Feux Croisés
Vendredi 20 Juillet 2012
Dossiers

Batman par Nolan : le syndrome du montage pyramidal




Christopher Nolan sur le tournage de The Dark Knight
Christopher Nolan sur le tournage de The Dark Knight
The Dark Knight (2008) peut étonner par la virtuosité de sa narration. La fluidité entre les scènes, totale, est à la source de séquences extrêmement ambitieuses, qui jouent sur un suspense, un sens du rythme et le savoir-faire. Savoir-faire des protagonistes, le Joker en tête, mais aussi du cinéaste, Nolan, qui use jusqu’à épuisement du montage alterné.
Les séquences les plus symptomatiques sont bien sûr celles mettant en scène les plans machiavéliques du Joker : le braquage, la tentative d’enlèvement du procureur Dent, le coup de téléphone du Joker, les bombes sur les ferrys. La répétition de ces schémas de montage annule toutefois les efforts du cinéaste en terme d’efficacité. Si le Joker prône l’anarchie et le hasard, Nolan s’accroche à un modèle qui devient poussiéreux, tranquille, sage.
Il est inutile de s’attarder sur tous ces schémas identiques, aussi nous arrêterons-nous sur deux séquences qui se répondent, celle de la tentative d’enlèvement d’Harvey Dent, puis celle du coup de téléphone du Joker.

Christopher Nolan tente habilement de créer un dialogue polyphonique, « polyséquentiel » pourrions-nous dire, en donnant une continuité de sens dans le dialogue à mesure que le montage alterné enchaîne les séquences. Par exemple, deux policiers arrivent au domicile d’un juge, et présentent leur plaque de police. Arrive alors le lieutenant Gordon dans le bureau du commissaire. Ce dernier lui dit : « Gordon, que faites-vous ? » Le lieutenant prévient qu’il sécurise l’endroit car il croit savoir que le Joker menace la vie du commissaire. Nous revenons ensuite aux policiers, qui affirment qu’il y a un danger, ce à quoi la juge répond que c’est un peu court. Seule la troisième cible, qui sera une cible ratée, vient perturber l’efficacité de ce montage rythmique : Harvey Dent parle de son manque de confiance à sa compagne, Rachel Dawes. Retour sur le commissaire, qui sort une bouteille d’alcool. La logique voudrait que l’on vienne à nouveau sur la juge menacée, mais elle est remplacée par Dent, qui semble demander en mariage Rachel. Est-ce la romance entre Dent et Rachel qui nuit aux enjeux du montage alterné, ou l’aspect dramatique qui gêne une importante demande en mariage ? C’est en tout cas autour de ce dialogue que le rythme s’accélère : Wayne neutralise Dent, les violons sont plus vifs, la voiture de la juge explose, le commissaire convulse, les cartes du Joker brûlées virevoltent autour du véhicule calciné, une épaisse fumée s’échappe d’un verre renversé, Wayne, dans un geste schizophrène, dit à Rachel, avec la voix de Batman : « C’est lui qu’ils veulent ! », le Joker entre en scène, tire en l’air. La musique s’arrête.
Le Joker conclut ce que Bruce Wayne avait enclenché : l’accélération de la séquence, et de la musique.

Il n’est pas étonnant de voir que la carte de visite du Joker est une carte de jeu : il distribue littéralement les cartes, les rôles de chacun. Fin stratège, il s’évertue à déconstruire notre monde, à briser les règles en imposant les siennes. Nolan utilise donc le montage alterné pour exprimer la solidité du plan du Joker. Ce montage, qui ne fait qu’accroître l’intensité dramatique de la séquence (à la manière des feuilletons), peut être qualifié de pyramidal : Nolan bâtit son unité dramatique comme une pyramide, en commençant par de solides fondations (la course contre la montre de Batman et des policiers pour sauver Rachel et Dent, le Joker qui provoque le policier pour qu’il le tabasse, le prisonnier qui se plaint de maux de ventre), avant de montrer ces unités succinctement, puisqu’elles ont été assimilées auparavant par le spectateur.
Là encore, Christopher Nolan choisit un dialogue romantique, entre Dent et Rachel, qui fait écho à la séquence de la tentative d’enlèvement du procureur. Sachant que leur couple est condamné, Rachel accepte d’épouser Harvey Dent. C’est une promesse sans issue, condamnée par la redistribution des cartes par le Joker.
Aux fondations de la pyramide, le visage de Dent est à moitié brûlé, Gordon comprend la situation devant un tas de ruines, Batman se recueille sur les cendres d’un amour perdu. Au sommet, le Joker est libre. Il jubile.
The Dark Knight, Christopher Nolan
The Dark Knight, Christopher Nolan


Cédric Bouchoucha
Cofondateur et co-rédacteur en chef de Feux Croisés. Titulaire d'un master en études... En savoir plus sur cet auteur


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