Feux Croisés
Lundi 12 Novembre 2012
Dossiers
Jérôme Dittmar

Après tout, ou la triste vie d'Olivier Assayas




Après tout, ou la triste vie d'Olivier Assayas
Le cinéma d'Olivier Assayas est né au moment où une certaine idée du monde disparaissait. Dans cette transition imaginaire qui allait conduire de la fin des utopies propres aux années 70 à l'avènement d'un homme nouveau et schizophrène dupliquant son histoire en numérique. En grandissant sur la faille, Assayas est depuis toujours resté dans l'incertitude et la contradiction, la peur de céder et l'envie de rester. Traitre ou fidèle, Assayas ne sait pas choisir. Quel rôle faut-il prendre, ou plutôt vers où aller, entre la politique et l'esthétique, entre soi et le monde, la réalité et l'illusion ? Il faudrait logiquement tout fusionner, mais Assayas a peur car ce monde d'autrefois qui semblait si vivant, si vrai, si rock'n roll, et qu'on croyait bouleverser, il le hante comme une vilaine conscience coupable. Parce qu'il l'a raté, ou plutôt refusé, en voulant faire croire aujourd'hui avec Après mai que tout cela était peu ou prou décidé, Assayas se traîne comme une casserole ce fantôme d'une époque libertaire et engagée, d'une époque en mouvement qui croyait changer le monde.

Après l'orgie

Refuser l'engagement, se méfier des logiques de partis, n'est pas le programme réel d'Olivier Assayas. Les tourbillons révolutionnaires ne l'intéressent que par leur mouvement, leur devenir image, la manière dont elles placent en spectateur face au
monde. Mieux qu'aucun autre film de sa filmographie, Après mai montre ce cheminement au travers d'une quasi autobiographie qui en dit long. Assayas a toujours rêvé de participer à cette grande partouze libertaire et idéaliste dont le film retrace un bout, comme un aveu, mais il était trop prudent, trop bourgeois et certainement sceptique aussi, pour y céder. Comme la gloire du rock qu'il a loupé, avec son lot de transgressions, de drogues, de marges, il a préféré la regarder de loin, la fantasmer, l'assigner seulement aux images, avec ce sentiment un peu coupable de n'y avoir pas participé, ou pas assez. Mais cette culpabilité, qu'Après mai voudrait solder en assumant son rôle d'esthète (le héros du film, sorte de double, explique que son incapacité à sortir de l'imaginaire l'empêche de s'engager), n'est jamais foncièrement assumée. Elle est un ultime prétexte qui voudrait enfin avouer que dans cet après mai 68, tout ce qui intéresse Assayas, ce sont le voyage, les filles, une ambiance, l'euphorie du moment, le goût du danger forcément contourné, et un idéal raté bien accommodant, finalement, comme ses origines. Assayas n'aime pas le tumulte, il préfère les salons tranquilles, les maisons de caractère, le parquet qui grince, tout doit aller vers ce giron protecteur, nourricier, stable. Mais pourquoi alors toujours revenir sur le lieu du crime, si ce qui compte dedans n'a rien à voir avec ses fondements ?

Gang bang grenade

Au fond, le cinéma d'Assayas se fiche pas mal du monde. Dans Carlos ce n'est pas la lutte armée qui l'intéresse, pas plus que dans Après mai un quelconque idéal révolutionnaire finalement tenu à distance. Tout ce qu'il filme c'est la rock star, un corps sexy et viril qui fait tomber les filles. Seule l'image compte, l'excitation lointaine du terroriste, telle la jeune fille s'entichant du loubard. Mais comme Debord, son idole, Assayas n'assume pas être du côté des illusions, et la cause, lagrande cause politique, avec son théâtre que traverse Carlos en guérillero, doit quand-même être prise au sérieux ; alors qu'il faudrait la liquider joyeusement, danser dessus en dandy et bouffon. Ce devenir spectacle des choses qui l'obsède (Après mai finissant littéralement sur la fusion du personnage dans l'image) est moralement inacceptable bien qu'il soit sa destinée inavouée et inavouable. Il lui faut ainsi s'accrocher, revenir, sans cesse à une conception prétendue plus haute qui se soucierait de la vérité voire de l'autre et donc du monde, quand il ne s'intéresse qu'à des fétiches, à ce qui reste, au groupe, la famille, au patrimoine ou aux droits de succession (L'heure d'été, film culte du sarkozysme ; Fin août début septembre et ses dialogues interminables sur la vente d'un appartement). Parce qu'il a tout raté, Assayas gît dans le regret et s'enivre de mouvements menant nulle part (sa mise en scène tournoyante semble toujours en fuite). Il voudrait capter le devenir déboussolé d'un monde dont on aurait perdu le refuge, quand il ne filme que les angoisses de ses fantasmes morbides. La tragédie du cinéma d'Assayas est d'être arrivé après et de ne pas se l'avouer pour tourner la page.
Après tout, ou la triste vie d'Olivier Assayas

Beautiful hentaï

La perte, du monde d'avant, des choses disparues et que mettent en scène la plupart de ses films, peut même atteindre l'ontologie de l'image chez Assayas. Ainsi de Demonlover, histoire d'un regard sans origines (son angoisse absolue), d'un mouvement dont on ne sait plus à quoi il serait connecté, d'où il vient, passant par des réseaux obscurs, et nécessairement destructeurs, pervers. La surface si fascinante de l'écran et les corps pornographiques qui le jalonnent doivent avoir leur revers, leur vérité, ailleurs, dans le monde. Et ce monde est nécessairement mauvais, puisque dedans se mélangent sexe, argent et images (trinité fatale !) au sein d'une mondialisation où les transactions bancaires ultra rapides brouillent les rapports humains et le désir. Derrière Demonlover et ses images de hentaï dissimulant d'obscurs sites de torture dignes d'Hostel, se cache encore le fantasme sulpicien Assayas. Cette croyance coupable qu'une image a toujours à voir quelque part avec le péché, puisqu'elle cache aussi chez lui sa trahison originelle, le refus de l'engagement et la disparition d'un temps dont il ne cesse de faire le bilan. Après mai voudrait se débarrasser de tout ça, finir sur une note enthousiaste et libre, déclarer son grand amour pour les films, avouer que seul l'esthète compte et que ces seventies ne sont qu'un joli bout contrasté d'Histoire. Problème, il s'acharne à s'enfermer dans une obsession pour des fantômes et une nullité stylistique. Pire, il lui faut un nouveau film sur ce passé maudit, pour l'avouer, tenter une sortie, manière de s'y planquer encore en croyant qu'il serait le dernier chapitre au deuil.

Clean me over

Dans Clean, Maggie Cheung paie son ticket de bus et fait ses courses au BHV. Du rock, comme Sonic Youth avec qui Assayas a plusieurs fois collaboré, elle n'a gardé que les postures, un look, une image sans foyer, une forme sans fond, un costume sans scène et bien rangé. Son personnage n'existe que pour faire l'inventaire, dealer avec ses fantômes (point de départ du film), et continuer à, peut-être, s'habiller cuir avec le souvenir du passé dans un propret deux pièces parisien. Elle prend le large, se reconstruit. Loin d'un monde qui a failli causé sa déchéance physique, Maggie Cheung est comme le jeune héros d'Après mai, elle doit quitter ce monde marginal le menant à sa perte, trouver refuge, ne garder que l'image (rassurante et toujours mélancolique) d'une vie d'avant. Le problème du cinéma d'Assayas n'est pas qu'il réduise tout à une esthétique gratuite, décorative, ni vraiment d'affirmer une certaine idéologie matérialiste (gageons qu'il était en avance sur son temps) ou qu'il soit toujours en fuite pour retrouver son confort originel, mais de lui opposer sans cesse l'authenticité d'une mythologie libertaire et alternative qu'il se refuse à larguer alors qu'elle n'a pas besoin de lui, et qu'elle n'est que le reflet de son impuissance. Le cinéma d'Assayas ne court pas après son propre fantôme, il a toujours été mort-né et triste.




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