Feux Croisés
Vendredi 20 Juillet 2012
Entretiens

Batman et les comics : entretien avec Frédérik Porquier


Entretien avec Frédérik Porquier, blogueur de My Screens. Fan de comics, il revient pour nous sur Batman, de sa création en 1939 jusqu'au comic d'aujourd'hui, en passant par la période Frank Miller dans les années 1980.



D’où vient le personnage de Batman ? En quelle année fut-il créé ? Batman fait-il partie de ces super-héros, comme Superman, qui ont d’abord lutté en temps de crise contre les injustices ?
 
Le personnage de Batman/Bruce Wayne a été créé par Bob Kane à l'aube des années 40, juste après Superman, au tout début de la Seconde Guerre mondiale. Il apparaît dans le titre Detective Comics de la compagnie DC. Plus que pour les injustices, les héros de DC arrivent alors que les Etats-Unis se remettent de la crise de 1929, leurs créateurs sont jeunes et ont grandi avec la crise, d'où un besoin de héros qui vont être exploités comme propagande pendant la guerre, en particulier Superman. Chose que fera aussi la concurrence : Timely (qui n'est pas encore Marvel) enverra combattre Captain America contre Hitler.
Pendant cette période, qu'on appelle le Golden Age, Batman va se différencier de Superman et avoir son propre univers. Plutôt que d'aller combattre Hitler, il va s'attaquer à la pègre de Gotham City. On peut faire un parallèle avec la crise qui a eu lieu en 1929, la prohibition qui venait de prendre fin et les gangsters qui avaient pris le dessus juste avant. Pendant cette période, Batman est le héros qui va le plus changer car ses auteurs vont lui attribuer une galerie de vilains hauts en couleur comme le Joker, le Pingouin ou Double-face qui sont encore aujourd'hui ses ennemis numéro un. Mais il vont aussi commencer à étendre l'entourage de Batman en lui attribuant un sidekick : Robin. 

Michael Keaton et Bob Kane, sur le plateau de Batman de Tim Burton (1989)
Michael Keaton et Bob Kane, sur le plateau de Batman de Tim Burton (1989)
Quel film se rapproche le plus du Batman de Bob Kane ?
 
Bizarrement, ce n'est pas un film qui se rapproche le plus de l'univers de Batman. La version la plus fidèle à l'esprit du comic originel est, même encore aujourd'hui, la série animée des années 90 créée par Bruce Timm. A la fois par un dessin clair mais aussi par un ton naviguant entre le côté sombre de Batman et le cartoon, sans jamais oublier l'aspect détective de Batman. Il arrivait vraiment à trouver le ton juste, accessible aussi bien aux enfants qu'aux plus grands. La série était vraiment intelligente, bien écrite et rythmée, et permettait de faire vraiment le tour de l'univers de Batman avec tous les vilains même si elle explorait beaucoup moins la vie de Bruce Wayne que le comics. D'ailleurs les films d'animation dérivés de la série sont tout aussi excellents, en particulier Le Fantôme Masqué qui créait un nouveau vilain, aussi bien pour Batman que pour Bruce Wayne, et s'avérait passionnant !

La série télévisée de 1966 entretient un rapport graphique aux comics. Pouvez-vous nous en dire plus ?

La série télé des années 60 et le comic se sont influencés l'un l'autre, que ce soit au niveau du ton ou du graphisme, mais ce n'est pas forcément la période la plus intéressante pour Batman, qui a plutôt stagné à ce moment là.

L’humour des comics pourrait se rapprocher de quel film selon vous et pourquoi ?
 
En fait, on ne peut pas dire que Batman soit un comic très drôle au départ. Il a toujours cherché à venger la mort de ses parents survenue alors qu'il n'était qu'un enfant. Son but est d'arrêter la pègre. Bien sûr, le comic a eu ses périodes avec un ton plus léger, en particulier grâce à sa relation avec Robin qui pouvait être un peu houleuse ou avec des ennemis comme le Joker qui n'étaient pas toujours traités sur un ton tragique. La période la plus drôle est peut-être celle qui a suivi la série télé des années 60. Mais, dès les années 80 avec l'arrivée de Frank Miller, Batman est devenu beaucoup plus sombre et dépressif.

Quelle différence notez-vous entre les comics de Bob Kane et Bill Finger et ceux de Frank Miller ?
 
La différence est flagrante. Alors que Batman tournait en rond avec les mêmes ennemis et un côté cartoon qui commençait à lasser, le début des années 80 a complètement changé la donne. Avec Year One et The Dark Knight Returns, Frank Miller redéfinit complètement le personnage et nous rappelle à son origine dramatique, à son côté sombre. C'est d'ailleurs à ce moment là que les comics d'une manière générale deviennent plus sombres. En même temps qu'arrivait Miller, Alan Moore présentait Watchmen. Les deux sont à mettre en parallèle puisqu’ils parlent tous deux de certaines idéologies dans un contexte de guerre froide. Même chez Marvel, les années 80 deviennent sombres avec la saga du Phénix Noir chez les X-Men (alors fer de lance de la société). 
Pour en revenir à Batman, c'est aussi à cette période, que le héros va vivre un nouveau traumatisme avec la perte du second Robin, Jason Todd. Clairement, il y a eu une énorme évolution qui se ressent encore aujourd'hui. Ce n'est pas pour rien qu'en ces temps de crise que nous vivons Nolan s’est tourné vers cette période du comic pour livrer sa propre interprétation du personnage alors que Schumacher a réalisé ses films dans une période un peu plus insouciante.

Batman et les comics : entretien avec Frédérik Porquier
Les films de Christopher Nolan ont-ils influencé les comics ou ont-ils été influencé par un comic en général ?
 
Je ne pense pas que Christopher Nolan ait influencé le comic, contrairement à Marvel, qui a procédé à une forte synergie entre les films et les comics. Les designs se sont rapprochés les uns des autres, ce qui n'a pas été le cas pour Batman. Sûrement parce que le héros est bien trop iconique pour être retouché. Non, en fait, c'est plutôt Nolan qui s'est inspiré de certains arcs du comic pour construire sa trilogie tout en adoptant un ton qui lui est bien personnel. A titre de comparaison, Burton et Schumacher avaient pris bien plus de libertés, en faisant des histoires en dehors de la continuité du comic. 
 
Nolan, lui, s'est inspiré en grande partie des comics des années 80 et 90. Evidemment on peut citer le comic de Frank Miller rien que pour le titre et la société paranoïaque mais aussi son Year One pour la naissance de Batman et le contexte de la pègre de Gotham. Mais il a aussi beaucoup repris de The Killing Joke d'Alan Moore pour l'esprit insaisissable Joker. Le diptyque A Long Halloween et Dark Victory de Jeph Loeb et Tim Sale a beaucoup influencé la relation entre la pègre, Batman, le commissaire Gordon et Harvey Dent. Enfin, le dernier volet s'inspire fortement de l'arc Knightfall qui a occupé les titres Batman pendant plus d'un an et dans lequel Batman était brisé par Bane, laissant la ville entre les mains du criminel.

Batman et les comics : entretien avec Frédérik Porquier
Qu’en est-il de Batman, aujourd’hui, en comics ?

Aujourd'hui, on ressent encore l'impact de Miller sur Batman qui reste sombre et qui n'hésite pas à tirer les ficelles de l'univers DC, à garder des secrets sur chacun… Il est clairement le paranoïaque de l'équipe de la Justice League, il possède un côté sombre là où Superman rayonne. Les derniers grands évènements de Batman sont relatés par Grant Morrison, qui n’hésite pas à rechercher quelques éléments oubliés du passé du Chevalier Noir pour les mettre au goût du jour et son run a été très apprécié.
Aujourd'hui, DC vient de relancer tous ses titres. Il est un peu tôt pour savoir où cela va nous mener mais en tout cas le récit concocté par Scott Snyder et Greg Capullo est très prenant. Sans tout remettre à plat, il instaure un ton, une mythologie supplémentaire autour de la famille Wayne et de Gotham vraiment intéressante et c'est à suivre de très près. En plus, c'est accessible à tous donc c'est le moment idéal pour s'y mettre.

Merci à Frédérik Porquier (My Screens) pour nous avoir accordé cet entretien.


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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