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Vendredi 20 Juillet 2012
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Christopher Ramoné

Batman par Nolan : ce nouveau super-héros fédérateur


Plus qu'une trilogie sur un super-héros de comics, Christopher Nolan a universalisé un personnage complexe, tiraillé et surtout passionnant. Du Batman héroïsé dans les comics, le Chevalier Noir de Nolan est devenu un personnage de cinéma culte que l'on décortique à souhait et dont la vision n'en restera que légendaire. Parole de néophyte.



Construction d'une identité

Batman Begins, Christopher Nolan, 2005
Batman Begins, Christopher Nolan, 2005
Batman n'est pas seulement le super-héros aux aventures dantesques et victoires aisées sur l'ennemi. Ici, notre Batman s'envole et prend une tout autre envergure. Batman Begins est une longue introduction sur le personnage de Bruce Wayne. Une enfance aux côtés d'un père bureaucrate qui le fascine, le meurtre de ses parents, l'exil loin d'un Gotham City qui s'enfonce dans la décadence. Entre ellipses et révélations, Batman Begins prend le temps d'expliquer qui est Bruce Wayne et ce que sera son Batman : un homme qui doit vivre avec ses fantômes (le désir de vengeance), ses peurs (la chauve-souris car elle m'évoque la peur et le temps est venu pour mes ennemis de la partager) et ses nouvelles responsabilités.
Bruce Wayne se grime alors en justicier rêvé pour Gotham City. En surface. Christopher Nolan lui confère une double identité où l'homme torturé par son passé et ses sentiments tente de tenir une ligne de conduite où la sagesse est plus que mise en doute. Ainsi, dans The Dark Knight (2008), le Batman oscillera entre justice fiévreuse et meurtres par contraintes. Si cela transpire bien le déjà-vu, The Dark Knight se détache très clairement de n'importe quel autre film de super-héros. La différence se jouera sur la création d'un contexte permettant d'explorer à la fois des thématiques actuelles (la peur du terrorisme, les raccourcis entre crime organisé et politiques) tout en gardant un œil sur les personnages principaux et leurs évolutions dans une intrigue complexe et passionnante à la fois. 

Batman Begins pour tester la machine

Batman Begins s'impose comme un laboratoire un poil mainstream. Une première partie, plus pédagogique, narre les origines du Chevalier Noir. Si les ficelles du scénario sont cohérentes et compréhensibles de tous, Batman Begins souffre de quelques facilités et de punchlines moins convaincantes venants troubler un récit suffisamment passionnant. Lorsque Wayne prend l'apparence de son double super-héros, il accumule les pires clichés que The Dark Knight s'évertuera à fuir. Il tâtonne comme un film essayant de prendre ses marques. La première intervention officielle du Batman dans son costume intégral est un ramassis de clichés hollywoodiens. Pendant que Nolan attire notre regard avec une mise en scène qui frôle l'épouvante (une chose rare pour ce genre au cinéma), s'y expose un Batman sensiblement ridicule. Alors que notre héros capture Falcone avec une aisance déconcertante, ce dernier lui demande qui il est, ce à quoi répond l’intéressé avec une grosse voix masculine : « Je suis Batman ». Il regarde alors un sans-abri, symbole de la pauvreté qui gangrène Gotham et lui adresse un « joli manteau » sans équivoque. Le cliché, même dans une belle enveloppe, ne passe pas et les nombreux échecs concernant les super-héros au cinéma le confirmeront.
Fort de sa construction narrative, le scénario compose les faiblesses du super-héros face à son ennemi. Si bien que face à Crane dans son costume d'Epouvantail, Wayne se retrouve face à ses démons. Un petit flash-back permet alors de poser une question loin d'être anodine : Pourquoi tombons-nous ? avance le père d'un Bruce coincé au fond du fameux puits où vivent les chauve-souris qui terrorisent le jeune enfant. Une ouverture philosophique sur la chute de l'homme face aux dérives du Mal et l'irrémédiable attirance de l'être humain vers la déviance lorsque le Mal le ronge. Un questionnement qui servira de fil rouge à la trilogie qui s'ouvre alors...

The Dark Knight, pilier central d'une trilogie

The Dark Knight profitera des erreurs d’un premier épisode au relief édenté pour pousser encore plus le Batman. Plus sombre et toujours plus profond, The Dark Knight est une suite logique à Batman Begins. Sans aucune minute de répit, Christopher Nolan plonge son récit dans une action trépidante où se mêle recherche de la justice, vengeance noire et folie gangreneuse. Sur fond de crise identitaire post 11-Septembre, The Dark Knight développe une forme de noirceur plus intense et néanmoins très enivrante. Le Batman est encore plus torturé par un désir de vengeance qui est happé par une volonté de rendre la justice. Pour arriver à ses fins, il devrait lui-même enfoncer Gotham dans le chaos. Une stratégie d'usure qui sied à merveille au vilain de cet épisode central : le Joker.
Figure de proue du machiavélisme, il est à la fois détestable et jubilatoire. Il se marie avec la mise en scène toujours plus ambitieuse de Christopher Nolan qui est lui-même passé au stade supérieur. Si The Dark Knight assume les codes obligatoires du blockbuster grand public, l'intelligence réside dans cette capacité à universaliser les thématiques inhérentes à ce super-héros et à centraliser tout cela dans une intrigue qui pourrait très bien se transposer dans un film au genre totalement différent. Plus qu'un simple film de super-héros, The Dark Knight se pose comme un questionnement sur la société et ses dérives. Nolan utilise une narration toujours plus dense tout en sublimant un Gotham à l'ambiance délétère. Alors que le cinéaste choisissait un climax post-horrifique pour Batman Begins, The Dark Knight offre une noirceur physique accrue, où le Joker s'en donne à cœur joie, en témoigne une scène introductive de toute beauté (le casse d'une banque, de jour !). On magnifie le montage parallèle autant que l'on maîtrise les différentes formes de récit (de la comédie au huis-clos en passant par le mélodrame et le thriller). La maîtrise formelle de cet épisode, moins académique et théorique que le premier, permet à Nolan d'exploiter toujours mieux les fissures psychologiques d'un super-héros qui se retrouve largement dominé territorialement par un Joker éblouissant à chaque scène. 

L'importance du second rôle

A l'image de The Dark Knight, le second rôle s'avère la composante indissociable du récit. Cette trilogie ne sera pas celle d'un héros. Elle sera celle d'un homme orphelin dont le père de substitution sera d'une aide précieuse. Elle sera celle d'un héros à la double identité, complexe et tiraillé. Elle sera celle d'une multitude d'ennemis tous plus captivants. Bref, celle de la renaissance d'une franchise que l'on pensait moribonde.
Trois bad guys se partagent Batman Begins. Le baron du crime Falcone terrorise Gotham qu'il tient d'une main de fer. Crane, psychiatre le jour, Épouvantail la nuit, symbolise la paranoïa. Adepte des théories de Jung, il pourrait être un élégant disciple du Joker s'il n'était   un pion pour Ra's Al Ghul, troisième vilain du récit, accompagné par son bras droit, Henri Ducard.
Pour The Dark Knight, un seul et unique méchant, plus impressionnant et effrayant. Le Joker est un magicien clownesque d'une intelligence sans égale, véritable pervers vicieux, qui oscille entre le serial killer fou et l'être réaliste, capable de sentir les peurs des gens, de jouer avec pour en tirer les plus mauvaises facettes. A lui seul, le Joker retournera un Gotham plongé plus que jamais dans le chaos. Chacune de ses apparitions est un pur plaisir jouissif, tant Heath Ledger se donne dans ce personnage insaisissable. Le duel Batman / Joker s'impose comme l'un des plus beaux sur ces vingt dernières années, tant il use de rebondissements et permet au scénario d'étendre toujours ses capacités fédératrices. Difficile d'affirmer le contraire : Le Joker est un méchant merveilleux et inoubliable. Si bien que le Bane de The Dark Knight Rises aura la lourde tâche de lui succéder. On lui prête un côté Dark Vador qui nous intrigue forcément. Quoiqu'il en soit, The Dark Knight Rises devra conclure avec force d'arguments cette trilogie qui semble monter en puissance...




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