisamment le système général des autres personnages, enlisés dans des méandres sentimentaux, pour en porter discrètement l’avancée et trouver au passage la voie de l’accomplissement qui contre la vanité ambiante. 
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          La tension dramaturgique de Fin août début septembre pourrait plus ou moins tenir à cela : Adrien, Gabriel, Jenny, Anne et quelques autres ne cessent de se croiser et parlent toujours des uns et des autres lorsqu’ils sont hors champ… Les rencontres sont les conclusions théoriques de ce qui a été vécu en ellipse et chacun est l’absent de quelqu’un, jusqu’au jour où Adrien disparaît pour de bon et où les trois autres ne peuvent plus reporter au lendemain la résolution de leurs problèmes personnels. Véra, l’amante d’Adrien, d’une vingtaine d’années sa cadette, vit cette relation sans aucune autre attente que celle de la présence dans l’instant, la sienne et la leur. Ce n’est pas de l’inconséquence mais la considération que le désir de vivre passe avant tout et ne doit pas connaître de report. Véra ne connaît le futur qu’une fois, et encore, il s’agit de futur antérieur : lorsqu’elle retrouve Adrien pour la première fois, elle lui confie le mensonge qu’elle a prononcé quelques heures plus tôt à sa mère, prétextant que le temps qu’elle passe à ses côtés est l’affaire d’un après-midi à la piscine. Ce futur la rattrape dans le présent : Adrien est mort, Véra ne le sait pas et l’appelle. Quand elle sort de la cabine téléphonique où elle peine à raccrocher le combiné, nous la voyons pour la première fois avec deux amies de son âge  qui l’attendent… et lui proposent d’aller à la piscine, « pour une fois. » Ironie tragique pour celle qui vient de plonger dans le monde adulte par le présage de la mort. Dans le métro, son visage se superpose aux visions fugitives qui l’entourent. Cette prise de conscience la subjectivise, réhabilite un monde que l’on atteint par son regard. 
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          Dans Les Destinées sentimentales, la question qui travaille Jean Barnery pendant quarante ans serait celle-ci : peut-on croire toute une vie à un sentiment ou une idée, et si l’on vient à croire, en fait-on le choix ? Il a été pasteur, puis écrivain, pour finalement prendre les rênes de l’entreprise familiale de porcelaine ; s’il a un jour cru en Dieu et en l’écriture, sa rencontre active avec le capitalisme lui ôte toute foi possible en autre chose. Si Jean, le père d’Aline, a laissé Dieu en chemin, Aline décide de se donner toute entière à Dieu le père. Aline, personnage en pointillé dont les bras épousent la croix, souligne par la naissance de sa croyance les contradictions qui constituent la vie de son père et la difficulté d’éprouver l’accomplissement dans un monde d’adultes où le libre arbitre se résumerait à cesser de choisir avec fermeté.  L’antithéisme va encore plus loin : Jean se laisse dépasser par l’Histoire alors qu’Aline refuse de continuer à vivre la sienne. Puisque la mort de son amie Dominique a brisé sa destinée sentimentale, elle s’offre au destin mystique. La jeune fille vient devient délibérément être asexué
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          Continuons d’ailleurs sur ce point, le choix de l’asexualité. Il marque autant la fin des rôles de Mia Hansen-Løve chez Olivier Assayas qu’il incarne un étonnant axe de symétrie entre les personnages de Véra et d’Aline. La virtuosité d’Olivier Assayas quant à ces deux personnages tient aussi au fait qu’il ne cherche pas à calquer une sexualité sur une apparence. Au look garçonne de Véra répond l’amour d’un homme d’âge mur. Quant à Aline, l’ultra féminine, elle tombe dans les bras d’une jeune fille de son âge. Dans Fin août début septembre, la silhouette de Véra vue de dos pourrait la faire passer pour un lycéen : cheveux courts coiffés au minimum capillaire, pas un soupçon de maquillage, sweat à capuche et baskets ; kit idéal pour vire un amour à cent à l’heure, pour courir après les souvenirs quand il ne reste plus qu’eux. Dans Les Destinées sentimentales, Aline cherche à être désirée en tant que femme : maquillage outrancier, coiffure sophistiquée, bijoux clinquants, vêtements raffinés ; une parure qui convient à la pose et aux manières. « Je me demandais qui j'allais retrouver. La petite fille du lycée ou la femme de Montparnasse. » Cette phrase prononcée par Dominique, et qui tombe sur un raccord entre leurs deux mains, précipite leur relation. La sobriété religieuse videra Aline de ce qu’elle a pu paraître. Elle refuse de son plein gré la visibilité. 
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Le spectre du désir

          Si Olivier Assayas crée « une jeune fille qui ne joue pas à la jeune fille », c’est notamment en raison de la singularité de la relation qui la fait émerger, singularité authentique puisque jamais soulignée comme telle. Véra fait l’aveu de ses seize ans la veille de son anniversaire et sort avec Adrien, la belle quarantaine. Aline est d’abord présentée comme « une jeune fille à jeunes garçons ». La présence de son ancienne camarade Dominique Chambon suffit à faire chavirer en une scène ce présupposé sexuel. Aucune de ces relations n’apparaît comme sulfureuse : il s’agit d’un amour sincère, du côté de la jeune fille comme de son compagnon ou de sa compagne. Néanmoins, en ne dévoilant pas plus que le suggestif, et en réservant l’amour physique pour les ellipses, Assayas explore ainsi les mystères du désir féminin.
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          C’est d’ailleurs ce basculement qu’il filme dans Les Destinées sentimentales. Aline est à peine arrivée au club de Montparnasse que la caméra s’arrête sur son alter ego brune, Dominique. Aline se montre indécise avec les garçons qui lui tournent autour ; l’un danse avec elle, l’autre l’embrasse. Sans même lui lancer un regard, elle invite Dominique à la retrouver le lendemain. Sa véritable rencontre avec Dominique la trouble autant qu’elle la révèle. Aline ne parvient pas à rester statique et concentrée. Elle évite son regard tout en se montrant très attentive à ses paroles. « Moi j'étais seule, personne ne s'occupait de moi. Mais c'était un plaisir de vous regarder de loin » Dès le premier plan, leurs mains se frôlent sans que l’on ne puisse déterminer s’il s’agit de fétichisme presque bressonien ou de fausse maladresse. Une cigarette rapproche à nouveau leurs mains diaphanes. Aline ne tient pas en place et finit plantée devant un miroir où son reflet l’étonne. Tout en continuant à discuter, elle s’empare d’un rouge à lèvres, lequel a d’abord l’allure d’un scalpel. Là voilà armée, elle qui évitait jusque là le regard de Dominique. Désormais, elle le suscite. Cette dernière se rapproche, fait glisser sa main du côté de son cœur. Fondu au noir… 
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          Les rencontres de Véra avec Adrien sont dénuées de cette préciosité. Elles se font avec tendresse si bien que l’on pourrait croire à une amitié amoureuse. « Tu te marres pas, tu promets ! » lui lance-t-elle en lui offrant un blouson de sport, elle qui fait semblant d’aller à la piscine. Le changement de point est fréquent dans les scènes du duo ; aucun des deux ne mène la danse mais Véra garantit assurément l’équilibre d’Adrien. Lui-même admet ne pas comprendre ; mais il préfère le lui écrire plutôt que de lui dire. 
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« Véra, j’ai disparu de la circulation depuis déjà quelques jours. J’avais besoin de partir et je l’ai fait. Je ne suis pas très content de moi parce que je voulais te parler l’autre soir et je n’y suis pas arrivé. Est-ce que tu es sûre de ne pas te tromper ? De m’aimer pour de bonnes raisons ? Pas celle très banale qui attire les jeunes filles vers les hommes plus âgés et les hommes plus âgés vers les jeunes fille ? Es-tu sûre de ce qui t’attire tellement en moi ? Bien sûr ça me flatte qu’une fille de seize ans, et pas n’importe laquelle, toi, puisses être amoureuse de moi comme tu l’es, et puisses me désirer. Je ne te parle même pas de ma santé qui est passablement déglinguée, je te parle de ton futur : de ces choses que tu me donnes, de ce que tu peux attendre en retour. Je pense à toi. J’y pense même à chaque instant. Avec de la tendresse, avec de l’espoir, avec du désir. Des fois avec tout cela à la fois. Parfois sans rien du tout ; juste la culpabilité de profiter de toi. Écris-moi. Pas ici, chez moi. Je te lirai à mon retour. »

          La lettre d’Adrien préfigure son départ. Pas de champ contre-champ cette fois-ci ; sa voix se niche dans son écriture, puis dans la paume fébrile des mains de Véra. En se détachant de la visibilité du regard d’Adrien, Véra gagne son existence propre et n’est plus un personnage par rapport à un autre. C’est aussi la première fois qu’elle est nommée officiellement. Cette lettre l’autorise à être en devenir, à dépasser ce rôle de jeune fille que l’ordre des choses tendrait à lui attribuer. La réalité la rattrape pourtant et nous la voyons pour la première fois franchir la porte du lycée. La sonnerie retentit, douloureux relai du flipper. 

Après ces jeunes filles

Après Mia
          De 1998 à 2000, puis de 2007 à 2012 : de Mia à Véra, de Véra à Aline et finalement, d’Aline à Mia. Aline disparaissait cornette sur tête. Tout est pardonné. Mia réapparaît yeux bleus derrière un viseur. De l’autre côté de l’écran, elle voit successivement s’imprimer sur la toile celles qui ne furent d’abord que de l’encre, ses trois personnages principales: Paméla, Clémence. Et enfin, Camille. D’un amour de jeunesse à une adolescence dans l’Après mai, une même silhouette menue, cheveux bouclés et grands yeux bruns, arpente le temps des amours à rebours. Le retour de la jeune fille concorde avec un nouveau nom : Lola Créton.

          1990 Stockholm – 2012 Paris. Vingt-deux ans. Ce n’est déjà plus un âge de jeune fille mais celui d’une presque femme. 2012, Après mai, mais avant tout après fin août début septembre. Enfance et hiver sont des saisons lointaines. La jeunesse a été ; les premiers émois s’ajusteront l’heure d’été. Amours éternels le temps des vacances : la jeune fille est-elle à nouveau condamnée à jouer un rôle de jeune fille 

          Certes, elle n’est plus jeune fille à part entière: elle devient moitié. Paris, Ardèche, Nord de l’Europe : elle se mue en alter ego de Mia Hansen-Løve. Paris toute une vie et Italie quelques mois, la voilà réminiscence du deuxième amour présumé d’Olivier Assayas. Ni tout à fait féminines, ni franchement androgynes, Camille et Christine ne craignent pas l’amour en plein soleil mais semblent pourtant être ombragées par les images de Véra et Aline. Il y a d’abord cette troublante attirance pour les hommes d’un certain âge : Lorenz (Un amour de jeunesse) serait le fantôme germanique d’Adrien et Jean-René (Après mai), cinéaste dit « engagé », son prédécesseur balbutiant. Il y a ensuite l’affichage plus ou moins forcené de l’indépendance : en cela, Camille serait plus proche d’Aline (le grand amour invisible aux yeux des autres, l’impossible deuil amoureux…) et Christine de Véra (franc-parler, parents relégués au hors-champ, corps en mouvements).

          Si Camille et Christine ne sont pas des « jeunes filles à part entière », sont-elles pour autant des personnages complets? D’une certaine manière, les deux rôles se ressemblent: une jeune fille cherche à s’accomplir personnellement mais le grand amour (hétérosexuel, toujours) la détourne du chemin individuel nécessaire pour y parvenir. Dans Un amour de jeunesse, l’architecture succède à la rupture, puis amour et travail se mêlent et lorsque ressurgit le premier amour, le cabinet de travail a tout de même moins d’attrait que la chambre d’amis. Dans Après mai, Christine devient malgré elle la secrétaire attitrée d’un groupe de cinéastes militants ; elle pourrait s’en plaindre mais préfère avancer tête et talons hauts. Aimer c’est donc souffrir ; schéma âgé de la nuit des temps que la jeune fille porte sur ses frêles épaules sans le dépasser et ainsi, sans émerger du flot de larmes que sa situation devrait susciter. Privée de sa moitié, elle ne peut jouir de l’intégralité de son être. C. et C. formeraient finalement un O qui ne nous confronte pas à l’altérité mais à l’ombilic de leurs créateurs. 

          Camille, Christine : il ne s’agit pas tant d’être une jeune fille que l’image d’une jeune fille qui mérite plus qu’un rôle. Comble du désir naturaliste, l’incarnation d’une personne « réelle » n’a pas lieu d’être : pas de passé propulseur juste un présent pesant, répliques « dites » du bout des lèvres, scènes qui troquent factualité contre pose, … Comme si, finalement, l’universalité des sentiments éprouvés par la jeune fille pouvait se gagner par une fadeur radine de détails constitutifs, sous prétexte que vacuité et ellipse font bon ménage et qu’il faut redonner ses lettres de noblesse à la magie du hors champ. La présence de la jeune fille ne fait plus écho à la disparition d’un autre personnage : la porosité entre ces deux pôles contraires la concerne strictement. Elle a le corps d’une jeune fille, elle s’habille jeune fille, elle fume jeune fille, elle regarde jeune fille, elle marche jeune fille, elle réfléchit jeune fille ; l’identifier comme telle dissout sa présence dans l’image même. Après cela, comment faire acte de personnage ?

          Ainsi, si je suis en mesure de me souvenir de Véra et Aline, je déplore que Camille et Christine soient des personnages qui s’oublient, des « disparues malgré leur présence ». Il leur manque la douce fureur et surtout la foi en quelque chose d’autre que des amours évanescents. Mouvance et justesse propres à la jeunesse se voient désamorcés par une injonction discordante : tout est ordonné.

          La jeune fille est-elle à nouveau condamnée à rejoindre le plat chemin des personnages qui ne sont pas en-dehors de leur rôle préconçu ? Fermons les yeux sur ces deux films. Qui vivra verra, d’autres Aline et Véra… 


Claire Allouche
Après une perm' à Nantes de deux ans en Ciné-Sup, continue sa poursuite des images filantes dans... En savoir plus sur cet auteur


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